‹ Les philosophes de vingt ans: proverbe en un acteChapitre 3 sur 17 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

KARL, seul; puu MARGUERITE.

KARL, penché à la fenêtre.

Adieu, -Fniz!... jusqu'à ce spir, n'est-ce pas?... Tiens...

oiu'ant à la table prendre un bouquet qu'il jette par la fenêtre.) et tOn DOU-*

letque tu oublies, PasiorJldo.,,Le voilà un peu aplati, mais

sentiment n'y regarde pas de si près!... Adieu !... (il ferme la

lètre et descend la scène.) L'égoïste î... il s'en va heureux, et pour-

.nt il me laisse seul, (ll vient s'asseoir, en parlant, sur le graud fauteuil

gaucho.) Non! je n'ai plus de frère, je n'ai plus d'ami ! Fritz aime plus qu'elle, ne vit plus que pour elle, et dans quelques lois il va l'épouser... lui! qui avait juré tant de fois de ne mais se marier?... Je lui croyais plus de caractère. (Se levant se promenant en paiiant.) Encore, s'il aimait Une de ces femmeâ )nt TEurope s'entretient, et qui brillent dans le monde, soit ir le talent, soit par la beauté ; une de ces femmes au-dessus s préjugés sociaux, des idées bourgeoises, à la vie aventuuse, hardie, excentrique... je lui pardonnerais de préférer 1 tel amour à notre amitié... il y aurait dans une semblable ission quelque chose de poétique ; mais au lieu de cela, qui me-t-il? une jeune fille aux cheveux blonds, aux joues

roses... Fi! les joues roses et les cbeveux blonds!... On ne voit que cela ici. Et puis, une jeune fille... est-ce que cela sait aimer? est-ce que cela a quelque chose à dire!... Non ! ce mariage ne se fera pas... j'emploierai tout mon crédit sur Tesprlt de Fri(z, et je lui donnerai à choisir entre moi, moi, son ami, son frère, et une femme qu'il connaît depuis trois

mois l... (Allant à la cbeminée prendre sa pipe qu'il bonrre.) Quaud je

pense qu'il va faire trois lieues par un temps pareil, pour passer quelques heures avec un vieillard goutteux et à moitié imbécile, et deux jeunes filles qui, comme les autres, n'ont qu'une idée dans la tête... le mariage!... Il aurait sans doute voulu me faire épouser la sœur; mais je n'ai pas voulu seulement en entendre parler!... Il faut avoir du caractère ! (u allume «a pipe.) Comme cela sied bien à un lieutenant d*être marié!... et à vingt ans, encore! Non, non, mon cher Fritz, vous avez beau être Taîné, vous ne me ferez pas changer d'avis; c'est moi, au contraire, qui vous amènerai à mes

idées, (s'osseyont derant la cheminée et se chaufEant les pieds.) J'ai dépOSé

pour aujourd'hui jnon odieux uniforme ; je puis me figurer auejesuis Français. Sont-ils heureux, ces Français 1 ils peuvent dire et faire tout ce qu'ils veulent!... Ce qui m'étonne, c'est qu'on se marie encore, en France; mais si j'en crois leurs écrits, cela ne durera pas longtemps... Oh!... une société où il n'y aurait ni mari ni femme, serait le paradis sur terre!... C'est étonnant comme tout cela s'arrange bien dans ma tête... quand je fume!... Je suis vraiment surpris que notre empereur n'ait pas encore supprimé le tabac! (On frappe à la porte du fond.) Tiens ?. . . On frappe ! . . . Qui est-ce qui ose me dérang^er, quand je rêve au bonheur de l'humanité?... Ma foi je n'ouvre pas sans savoir qui c'est... (Éieyant la voix.) Qui est-ce qui est là?

MARGUERITE, en dehors.

C'est votre petite Marguerite, qui vient vouâ embrasser pour le jour de Noël...

KARL

Ah! Marguerite...

MARGUERITE, continuant.

Et vous demander si Noël ne vous a pas apporté la grande poupée?...

KARL

C'est la petite fille de ma pauvre voisine... vSe levant et aiuut

SCÈN£ PREMIÈRE 3

au foud.) Et moi qui oubliais Noël, moi, un Allemand!... (ii

ouvre et vicut sa rasseoir en posant sa pipe sur la cheminée.) Décidément

mon frère me fait perdre la tête!

MAHGUERI-iTE, entr' ouvrant la porte.

Mon cher ami, est-ce que vous dormiez?

KARL, assis près de la table.

Non, mon enfant, tu peux entrer.

MARGUERITE, entrant et parcourant la chambre des yeux.

Et la grande poupée? est-elle aussi grande que Marguerite? Non, plus grande... a-t-elle des yeux bleus qui tournent et

des jambes en peau? (Elle est venue près de Karl qui l'assied sur ses

genoux.^ Il y a bien longtemps que Marguerite voulait venir; mais maman a dit : Attends un peu, mon cher trésor, parce que Noël n'est pas encore levé. Il est donc bien paresseux, Noël?

KARL

Oh ! s'il n'avait que ce défaut- là encore ! mais il en a bien d'autres; il n'a point de mémoire, il a oublié la grande poupée.

MARGUERITE

Oh! mon cher ami, je ne vous crois pas du tout, du tout; car ma petite mère m'a dit que, quand les petits enfants étaient bien gentils, Noël ne les oubliait jamais.

KARL, à pai't.

Je ne voudrais pourtant pas lui ôter ses illusions sur Noël... (Haut.) Écoute, Marguerite, Noël est paresseux...

MARGUERITE, le regardant avec mcrédulité.

Hein ?

KARL, se reprenant.

Non ! non. . . il est enrhumé, il ne peut pas sortir et acheter la grande poupée, mais il m'a chargé de te donner cela, pour

toi et pour ta mère. (ll lui présente deux pièces d'or qu'il a prises dans son gilet. )

MARGU£R1T,£, les repousisant et descendant à terre.

Marguerite n'en veut pas; ce n'est pas joli du tout; Marguerite aime mieux sa .grande poupée.

4 LES PHILOSOPHES DE VlNUT ANS *^

KARL^ toujours assis» lui rnootrant une des pièces.

Mais avec ça, tu peux acheter une poupée aussi grande que la cathédrale Saint-Etienne. (Montrant l'autre pièce.) Et avec l'autre, ta mère peut avoir du feu, du pain, du lait et toutes sories de choses dont elle a besoin.

MARGUERITE, se rapprochant de lui.

C'est bien vrai, ça !

KARL

Noël me Ta dit, et il ne ment jamais.

MARGUERITE, prenant les pièces dur.

Oh ! quel bonheur ! Si vous voyez Noël, vous le remercierez beaucoup, beaucoup! Je vais aller tout de suite acheter la

grande poupée !... (Elle fait qael({ues pas en courant pour sortir, puis revient

à Karl.) Ah!... et puïs... uous irons à Téglise avec maman, voir Tenfant Jésus, qui est si sage, si sage, qu'il ne se fâche jamais; et puis je vous rapporterai une belle branche de buis bénit.

Elle lui donne un baiser sui-la joue et sort en courant.

Page 1