‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 13 sur 29 · L ABBÉ G RAT R Y · texte numérisé non relu

L ABBÉ G RAT R Y

rite vivement tranchée l'habitude et la culture de la théologie chrétienne peuvent donner à l'esprit le plus robuste et le plus sain. Sa distinction si saisissante des attributs de Dieu en attributs métaphysiques et moraux correspondant au dogme de la Sainte-Trinité appartient, il est vrai, à saint Thomas d'Aquin, l'Aristote catholique, mais c'est qu'il n'est guères possible de ne pas se servir de la bêche laissée par ce grand homme, quand on veut défricher dans la pensée humaine et aller un peu plus loin que lui.

Le nouveau métaphysicien dont il est question ici a-t-il cette noble ambition et aura-t-il ce succès ? L'avenir le prouvera... Mais, pour nous, il est temps de nous résumer.

Le livre par lequel il débute dans l'invention philosophique est certainement un des plus substantiels que la philosophie ait produits. Nous en avons déterminé l'inspiration, la tendance, la pensée ; il faut ajouter que le style fait la plusbrillante équatioc avec elles. Il n'a nulle part celte froideur de caverne qu'ont parfois les méditations philosophiques, et l'on ne s'en étonnera pas. Dans le système de l'abbé Gratry, l'homme moral double toujours l'homme métaphysique, et c'est l'homme moral qui a vivifié ce beau travail de sa chaleur presque rayonnante et qui l'a trempé dans les saintes tendresses de l'onction. Le philosophe n'a pas rongé le prêtre. C'est au contraire le prêtre que vous sentez dans le philosophe, lorsque

VOUS lisez le traité de l'abbé Gratry. Nous nous sommes demandé plus d'une fois — et toujours en vain — quelle objection on pourrait soulever contre les idées qu'il expose, s'il fallait critiquer, au nom de la philosophie, le livre qu'il a écrit pour elle. Qu'importent, du reste, de telles objections! Pour nous, qui ne sommes pas philosophe et qui ne nous vantons que d'être chrétien, le mérite du Traité de la Connaissance de Dieu est bien au-dessus d'un mérite purement scientifique, et nous l'admirons principalement parce qu'il arrive de toutes parts aux conclusions du bon sens, de la tradition, de l'histoire.

Le procédé simple et puissant dont l'abbé Gratry a tiré un si bon parti et qu'il a élevé jusqu'à la rigueur d'une méthode, est le procédé de Ihumanité tout entière pour aller à Dieu, — comme nous disons, nous, — pour passer du fini à l'infini, comme disent les philosophes, — et soit que nous y allions sur les fortes ailes de la Méditation ou sur les humbles ailes de la Prière. C'est enfin la justification par la métaphysique du mot sublime de nos saints livres: // ny a que ceux qui ont le cœur pur qui verront Dieu ! Voilà, pour nous, le mérite pratique, et par conséquent le plus grand, du livre de l'abbé Gratry. N'est-il pas des esprits dont la misère est d'avoir besoin d'une tautologie pour comprendre, et qui n'entendraient rien aux mots les plus profonds dits par la religion aux hommes, si la philosophie ne venait les leur répéter ?

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Voici un livre plus haut que toutesles littératures! Ni poème inédit de Gœthe ou de Byron, ni drame perdu et retrouvé de Calderon ou de Shakespeare, ni roman, ni histoire, ciselés par les maîtres de l'observation et de l'analyse, ni chefs-d'œuvre quelconques, ne sauraient, selon nous, lutter en intérêt et en importance avec ce modeste livre écrit par un moine, traduit par un prêtre, et dans lequel se joue un souffle qui n'est ni le talent ni le génie de l'homme, et qu'il faut bien appeler la force de Dieu pour y comprendre quelque chose! Publié au moment où la lerre d'or découverte par Cook attire les regards et les convoitises de la vieille Europe, dont elle est peut-être la dernière rê-

i. Mémoires historiques sur V Australie, par Mgr Rudesindo Salvado, religieux bénédictin, évoque de Port-Victoria, traduits de l'italien en français, avec des notes et une histoire de la découverte de l'or, par l'abbé Falcimagne {Pays, 7 mai 1854).

verie, ce livre, intitulé, sans aucun éclat : Mémoires historiques sur l'Australie, et que Tabbé Falcimagne a enrichi au point de vue du renseignement et de lu science purement humaine, sera pour tout le monde un de ces ouvrages qui saisissent la curiosité et qui la maîtrisent; mais, pour nous, c'est bien davantage. Pour nous, c'est une belle pierre de plus apportée à l'incomparable monument qui se bâtit depuis des siècles, et qui porte le nom révéré et si simplement grandiose d'Annales de la Propagation de la foi. C'est enfin , comme le dit excellemment le traducteur dans sa préface, la suite des Actes des Apôtres dans le monde, — celte suite qui continue toujours!

En efFet, depuis son établissement jusqu'aux temps actuels, l'Église, au milieu des changements, des progrès et des révolutions qui bouleversent et renouvellent toutes choses, l'Église a toujours procédé de la même manière dans son évangélisation sublime, et toujours avec le même succès. Les quelques pauvres bénédictins dont Mgr Salvado (l'un d'entre eux) a écrit l'histoire, et qui, partis pour l'Australie en 1844, y fondent une mission en pleine forêt vierge, appellent les sauvages à la lumière et leur apprennent la vie sociale, ces moines obscurs qu'on veut bien estimer encore, mais dont l'héroïsme et la charité n'étonnent plus, ont répété exactement le même mot que tous les missionnaires catholiques, que toute cette volée d'aigles de la Bonne Nouvelle lâchée par Rome

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sur l'univers pendant dix-huit-cents ans d'apostolat 1 L'accent même avec lequel ils l'ont dit, ce mot invariable, n'a pas changé. N'est-ce pas la note immortelle de la Foi, de l'Espérance et de l'Amour?... Leur histoire est donc une ancienne histoire. Ce qu'ils ont accompli tout dernièrement en Australie, ils l'ont accompli autrefois aux Indes, en Amérique, au Pérou, au Japon, en Chine, partout... Personne ne l'ignore et la philosophie a cru l'expliquer. Mais ce qu'on sait moins, ce qu'on n'explique pas et ce que le livre de Mgr Salvado nous montre avec une évidence nouvelle sur laquelle nous croyons utile d'insister, c'est que l'apport de la vie sociale aux brutes de la horde humaine n'est jamais que le fait du prêtre catholique, et qu'en dehors du prêtre catholique rien n'est possible, même aux gouvernements les plus forts qui veulent créer des sociétés à leur image et les frapper à leur effigie, sous le coup de balancier de leurs colonisations!

