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porte, souffre d'une rage de dents intolérable: si j'ai soulevé le voile de Maya, je dois regarder cette douleur comme une souffrance personnelle. Je me fais donc arracher une dent pour me délivrer de la douleur que j'endure dans le phénomène qui est près de moi. Très bien, dit Schopenhauer, mais ce n'est pas as^ sez. Vous êtes exposé à de nouvelles souffrances tant que vous conserverez quelques dents : supprimez donc la cause de la douleur, c'est-à-dire faites tout arracher.
Le conseil est héroïque, peu le suivent; on aime mieux ne pas soulever le voile de
Maya.
Schopenhauer a beau dire que la victime et le bourreau ne font qu'un : toujours est-il que, lorsque le couperet s'abaisse, ce n'est pas la tête du bourreau qui tombe.
« Comment, dès lors, connaissant ainsi le « monde, pourrait-il (l'homme qui a soulevé c< le voile de Maya) par des actes incessants « de volonté, affirmer la vie, s'y lier de plus « en plus, étroitement, en appesantir le poids « sur son être? » Évidemment, il n'en aura pas le courage et, en lui, la volonté penchera sans hésiter du côté de la négation, « elle aura « horreur des jouissances où elle voit une « affirmation de la vie. »
506 LES PHILOSOPHES COMTËMPORAINS.
Le point de départ de Schopenhauer pour prêcher le renoncement, l'abnégation et le désir de la mort, est donc cette conviction : toutes les douleurs du monde sont nos douleurs personnelles. C'est sans doute afin de se consoler de cette pensée si triste qu'il posait sa plume de temps en temps et se mettait à jouer un petit air de flûte.
Quoi qu'il en soit, le premier pas dans la négation est l'ascétisme qui se manifeste par la chasteté, la pauvreté volontaire et les coups de discipline.
Schopenhauer nous apprend que si la chasteté était universelle, « l'espèce humaine dis- « paraîtrait ». C'est probable; mais ce que nous ne savions pas, c'est que le monde entier disparaîtrait avec elle. La raison en est bien claire, cependant : « Sans sujet, pas « d'objet. » Pour supprimer l'objet, c'est-àdire le monde, je n'ai donc qu'à anéantir le sujet, l'homme, donc « la connaissance se troutt vaut entièrement supprimée, le reste du (c monde tomberait au néant. » On reconnaît là sa théorie du monde comme représentation. Il fait ensuite un éloge ému de la pauvreté volontaire et des macérations corporelles ; il met sur le même rang, nous n'avons pas besoin de le dire, les ascètes hindous et les mystiques chrétiens. Bouddha et saint François
d'Assise « et Ton juge ainsi combien il im- « porte peu que la sainteté naisse d'une reli- « gion théiste ou d'une religion athée. »
Ce serait évidemment sortir du cadre de la présente étude que d'exposer en détail les principes de la mortification et de la contemplation chrétiennes, il est cependant utile d'en dire un mot, pour qu'on ne soit pas tenté de les confondre avec les pratiques bouddhistes.
La pensée constante du bouddhiste, est, nous l'avons vu, l'horreur de la vie et l'ardent désir du Nirvana, c'est-à-dire du néant. Le sentiment du chrétien est diamétralement opposé. Le chrétien veut vivre d'une vie encore plus intense que celle dont il jouit en tant qu'homme, il aspire à une vie supérieure et l'immortelle gloire du christianisme, c'est d'avoir appelé l'homme à une vie plus haute en respectant cependant tout ce qu'il y a de grand et de noble dans la nature humaine. C'est ce qu'exprime la formule si connue : la grâce ne détruit pas la nature. Mais il y a, dans la nature déchue, des éléments qui, s'ils ne sont pas réduits à de justes proportions, menacent de tout envahir et empêchent l'épanouissement de la vie supérieure : il y a lutte
entre les deux vies, et c'est pour faire triompher la vie supérieure, que le chrétien s'efforce d'opposer une digue aux envahissements de la vie inférieure. Voilà tout le secret de la mortification chrétienne. Le chrétien ne veut pas la mort, il aspire à la vie.
Il en est de même dans la contemplation. Elle n'est pas Textase du bouddhiste perdu dans la pensée du Nirvana et enivré de la passion du néant, elle est, au contraire, l'acte de la puissance la plus vivante, l'intelligence, éclairée et soutenue par une lumière dont les rayons allument dans le cœur du chrétien rimmense désir de cette vie qui ne finira jamais.
Il n'y a donc rien de commun entre les deux doctrines, et Schopenhauer se trompe grossièrement quand il cite pêle-mêle le Véda et répître aux Romains, Foë-K6uë-Ké et l'Évangile de saint Matthieu.
L'ascétisme bouddhiste est le premier pas vers la négation, le désespoir est le second.
Quand un assassin apprend que son recours en grâce a été rejeté et qu'il va monter à réchafaud, il s'opère en lui une transformation si complète qu'il devient un saint. Il (( montre alors une réelle douceur et pureté « de sentiments; il a horreur de la moindre « action qui serait mauvaise ou même peu
« charitable, il pardonne à ses ennemis »
Ce n'est là que la préparation éloignée; les condamnés à mort s'élèvent plus haut encore dans la voie de Tabnégation et du renoncement : « Ils aiment leurs souffrances et leur « mort,;, souvent même ils refusent le salut « qu'on leur offre et ils meurent de leur plein « gré, avec tranquillité et bonheur. » Schopenhauer a oublié de dresser la liste des condamnés qui ont refusé leur grâce et qui ont préféré, aux horreurs de la vie, les joies ineffables de la potence. Les noms n'étaient pas difficiles à trouver, puisque cela arrive souvent, et cette nomenclature aurait donné à sa thèse un confirmatur dont le besoin se fait sentir.
Quel est donc le motif de cette résignation sublime, de cette passion subite pour la souffrance et la mort? « Ils sont entrés dans la
« négation du vouloir-vivre le dernier se-
« cret de la vie s'est révélé à eux, dans l'excès « même de la souffrance; ils ont compris que i( la douleur et le mal, que la souffrance et la « haine, que le crime et le criminel, qui se « distinguent si profondément dans la con- « naissance soumise au principe de raison, ne « sont qu'une seule et même chose au fond, « la manifestation de cette unique volonté de « vivre, qui objective sa lutte avec elle-même.
« au moyen du principe d'individuation. » Ils ont compris tout cela, et voilà pourquoi ils ne donneraient pas, pour un empire, la corde qui les attend.
Une grande douleur produit les mêmes effets et conduit aussi à la négation du vouloirvivre. Seulement, dans ce cas, le couvent remplace Téchafaud, mais la raison est la même. A ce propos, Schopenhauer rappelle la conversion de Tabbé de Rancé et Thistoire de la tête coupée de la duchesse de Montbazon, M. Tabbé Dubois, dans sa savante Histoire de M. de Rancé, a mis à néant cette anecdote insoutenable aujourd'hui après l'étude si consciencieuse et si approfondie du nouvel historien de Tabbé de Rancé*. Cependant, Schopenhauer voit, dans cette tête coupée, Texplication de « ce fait surprenant, que la « nation la plus mondaine, la plus gaie, la plus « sensuelle, la plus légère de l'Europe, a pro- « duit l'ordre monacal le plus sévère de tous, « celui des trappistes. »
Quand même le fait serait vrai, il expliquerait, tout au plus, la conversion de M. de Rancé, mais il faut recourir à d'autres causes pour expliquer la vie austère des trappistes dont aucun n'a vu la tête coupée de la^duchesse de Montbazon. Schopenhauer profite