‹ Les philosophes contemporains IChapitre 243 sur 244 · Voir la Revue des Deux Mondes, l*' octobre · texte numérisé non relu

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croyons, au contraire, avec M. Ribot que c'est précisément ce qui manque le plus à ce système, absolument rebelle à toute vérification. Comment vérifier, en effet, que la force qui entre en jeu quand je mets mon chapeau est identique à la force qui fait germer les plantes ? Le même critique loue Schopenhauer d'avoir changé la signification reçue du mot volonté en lui donnant le sens de force. C'est un mérite bien mince, car en littérature comme en philosophie on ne doit employer les mots que dans le sens accepté par tout le monde. Ici encore, contre M. F. Brunetière, nous sommes de Tavis de M. Ribot : Schopenhauer ne sera jamais ce qu'on appelle aujourd'hui un philosophe de la volonté, car ce n'est pas la volonté qu'il a étudiée, c'est la force.

Pour essayer d'acclimater en France la philosophie de Schopenhauer, on a tenté, entre son pessimisme et la morale chrétienne, un rapprochement impossible. On lui attribue la gloire d'avoir « laïcisé ce qu'il y avait de « plus élevé, mais surtout de plus difficile à « faire admettre aux hommes dans la morale « du christianisme, » et on affirme « qu'on

« peut comparer la façon dont Schopenhauer a a parlé de la mort, avec celle de notre « Bourdaloue, dans un de ses plus beaux et « plus solides sermons : sur la Pensée de la « mort^. »

Rien n*est plus faux. D'abord Schopenhauer est franchement, radicalement athée, et il loue le bouddhisme de repousser le moindre vestige de théisme : cela suffirait pour écarter toute idée de conciliation, même la plus éloignée. En second lieu, la mort est, pour Schopenhauer, l'anéantissement complet, car lamétempsycose inepte qu'il a imaginée et en vertu de laquelle l'homme se dépouille, au moment delà mort, « de l'intellect qu'il tient de sa mère, pour gar-- (( der la volonté qu'il tient de son père » , aboutit à une suppression totale 2. Avons-nous besoin de dire que Bourdaloue commence son sermon en demandant à Dieu que ses auditeurs l'écoutent « avec un désir sincère de ce salut « éternel qu'il leur prêche » et qu'il le conclut

1. Voir Tarticle de M. F. Brunetière : Revue des Deux Mondes du 1"' novembre 1890, page 210-

2. Le Monde comme volonté et comme représentation, tome III, page 314, — Sauf un chapitre sur la Métaphy^ sique de V Amour ^ dont nous ne voulons rien dire par respect pour nos lecteurs, ce troisième volume n'est guère qu'une compilation et un recueil d'anecdotes. Il ne nous apprend rien de nouveau sur le fond même de la doC" trine.

en disant que la mort, « si nous la considéa rons comme les saints, si nous y pensons « comme les saints, nous fera entrer comme « eux par la grâce dans Véternité bienheu- « reuse* » La mort, dans la morale chrétienne, n'est donc pas la fin de tout, elle est le commencement d'une autre vie.

Ce n'est pas, comme le dit M. Brunetière, pour ridiculiser la doctrine de Schopenhauer, qu'on l'accuse de conseiller le suicide, car, nous l'avons vu, s'il condamne le suicide par la corde ou le revolver, il approuve le suicide par inanition, qui est, d'après lui, la forme la plus énergique de là négation du vouloirvivre.

Le même critique reproche à ceux qui, chez nous, parlent de Schopenhauer, de ne pas l'avoir lu ou de n'en lire que ce qui ne contient pas « l'expression de sa véritable a pensée ». Nous avons lu, avec grand soin et beaucoup de patience, les trois énormes volumes qui, de l'aveu de tous, contiennent la pensée exacte du philosophe, et c'est, en connaissance de cause, que nous nous permettons de dire de lui ce que lui-même disait de Hegel, On nous signale son Epiphilosophie comme l'un des chapitres où sa doctrine est exposée dans toute sa splendeur. C'est là en effet que se trouve la conclusion.

Jusqu'à présent, dit Schopenhauer, la philosophie est allée du panthéisme de Spinosa au théisme de Descartes et, avant moi, personne ne supposait qu'il pût y avoir un moyen terme, je suis le premier qui ait trouvé ce iertium : « L'acte de volonté, d'où « naît le monde, est Tacte de notre propre « volonté^. »

Spinosa disait : le monde, c'est Dieu : Descartes a repris : non, le monde est l'œuvre de Dieu ; moi, Schopenhauer, je dis : le monde ! c'est moi qui l'ai fait.

Il n'y a rien à répondre.

L'Allemagne va élever, dit-on, une statue à Schopenhauer. Si nous obéissions à un sentiment que comprendront ceux qui n'ont pas oublié, nous ne pourrions qu'applaudir.

Le niveau intellectuel est donc descendu bien bas chez cette nation qui se flattait d'avoir été commise à la garde de la lumière divine, dont les autres peuples n'ont que le souvenir ou le pressentiment 2. Sur le socle

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