Et l'exemple est ici. L'exemple est imposant. C'est celui même du gouvernement de l'Angleterre, tel que nous le trouvons indiqué dans cette humble chronique, toute éclatante de candeur et de vérité. Certes 1 on peut se fier au sentiment de la réalité qui distingue le gouvernement d'Angleterre. On peut se fiera l'énergie de son effort pour attaquer cette réalité, quand elle est rebelle. De tous les gouvernements qui peuvent immensément par eux-mêmes et qui s'imagi-

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nent, malgré l'expérience, jeter la civilisation à tous les rivages avec les ancres de leurs vaisseaux, le gouvernement d'Angleterre est assurément le plus intelligent, le plus profond, le plus habile. Il y a plus. Dans le préjugé général du monde, ce gouvernement passe pour essentiellement colonisateur, quoiqu'on pût démontrer, si on le voulait bien, que là où il a cru fonder des colonies, il n'a créé, en définitive, que des égouts sociaux, des casernes et des comptoirs. Eh bien, le gouvernement d'Angleterre — ce gouvernement qui est tout ce que nous venons d'énumérer — a senti, pour la première fois, — depuis qu'il sème des colonies, c'est-à-dire de la graine de société sur les continents qu'il découvre, — l'insuffisance de sa propre action sur la terre d'Australie et la force très suffisante de quelques prêtres, qui n'ont pour toute ressource que la consigne de Rome et leur crucifix sur le cœur! Pour la première fois, il a pu reconnaître que les douze religieux de la Mission bénédictine avaient plus avancé en quatre années la fondation sociale de l'Australie, que lui-même, appuyé de son Église officielle, ne l'avait fait à partir de l'établissement de la colonie, c'est-à-dire en quarantesix ans. Grand enseignement pour qui sait le comprendre ! La sainte main qui nous a écrit les Mémoires historiques ne pouvait pas, tant elle est sainte! insister sur les faits, presque miraculeux de résultat, qui ont frappé le grand bon sens pratique de l'Angle-

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terre; mais nous, catholiques, qui verrons toujours avec bonheur diminuer les anciennes séparations, ne devions-nous pas les signaler?

Et les signaler d'autant plus que, ces faits, les anglais ont déjà commencé de les reconnaître avec une bonne foi plus forte que les préjugés et une fermeté d'intelligence très digne d'une nation politique, qu'on nous permette le mot! intéressée à être impartiale. Mgr Salvado rappelle en passant, dans les Mémoires historiques^ les paroles sévères du D"" Lang, protestant très considéré, parlant d'une mission protestante fondée à Moreton-Bay, en 1838, au nord de Sydney, laquelle mission prit fin misérablement au bout de cinq ans d'existence, après avoir, comme tant d'autres, inutilement vécu. Mgr Salvado aurait pu ajouter aux paroles si sensées et si courageuses du docteur, ce passage des Monthly Records, plus courageux et plus explicite encore : « S'il est un fait incon- « testable, — disent les Monthly Records, — qui nous « humilie et qui nous afflige, c'est que là où nous, an- « glicans, nous agissons timidement, dans nos pos- « sessions australiennes, l'Église de Rome est active- « ment à l'œuvre avec un zèle et une sagesse que nous « ferions bien d'imiter... Ses évêques sont partout où « il y a des âmes à conquérir et à changer... Une « maîtresse pensée [master mind) anime et dirige leurs « travaux... Quand un seul membre de notre clergé *. poursuit solitairement une tâche accablante, sans

« êli'e assisté des conseils de ses supérieurs, l'Kglise de « Rome ne cesse d'apparaître avec tous ses moyens « d'action au grand complet... » Certainement, jamais le sentiment de ce qui manque à sa patrie n'a inspiré à un anglais plus de noble jalousie et de justice, et il n'y aurait qu'à admirer, si, en sa qualité d'anglican, l'écrivain auquel on applaudit ne provoquait pas le sourire en nous parlant des moyens d'action au grand complet de cette Église romaine dont il faut bien compliquer le génie pour en comprendre la puissance, quand on ne croit plus à sa divine autorité!

Et de fait, c'est là l'idée humaine, l'idée raisonnable au sens philosophique du mot, que d'imputer à l'Église romaine des modes d'action, des combinaisons et des ressources semblables à ceux des autres gouvernements. Pour expliquer le miracle permanent de son influence sur le monde, et de ce pétrissage des cœurs dans sa main qu'on appelle ses prédications, la pensée humaine, déconcertée par les spectacles que lui offre l'Église, invente aussitôt, pour se remettre, des raisons légitimantes et vulgairement logiques d'accepter un succès si certain toujours, et si prodigieux.

