Hegel et Schopenhauer, page
2. Voir M. Barthélémy Saint-Hilaire : le Bouddha et sa refigiottj ch. iv.
Le dogme fondamental du bouddhisme est ia transmigî^ation. Avant d'arriver à la vie actuelle, nous avons passé par une multitude d'existences antérieures, et, après la mort, nous serons condamnés à parcourir une série plus longue encore de vies fort variées, si nous ne faisons pas de constants efforts pour échapper à la vie. Le but qu'il faut atteindre sans se lasser jamais, c'est donc le Nirvana, c'està-dire le néant. Les transmigrations sont-elles illimitées? Le brahmanisme ne se prononce pas d'une façon catégorique, mais le bouddhisme est très affirmatif; la transmigration va de la matière jusqu'à la sainteté. Selon la légende du Lalitavistâra, le Bodhivattva (c'est le nom du Bouddha avant qu'il soit arrivé à la perfection) entre dans le sein de sa mère sous la forme d'un jeune éléphant blanc armé de six défenses, et, au moment où il devient Bouddha, il se rappelle les centaines de mille d'existences qu'il a déjà parcourues. Ceux qui crachent sur les murs de la salle où les fidèles sont assemblés, seront changés en murs, ceux qui ne savent pas se servir d'un balai seront changes en balais, etc. : « L'on n'en peut « douter, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, le (c système de la transmigration va, pour les « bouddhistes, jusqu'à cette exagération mons- « tr Lieuse où la personnalité humaine, mé-
« connue et détruite, se confond avec les choses « les plus viles du monde. »
On comprend que le bouddhiste, peu flatté d'être mur, balai ou pis encore, ait hâte d'arriver au Nirvana, c'est-à-dire à l'anéantissement définitif et absolu. Mais il faut savoir qu'on distingue le Nirvana complet et le Nirvana simple, celui-ci dispose à celui-là et le Dhyâna ou la contemplation est le chemin qui mène à l'un et à l'autre.
Le Dhyâna comprend quatre degrés. Dans le premier degré l'ascète, affranchi de tout péché, ne désire que le Nirvana, mais il juge et raisonne encore; dans le second, il ne raisonne plus; au troisième, il est indifférent à tout et il n'éprouve qu'un vague sentiment de bien-être physique; enfin, arrivé au quatrième degré, il jouit d'une impassibilité aussi voisine que possible du Nirvana *.
Comme si ce n^était pas assez, le bouddhisme ajoute quatre nouveaux degrés au Dhyâna. Quand l'ascète est arrivé à la complète impassibilité, il entre dans Tespace in-
1. M. Barthélémy Saint-Hilaire se trompe quand, à propos des degrés du Dhyâna, il rappelle le travail dos âmes contemplatives, de sainte Thérèse en particulier. Nous avons traité cette question dans un autre ouvrage : la Doctrine spirituelle de saint Thomas d'Aqiiin, Sur ce sujet, on ne saurait trop recommander la magnifique instruction de Bossuet sur les états d'oraison.
fini, il arrive ensuite dans le régime de l'intelligence infinie, à cette hauteur, il atteint la sphère où il n'y a plus rien, mais comme, dans ce néant, l'idée même du néant pourrait subsister, on entre enfin dans une quatrième région où il n'y a plus même Tidée de l'absence d'idées.
Ou la doctrine du Nirvana n'a aucun sens, ou elle est la formule la plus rigoureuse du néant complet et définitif.
Ce n'est pas l'absorption dans la divinité, car le bouddhisme n'a pas de Dieu; ce n'est pas davantage la réunion de l'âme à la nature, c^r le bouddhisme ne connaît pas l'âme, c'est donc l'anéantissement pur et simple, et M. Barthélémy Saint-Hilaîre dit, avec raison, que l'on ne calomnie pas le bouddhisme en lui imputant « cette foi hi- « deuse. »
Le néant bouddhiste est aussi, nous le verrons tout à l'heure, la conclusion de Schopenhauer.
Une pareille doctrine ne s'implantera jamais en Europe, malgré la vogue malsaine dont le pessimisme jouit aujourd'hui : « Le (( sentiment général de toutes ces populations, <( non seulement bouddhistes mais brahmani- (( ques, c'est d'éprouver pour la vie, avec les « conditions qui lui sont faites ici-bas, une
« horreur que rien ne peut apaiser. L'idée de « la transmigration les poursuit sans cesse c( comme un épouvantable fantôme. Il faut, « à tout prix, éloigner cette hideuse image et « le brahmanisme tout entier s'est appliqué à « trouver les moyens de la délivrance avec « autant de ferveur qu'en a eu plus tard le « Bouddha. La seule différence, c'est le choix « des méthodes; mais le but est absolument « le même. Eh bien ! qu'on le demande à toutes « nos races de l'antiquité grecque et latine et <c de la chrétienté : détestent-elles la vie ? ce L'ont-elles en un si grand dégoût qu'elles a tremblent de la recommencer? Tout au conc< traire, n'ont-elles pas pour ce monde, même c< avec ses déceptions et ses souffrances, un « amour effréné, une passion sans bornes ? <c N'est-ce pas un des plus beaux triomphes « du christianisme que de rappeler à ces âmes « enivrées du bonheur de vivre, qu'il y a une « autre existence que celle-ci, à laquelle « l'homme doit songer davantage, puisque « celle-là est éternelle ^ ? »
1. M. Barthélémy Saint-Hilairo : le Bouddha et sa veligion; Avertissement. ^ï l'on veut ôtrc édifié sur le coin[)to du bouddhisme, ou n'a qu a lire le chapitre deuxième du même ouvrage. On y verra les prodiges qui précèdent la naissance du Bouddha avant qu'il n'entrât dans le sein de
Le bouddhisme ne fait aucune distinction entre la personnalité humaine et le reste des choses, c'est aussi le principe de Schdpenhauer; avec des expressions différentes, le fond est le même : « Quand le voile de Maya, « le principe d'individuation se soulève (dis- « paraît) devant les yeux d'un homme, au « point que cet homme ne fait plus de dis- « tinction égoïste entre sa personne et celle (( d'autrui,.... alors, bien évidemment cet « homme, qui dans chaque être se reconnaît « lui-même, ce qui fait le plus intime et le « plus vrai de lui-même, considère aussi les « infinies douleurs de tout ce qui vit comme « étant ses propres douleurs, et ainsi fait « sienne la misère du monde entier*. »
Sans doute. Mais, le difficile, c'est précisément de soulever le voile de Maya, c'est-à-dire de perdre conscience de sa personnalité et de s'identifier avec tout ce qui vit et tout ce qui souffre. Prenons un exemple.
Un de mes amis, ou un inconnu, peu im-
sa mère sous la forme d'un éléphant à tête rouge, on assistera à un concile qu'il préside et dont les membres, en nonibre incalculable, tirent tous la langue pendant cent mille années complètes, etc. L'auteur que nous citons avoue que, « devant ces niaiseries misérables, la plume lui tombe a des mains. »