Une telle manière de voir et de lire dans l'histoire n'est pas, du reste, reprochable aux anglicans seuls. Qui ne le sait? Elle est commune à tous les esprits sans exception qui n'ont pas scruté, à la lumière de la Foi, le mystère intime de la puissance de l'Église

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romaine, de ce phénomène historique sans analogue dans les annales du genre humain, et que l'on n'entend pas ou que l'on entend mal en l'expliquant par le génie des hommes ou la virtualité des constitutions. Certes 1 pour les penseurs qui ont interrogé ardemment et longtemps un tel mystère, la force de Rome n'est point là. Elle n'est pas sortie de la pensée, si vigoureuse qu'elle fût, d'un saint Grégoire, d'un saint Benoît ou d'un saint Ignace. Elle ne fut jamais suspendue à l'existence de ces constitutions d'Ordres dont Richelieu lui-même fut la dupe sublime, si le mot qu'on lui prête est vrai. On ne saurait trop le répéter : cette force immense de fondation sociale que l'Angleterre reconnaît aujourd'hui comme l'apanage de l'Église romaine, est ailleurs que dans la conception de quelques cerveaux qui ont vu un peu plus juste et un peu plus loin que les autres hommes, ou dans des règlements de ménage que le temps pouvait, à son aise, emporter. Si jamais elle avait été là, l'écrivain anglais auquel nous répondons aurait eu certainement raison d'écrire « qu'il fallait que l'Église anglicane imitât « l'Église romaine». Mais il s'est trompé : l'Église romaine ne s'imite pas. Sa force est incommunicable à ceux qui ne croient pas en elle. Or, cette force, il faut bien le dire aux esprits superficiels qui s'y méprennent, cette force est dans l'institution même de ses sacrements. Elle est, enfin, dans ce fait, d'une splendeur importune peut-être, mais inévitable en histoire,

et que nous prions la Philosophie de vouloir bien méditer : c'est qu'il n'y a point dans les œuvres de l'homme — et cela depuis le Deutéronome de Moïse jusqu'aux Capitulaires de Charlemagne, et depuis les Capitulaires de Charlemagne jusqu'aux constitutions des Jésuites, — de constitution qui prévaille où le sang du surnaturel n'ait pas abondamment coulé!

Ainsi donc, le surnaturel! le surnaturel de leur mission, le surnaturel de leur doctrine, le surnaturel de leurs espérances, voilà le secret de la puissance de ces missionnaires que Rome envoie dans tous les coins de l'univers! Voilà le secret de la force de cohésion de ce ciment romain qui relie si subitement et si solidement les âmes entre elles, de ce socialisme divin devant lequel tous les socialismes de la terre doivent, un jour ou l'autre, s'avouer vaincus! Quand l'Église a dit ce simple mot : Allez! à ses prêtres, ils s'en vont devant eux sans aucune précaution humaine, montrant le Crucifié souvent pour tout langage, et en quelques jours des milliers de sauvages viennent s'abattre autour de cette fleur mystique de la Croix qui tend son cœur ouvert aux nations! Les Mémoires historiques sur l'Australie, qui, comme nous l'avons dit déjà, ont recommencé une fois de plus le récit de toutes les missions catholiques, n'ont pas donné d'autres raisons que cela — le surnaturel I — du succès de la Mission Bénédictine. Mais l'Angleterre, qui ne croit qu'aux œuvres de l'homme, et qui, nous ne le

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nions pas, a de bonnes raisons pour y croire, l'Angleterre, tout en témoignant de ce fait, n'a rien compris à ce qu'il cache. C'est déjà beaucoup qu'elle en témoigne. Mais le comprendra-t-elle un jour?...

Nous le croyons, et c'est notre espoir. Seulement, sans rien préjuger sur la conclusion qui doit briller pour l'Angleterre à travers les faits que le livre de Mgr Salvado expose, est-il téméraire d'affirmer qu'indépendamment de l'état sans vie et sans réelle efficacité de ses missions protestantes, elle souffre au plus profond de son intérêt colonial, du principe religieux qu'elle représente et qu'elle s'efforce de propager? Malgré la prospérité exclusivement matérielle de la triple colonie australienne que les Mémoires historiques constatent, et l'habileté économique des gouverneurs qu'elle y envoie, la mâle, la positive, la benthamiste Angleterre ne doit se faire aucune illusion. Bien des questions se posent devant elle. Si des pays constitués ne résistent pas au morcellement des croyances, comment des colonies pourraient-elles y résister ? Et, d'un autre côté, si le sort définitif de ces colonies est lié étroitement à la civilisation des peuples sauvages qui les entourent, cette civilisation peutelle s'obtenir autrement que par un travail fixe et des idées fixes, par une tradition qui persévère de génération en génération, comme la tradition catholique? Peut-on croire, enfin, que la mobilité philosophique des libres penseurs ne finira pas par être un obstacle

et même un écueil à toute entreprise de ce genre ? Toutes questions redoutables que les Mémoires historiques sîxv l'Australie pressentent, et que les e'vénements résoudront seuls dans un temps plus ou moins éloigné.

Tel est le grand côté du livre de Mgr. Salvado, tel est l'horizon voilé qu'il embrasse. En soi et à le prendre au pied de la lettre, — de sa lettre si naïve et si pénétrante, — cet ouvrage ne semble qu'un récit, exact et touchant, de la Mission dont le pieux évêque de Victoria a été l'un des plus courageux apôtres. Mais sous cette apparence sincère, sous cette préoccupation exclusive et timorée de la vérité du détail, les Mémoires sur l'Australie contiennent latentes, mais visibles déjà pour les esprits doués de clairvoyance, toutes les prémisses d'un vaste syllogisme qu'achèvera l'avenir. Voilà surtout ce qui nous a frappé dans ce livre que la curiosité ne manquera pas d'ouvrir, mais que la réflexion fermera pour y penser et le rouvrir encore. Le bruit qui s'attache aux livres est une telle ironie, qu'il est difficile de prévoir si la majorité des intelligences sera convaincue au même degré que nous de tous les mérites des Mémoires que nous annonçons. Mais, si le succès était une justice, ils auraient, nous n'en doutons pas, un retentissement pour le moins égal à celui du fameux roman de madame Beecher-Stowe. On se rappelle le bruit que fit naguères cette première gloire littéraire de l'Ame-

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rique, qui éclata tout à coup comme un aloès qui fleurit et dont la fleur est déjà tombée... Des philanthropes, Narcisses humanitaires qui trouvaient l'humanité jolie en se regardant, prirent sur le poing et présentèrent à l'Europe attendrie cette Mistress Edijpworlh américaine, et placèrent son livre sous la protection d'une telle émeute de sensibilité insurgée, que si la critique littéraire avait osé planter son scalpel dans cette œuvre esthétiquement médiocre, les Wilberforce du journalisme auraient crié au scandale, comme si on eût voulu toucher littérairement à Vlmitalion de Jésus-Christ. Très probablement, lelivre de l'évéque de Port-Victoria ne fera pas autant de tapage que le roman de madame Reecher-Stowe, et cependant quelle différence entre ces deux compositions, dont l'une est une simple histoire, l'autre un roman exagéré ! L'idée chrétienne, qu'il faut saluer partout où elle passe, brille dans le roman américain, mais tronquée, humanisée, et telle qu'elle devient toujours au toucher trop appuyé, du protestantisme. Au contraire elle rayonne, complète et divine, dans le livre de Mgr Salvado. Quoiqu'il n'y soit pas question de race noire, il s'agit aussi d'y régler les rapports du civilisé et du sauvage et de transfigurer l'homme de la nature en homme social. Eh bien, où madame Beecher-Stowe a vu le mal et l'a peint en forçant le trait d'une main convulsive, Mgr Salvado a donné tranquillement le remède, et nous ne croyons pas

que, depuis les Prisons de Silvio Pellico, appelées si heureusement : « la Marseillaise de la miséricorde », le catholicisme, qui ne dilate pas l'orgueil, qui ne crée pas la haine et la colère, même la généreuse colère ! ait produit un livre d'un effets! puissamment doux.

Ou reste, est-il nécessaire d'en avertir ? En rapprochant pour une minute un livre d'une valeur presque impersonnelle, tant il est élevé ! de la production la plus personnelle qui puisse jamais être (l'œuvre d'une femme, et un roman encore I),nous avons bien moins songé à faire de la critique qu'à déterminer fortement, en les opposant, la différence de deux idées et de deux doctrines. Nous savons trop que le poinçon de la critique littéraire n'a rien à voir dans ces œuvres qui sont des actes et des vertus. Pour ces poèmes héroïques racontés par un vieux croisé comme Joinville, qui revient de la rescousse, ou quelque vieux capucin qui revient du martyre, pour ces dits et gestes rapportés avec des simplesses de cœur inconnues à tous les Naïfs littéraires les plus vrais, à tous les La Fontaine les plus profonds, la critique ne saurait vraiment exister, et elle se désarme dans l'émotion et dans le respect.

Le livre de Mgr Salvado est précisément un de ces poèmes de simplicité dans la grandeur que l'Art n'a pas faits, et qu'on admire sans les discuter. Ce saint missionnaire catholique, qui n'est jamais qu'un mis-

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sionnaire,et qui ne peut pas être autre chose, abien plus pensé, en écrivant les Mémoires historiques sur V Australie, à l'édification de nos âmes, qu'à nous donner un livre dans le sens livresque du mot, et cependant ce livre, et un excellent livre, riche d'observations de toute espèce et de notions neuves, s'est fait sous cette plume qui n'y pensait pas! Jusqu'ici, malgré la vapeur qui raccourcit le monde sur la terre et qui ouvre au tourisme les pays les plus désespérés, malgré la glu d'or à laquelle l'Australie prend l'Europe fascinée, nous n'avions sur ce pays étrange, à moitié sorti de son chaos, que des renseignements suspects et vagues dont nous ne pouvions rien déduire, parce que nous devions nous en défier. Un livre probe, savant et complet dans sa concision sévère, manquait absolument sur la nouvelle partie du monde découverte, il n'y a pas un siècle, par les navigateurs anglais. Grâces en soient rendues à un pauvre missionnaire bénédictin, ce livre nécessaire, nous l'avons ! Mgr Salvado n'a pas été seulement le charmant et naïf Hérodote chrétien de sa mission apostolique; il n'a pas seulement tracé l'histoire de la colonie anglaise à travers laquelle il a passé ; mais il nous a donné l'histoire, plus difficile à connaître, de cette curieuse race indigène avec laquelle il a vécu. Caractère physiologique de la race, croyances religieuses, lois, coutumes, mœurs domestiques, ornements et parures, ustensiles et armes, chasses, constructions.

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maladies, boglias (médecins), funérailles, tout, jusqu'à un lexique très bien fait de la langue de ces tribus sauvages, Mgr Salvado n'a rien oublié de ce qu'il a été à portée de bien voir et de recueillir. La seule . chose qu'il ait négligée, c'est la description de l'Australie considérée au point de vue des sciences naturelles et de la recherche de l'or ainsi qu'on l'y pratique maintenant. Mais, sur ce point, comme nous l'avons dit plus haut, l'abbé Falcimagne, son traducteur, lui est venu en aide avec une grande sûreté de connaissances et un rare bonheur d'exposition. Le chapitre que l'abbé Falcimagne a introduit dans les Mémoires sur la découverte de l'or et les chercheurs d'or, et que nous regrettons de ne pouvoir citer ici, nous a paru, par parenthèse, un chefd'œuvre de réalité, aussi dramatique et aussi maîtrisant que le chapitre le plus fantastique d'Edgar Poë. Ainsi complété, le livre de Mgr Salvado résume bien l'état des connaissances possibles jusqu'à ce jour sur l'Australie ; et voilà comme la science a contracté une dette de plus vis-à-vis de ces missionnaires qui lui ont rendu tant de services à toutes les époques, et qui, au milieu de leurs travaux apostoliques, se sont montrés partout des investigateurs si sagaces et de si profonds observateurs !

C'est en 1814 que le cardinal de Bausset publia celte Vie de Bossuet qui le conduisit à l'Académie. En ce temps-là, les études historiques et biographiques n'avaient pas le degré d'importance et de profondeur qu'elles ont acquis depuis cette époque, et que, grâce à Dieu! elles ne perdront plus. A toutes les vies qu'on publiait alors, ce qui manquait, c'était précisément la viel Le xviir siècle n'avait qu'une phrase. Nul souffle puissant ne passait donc sur ces faits qui sont comme les os de l'histoire, et ils restaient inanimés. De niveau avec ses contemporains, l'ancien évêque d'Alais n'avait rien du prophète qu'il aurait fallu

1. Eludes sur la vie de Bossuel jusqu'à son entrée en fondions en qualité de précepteur du Daupliin {Pays, 1*^ avril 1856).

pour faire lever de leur tombe les grands ossements de Bossuet et leur donner une seconde fois la vie dans une biographie tout ensemble ardente et lumineuse. Esprit médiocre, n'ayant pour tout talent que la gravité de son état, âme de rhéteur, doctrine trop souvent erronée, le cardinal de Bausset pouvait nous raconter Bossuet, mais le montrer vivant ou le juger, cela lui était impossible. Terrible condition de l'histoire ! Sous peine de retomber dans les redites de la vulgarité, un grand homme est presque nécessaire pour juger un grand homme... Du moins, un certain plain-pied doit-il exister entre l'historien et son héros, pour que l'histoire soit entendue. Si une disproportion trop choquante subsiste entre eux, le jugement devient une insolence,mème quand l'admiration l'aurait dicté. L'admiration n'est pas la moindre des insolences que la médiocrité, qui se permet tout, se permette envers le génie, lorsqu'elle croit pouvoir se mesurer avec des sujets plus grands qu'elle.

Cependant, la Vie de l'Aigle de Meaux, tout oppressive qu'elle fût pour le faible talent de Bausset, eut un succès réel quand elle parut, et ce succès s'immobilisa dans l'espèce de considération qu'elle a gardée, mais dont les causes ne sauraient échapper qu'à une critique sans pénétration et sans regard. La Vie en question était la première mise en œuvre, régulière et suivie, des nombreux documents qu'on avait sur Bossuet, et de plus, c'était l'ouvrage d'un homme

qui, VU par les dehors de son état, avait qualité pour parler congrûment d'un évêque, puisque cet homme liait cardinal. Voilà ce qui donna une notoriété presque éclatante à un livre qui, littérairement, ne méritait pas tant de bruit. Voilà ce qui sauva de l'oubli un homme pour qui l'Église romaine se montra plus que généreuse, mais pour qui la Fortune, à force de bontés, finissait par se retrouver cruelle. Écrasé par le sujet auquel il avait osé mettre la main, l'historien nen avait pas moins écrit son nom à la suite du nom de Bossuet, et les rayons du nom flamboyant se projetaient sur le nom fait pour rester obscur. Mais pour qui savait voir, ils en éclairaient mieux le néant. Pour qui savait lire, il était évident que c'était là une histoire à refaire, et que ce livre de Bausset n'était pas un monument qui pût effrayer ou désespérer personne. La difficulté n'était pas de faire mieux, c'était de faire bien; c'était de peindre ressemblant ce qu'il y a de plus difficile à peindre, c'està-dire un homme dont toutes les imaginations sont remplies, et d'appuyer un ferme regard sur la personnalité la plus capable de décontenancer qui la juge. L'enthousiasme ne sait pas trembler. Un écrivain qui a voué à Bossuet un culte véritable et qui, pour mieux vivre tête à tête avec lui, s'est retiré intellectuellement de son siècle et n'a plus habité que celui de cet imposant génie, Floquet, a entrepris de nous donner un livre nouveau sur Bossuet, et, quoique sa

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modestie le cache avec un goût parfait sous ce nom respectueux à" Eludes, ce livre, d'une érudition vaste et détaillée, n'en est pas moins une biographie. Il ne nous donne cette fois que les trois premiers volumes de cette histoire, qui doit absorber dans son flot grossi de renseignements les notions incomplètes du livre de Bausset sur le grand évêque. Le récit du nouvel historien s'arrête au moment oii Bossuet est nommé précepteur de Monseigneur le Dauphin et met son pied sur la première marche de l'escalier de Versailles. Si l'on en juge par ce qu'il publie là et ce qui lui reste à publier encore, Floquet ne serait guères plus qu'au tiers de la tâche qu'il s'est imposée. Mais cette première partie est peut-être la plus curieuse, la plus réellement biographique de la vie de Bossuet, parce qu'elle était la plus obscure, — s'il est permis pourtant de dire qu'il y eut jamais de l'obscurité dans la vie de Bossuet, de ce soleil pour qui Dieu a essuyé l'azur dans lequel il devait monter avec une splendeur si tranquille, et préparé un firmament.

Tout lui fut facile, en effet. L'histoire des grands hommes, qui, d'ordinaire, est une horrible lutte contre

les choses, la société et eux-mpmes, recul de Bossuet cet éclatant démenli d'an bonheur égal au génie. Pour une fois, Dieu voulut qu'on pût être grand sans souffrir, Bossuet a sur le front le signe des heureux, et, le croira-t-on? ce front n'en est pas moins auguste. Nul, dans le siècle et hors du siècle, parmi les saints et parmi les hommes, n'a eu jamais, je crois, de destinée d'une plus complète harmonie. Prenez l'histoire ou la légende, et comparez. Quel ne sera pas votre étonnement! Goethe peut-être, dans ces derniers temps, eut un bonheur qui rappelle celui de Bossuet par l'éclat soudain et par la constance. Mais le bonheur de Goethe tient surtout à l'insensibilité de son âme, tandis que sous la croix pectorale de Bossuet il y avait un cœur qui pouvait être déchiré... Cette incroyable félicité de Bossuet commença pour lui avec la vie. Fleuve magnifique et pur dès sa source, il entra aisément et fortement dans l'existence, comme ces fleuves qui roulent sur des pentes et qui n'ont pas besoin de surmonter des résistances pour creuser un lit à leurs eaux. Issu d'une famille profondément religieuse, qui l'avait destiné, dès son plus bas âge, au sacerdoce, il n'eut pas besoin pour aller à Dieu de passer, comme saint Colomban, par dessus le corps de sa mère. Famille, vocation, facultés, mouvement naturel à son âme, tout était d'accord et le poussait du même côté, — du côté de Dieu. Dieu, qui l'attendait, nelui envoyapas les épreuves qui auraient retardé

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sa venue vers lui. Nommé, dès treize ans, à un canonicat de l'Église de Metz, s'il ne grandit pas, comme Éliacin, dans le sanctuaire, il j,Taadit du moins pour le sanctuaire, au sein duquel se trouvait la place qu'il devait occuper un jour.

Il fut presque un enfant célèbre. Doué de facultés prodigieuses, ce furent ces facultés qui le conduisirent vers les Sciences sacrées, à la recherche de la Vérité éternelle, comme l'étoile mystérieuse conduisit les Mages à la Crèche. Chose étrange ! on ne discuta pas l'étoile. On la vit et on s'écria. L'enfant fut plus heureux que bien des hommes. On ne lui nia pas sa supériorité précoce, douleur amère par laquelle toute supériorité commence! On salua la sienne, au contraire, et on y applaudit avec sympathie. 11 était donc puissant, et il n'était pas solitaire! Apôlre futur de Celui qui à douze ans enseignait dans le temple, il jaillit docteur par la force seule du génie, à l'âge où les autres jeunes gens ne sont que des bégayeurs de sciences apprises, mais non pénétrées. Que sont les succès de collège? Blé de l'esprit que trtip souvent on mange en herbe, c'est la gloire rétrospective des sots. Mais les succès de Bossuet à Navarre furent assez grands pour préoccuper les plus hautes compagnies d'une des plus hautes époi|ues qui planent dans l'histoire. Cet imberbe écolier dans lequel Gondé semblait reconnaître quelque chose de son jeune génie à Rocroy, fut, dès les premiers pas, le lion de son époque, ainsi que nous

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disons maintenant, et celte faveur méritée qui s'accrut toujours et qui ne défaillit jamais, le suivit jusque dans la vieillesse. En cela plus heureux que ce Louis XIV lui-même, qui est aussi un des plus grands Heureux de l'Histoire, mais qui eut ses jours de revers. Si Bossuet fît des fautes, du moins il ne les paya pas, comme Louis XIV, à même sa gloire et son bonheur.

Oui! encore une fois, on cherche Vobscunté du commencement inhérente à toute destinée, dans ces premières années de la vie de Bossuet, — racontées par son nouveau biographe avec le détail le plus circonstancié, et, j'ose dire, le plus épuisé maintenant, — on ne la trouve pas! 11 y a des difTérences dans la gloire de Bossuet, comme il y a des places plus rayonnantes, plus condensées, plus blanches dans la lumière, mais de l'absence de lumière, mais de l'ombre positive à un seul endroit de cette vie étonnante, on la cherche en vain... Seulement, cette lumière qui partout l'inonde, et dont l'écrivain qui la retrace finirait par être ébloui, passant à travers les mœurs simples et fortes de cet homme trop grand pour n'être pas un bon homme, donne à cette vie, aveuglante d'éclat, des tons doux, charmants, attendris, qui nous reposent et qui nous touchent, et qui ont influé, sans qu'on s'en soit rendu bien compte jusqu'ici, sur ce qu'il y avait de plus beau et de plus profond dans sa pensée.

Car Bossuet, le Bossuet de la critique, qu'il faut

aller chercher sous leBossuet de l'histoire et je dirais presque de la légende, est victime de sa propre renommée. Comme la plupart des grands hommes acceptés par l'opinion des siècles, il s'est moulé dans un de ces types d'une trivialité sublime auxquels il est difficile d'ajouter ou de retrancher quelque chose. La tête humaine n'est pas conformée de manière à ce que l'admiration y pénètre par plus d'un côté à la fois. Elle retourne malaisément les médailles qu'elle a gravées pour les frapper dans un autre sens et en compléter la figure. Bossuet, reconnu sans conteste pour le plus grand écrivain et le plus grand orateur du grand siècle, Bossuet, l'Ézéchielou l'Isaiede l'histoire, n'a, a-t-on dit, que les dons qui tiennent à la grandeur, à l'élévation, à la véhémence. Quand il s'agit de la tendresse, il est reçu de lui opposer Fénelon. Bossuet et Fénelon adossés, appuyés l'un à l'autre, formeraient, ajoute-t-on, le génie complet, l'idéal du génie chrétien dans sa douceur et dans sa puissance. Ni la lecture des œuvres de Bossuet, ni ses lettres, ni ses Elévations, ni ses écrits mystiques, ni cent passages de ses sermons, n'ont pu modifier ce jugement faux, coulé en plomb dans le moule à bêtises de la tête des sots, lequel jugement vient de la gloire de Bossuet et de l'éclat extérieur de sa vie, mais qu'une autre partie de cette vie pourrait réfuter, comme ses œuvres, si l'on prenait la peine de l'invoquer 1

Eh bien, c'est cette partie de la vie de Bossuet que

A. p. FLOQUET 22 1

j'appellela plusbiographiqueetlaplus utile à connaître pour nous expliquer ce grand homme, que Fioquet a particulièrement étudiée. Avec un regard très fin et très juste de critique qu'on ne s'attendait pas à trouver embusqué dans le fourré d'une érudition si profonde, Fioquet a très bien vu l'influence de la vie intime et cachée sur le génie de Bossuet et sur son âme. Il ne s'est pas contenté de répondre par d'admirables citations à l'opinion qui rapetisse Bossuet en ne faisant tenir son talent d'orateur que dans les Oraisons funèbres (c'était l'opinion de cet ignorant et fat xviii" siècle, qui estimait aussi que tout Massillon était dans son Petit Carême); l'auteur des Etudes est allé plus loin. Il a montré, par une foule de passages qu'il aurait pu multiplier, que les cordes tendres, mélodieuses, divinement brisées, ne manquaient pas plus à Bossuet que la fierté des cris, et il nous explique qu'il les eut et qu'il aima à les faire résonner ! Après ses succès du collège de Navarre et en Sorbonne, Bossuet, prêtre et déjà prédicateur célèbre, se retira tout à coup àMelz,lraînantaprès lui tous les regards de la France. Là, il vécut préoccupé des soins de son canonicat et d'études dont le fond n'a jamais peut-être été touché que par lui seul. Là, il eut son désert, sa Palhmos, mais une Palhmos tranquille, ce Carmel dont il parla un jour dans son oraison de Marie-Thérèse avec un accent qui troubla ces gens de la cour et leur fît entrevoir tout à coup la douceur des pieuses retraites

tîî LES PH1L0S0P!1ES ET LES ÉCRIVAINS RELiniEUX

dans des horizons éloignés. Là, enfin, il s'enveloppa dans sa fonction de simple chanoine, vivant entre sa maison studieuse et sa cathédrale, embrassant tous les soirs sa sœur et la quittant pour s'en aller à matines ; «t cette vie régulière et cachée, racontée pour la première fois par Floquet, cette vie devenue de l'inconnu par l'éloignement et par le temps, cette pénombre au fond de la gloire, cette brune draperie tirée contre le jour, qui tombe toujours plus fort par la fenêtre de celte cellule, tout cela nous prend au cœur et nous fait entrevoir un Bossuet inattendu et touchant.

Ce n'est plus là le grand portail officiel que l'imagination idéalise, celte apothéose du plafond que la postérité regarde d'en bas et admire ; ce n'est plus le Bossuet de Versailles dont la main, brillant de l'émeraude donnée dans la mort par Madame Henrielte, s'étend haut de la chaire sur le front pensif ou pénitent de Louis XIV ; ni ce prélat majestueux, ce grand artiste en dignité extérieure, qui ordonnait qu'on changeât dans ses jardins de Meaux un escalier en pente adoucie, pour que les flots moirés de sa robe violette traînassent derrière lui avec une décence plus grandiose. C'est un autre Bossuet, moins sculptural et plus humain, moins radieux, mais certainement plus poéti'iue, ainsi trouvé et saisi qu'il est dans ce clairobscur que tous les biographes avaient fait de six ans à peine, et qui fut, au compte de Floquet, de dix-sept, — de 1652 à 1669, Le Bossuet de la stalle en chêne

dfi l'antique église de Metz, digne d'inspirer un poète comme Byron quand Byron devenait catholique et pleurait en entendant l'orgue, ce Bossuet ponctuel comme le Devoir et comme l'Humilité, qui arrivait, quarantième manteau noir, pour l'office de nuit, pendant dix-sept ans, à sa place accoutumée dans le chœur de l'église assombrie, a beaucoup frappé Floquet, qui n'est pas un rêveur, mais un esprit solide. Aussi se demande-l-il, en vrai psychologue et en observateur profond, ce que dut gagner l'esprit de Bossuet dans ces longues heures passées au chœur, dans les loisirs vigilants de la Contemplation et delaPrière ; et il se répond comme se répondrait Sainte-Beuve, le grand critique des influences : qu'il y apprenait la mélancolie.

Destiné à un bonheur immuable, aux pompes triomphantes et joyeuses de Versailles et de Saint-Germain, Bossuet, cet homme à la vertu robuste, qui ne devait connaître ni nos passions ni nos douleurs, ce cœur vierge qui n'avait soif et convoitise que du salut des âmes, ce front pur à force de hauteur, cet œil d'aigle qui ne voyait que Dieu dans les choses humaines, s'accomplissait alors jusque dans le fond le plus intime de son génie. En psalmodiant David ou en méditant Jérémie, sous ces vitraux devenus obscurs, au déclin de compiles où l'Esprit de Ténèbres — dit le Psaume — rôde de plus près autour de nous, Bossuet s'assimilait par l'intelligence une tristesse qui

ne devail jamais atteimlre la sérénité de son âme, et qu il dtvait pourtant exprimer I II importait dans sa ppnsée celle proTon leur de rêverie que ne s'expliquiit pas Chaieaubri m 1 et que Floquet explique, et ces couleurs mornes et désolées qu'il devail retrouver dans ses souvenirs. Enfin, il se faisait lentement ce Bossuet dont un moine de ces derniers temps a pu dire, pour montrer qu'il avait aussi bien en lui la douceur résignée, le sentiment de l'immolation, — toute la mélancolie chrétienne qu'on lui refuse, — que la force qu'on ne lui nie pas : « 11 avait la main < droite sur le lion de Juda, et la gauche sur l'Agneau « immolé avant tous les siècles ». Mot le plus plein et le plus résumant qui ait été dit sur Bossuet 1

Telle est la partie de l'histoire de Bossuet que Floquet restitue et qui lui appartiendra probablement beaucoup plus en propre que les autres parties de son travail. A côté de celte découverte et de cetle interprétation qui nous fait voir une grande figure sous un angle oublié, nous n'avons rien trouvé dans ces trois volumes d'un mérite égal et d'un charme aussi péné-

trant. La faute n'en est pas à l'auteur des Éludes, mais à Bossuet lui-même, à cette mine d'or fouillée et retournée depuis deux cents ans, et dans laquelle il est bien difficile de trouver un filon de plus. L'historien, obligé de revenir aux vulgarités d'une gloire qui force d'unir ces deux mots ensemble : « la popularité du respect », l'historien n'est plus que l'historiographe de cette gloire ouverte à tout venant. Seulement il l'est à sa manière, avec une abondance de notions, une appropriation de connaissances qui prouve à quel point l'enthousiasme touche à la patience et que rien n'est impossible à l'amour I

Floquet admire Bossuet comme Kepler admirait le monde. Aussi, dans son livre, quoique vous y voyiez passer les figures qui sont les éternelles tentations des peintres d'histoire: Richelieu, Mazarin, Louis XIV, le Grand Condé, saint Vincent de Paul, — j'allais presque dire saint Turenne, car ce grand converti de Bossuet, avant qu'un boulet de canon l'envoyât à Dieu, pensait à y aller autrement en se retirant à l'Oratoire, — tous ces personnages, tous ces grands hommes, n'y existent que dans le rapport qu'ils ont directement avec Bossuet. L'auteur, un normand qui a les qualités de sa race, un normand à front carré : « le signe de la sagesse », a dit saint Bonaventure, qui a devancé Lavater ; l'auteur des Eludes n'a aucune des ambitions qui n'auraient pas manqué d'égarer un esprit moins gouverné, moins réfléchi et moins mûr. Bos-

fSfi LES PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELIGIEUX

suet est son sujet et non pas lo xvii* siècle, et voilà pourquoi on trouvera dans son livre tant de détails purement religieux et sacerdotaux, que les historiens à idées générales et à intentions pittoresques trouveront peut-être petits et inutiles. Mais je ne suis point, pour ma part, de ces dégoûtés. Ni les controverses du temps de Bossuet, mortes maintenant, ni les conversions dues à sa parole et qu'on a oubliées parce que tout le monde n'est pas Turenne, ni les commissions apostoliques dont il fut chargé pour la réformation des monastères, ni les fondations auxquelles il prit part, ces travaux immenses ne pouvaient être rejetés sur le second plan quand il s'agissait de Bossuet. C'étaient les faits de l'histoire générale, au contraire, qui devaient reculer et passer du centre à la circonférence. Floquet n'a pas hésité devant celte nécessité et cette rigueur de son sujet, qui auraient effrayé un esprit moins consciencieux et moins grave.

Au point où il a mené son histoire, Bossuet n'est encore qu'un grand sermonaire, un grand controversiste, un prêtre de génie, mais un prêtre. Ce sont les œuvres et les travaux du prêtre qu'il fallait dire, et Floquet les a dits avec une phrase forgée un peu trop peut-être sur la phrase de Bossuet; car l'amour aime la dépendance. A cette époque de son histoire, Bossuet réalise le jugement dit sur lui par un génie fastueux : <-< Il voyait tout, mais sans franchir

« les limites posées à sa raison et à sa splendeur, « comme le soleil, qui roule entre deux bornes écla- « tantes, et que les Orientaux appellent pour cela «VEsclavede Dieu ».Ne les franchit-il jamais? C'est ce que Floquet nous dira plus tard. Quand Bossuet sera devenu un grand évêque, quand la gloire l'aura apporté à la puissance, quand il sera presque un homme d'État, presque un ministre, l'intermédiaire entre Rome et la France, nous rentrerons dans les conditions de l'histoire générale et nous saurons si l'excellent biographe s'élèvera jusqu'à l'historien.

Le livre que Michelet vient de. publier, sous ce titre éternellement jeune, intéressant et couverture jaune : L'Amour, est prodigieusement difficile à examiner. La critique littéraire, qui s'adresse à tout le monde, ne sait, en vérité, par quel bout prendre toute cette physiologie sanguinolente, — car le livre de Michelet, qui est autre chose aussi, veut être, avant tout, de la physiologie. Rien d'étrange à cela. La physiologie est la sauce piquante de toutes les erreurs de ce temps. Déjà Stendhal, le matérialiste Stendhal, nous avait donné un livre de VAmour très suffisamment épicé de physiologie; mais Stendhal, homme

1. h' Amour ; La Mer {Pays, S décembre 1858; 13 février 1861).

d'esprit et d'éclair, n'était pas un béat comme Michelet. Parmi ces messieurs les vêtus de soie d'Épicure, Stendhal fui toujours le moins vautré. Il avait le goût ferme et sobre et savait s'arrêter, quelle que fût son envie. Michelet ne le sait pas. Stendhal, dans son traité de VAmoui\ nous épargna du moins la crudité scientifique du détail. Michelet ne nous l'épargne point. Il est impitoyable. Il a moins de pudeur que Stendhal.

Esprit ardent que l'âge n'éteint pas, mais exalte, Michelet s'est dernièrement distrait de l'histoire pour se jeter aux sciences naturelles et physiques, et le voilà respirant, suçant, pompant ces fleurs sérieuses avec une furie d'abeille déjà enivrée. Comme à une abeille, il lui faut peu pour s'enivrer. Imagination qui va, les ailes ouvertes et avec desfrémissements presque fous, à toutes choses, même aux vilaines, et quelquefois de préférence à celles-là, enfant terrible qui remue tout avec le bout de sa bûchette, — le fond du ruisseau qui était pur et le bord qui ne l'était pas, — Michelet a écrit, comme on le sait, l'Oiseau et 1'/;?secte, deux livres à la Bernardin de Saint-Pierre, d'une observation assez innocente. Mais aujourd'hui c'est VAmou7\ et il n'y a plus ici ni de Bernardin, ni d'innocence !

Ce qu'il y a est à peu près inexprimable... Les amis mêmes de Michelet s'en attristent. Ils portent un crêpe à leur chapeau. L'un d'eux nous disait : « Il a voulu

glorifier la femme, et quand on aura lu son livre, on sera quinze jours sans pouvoir en regarder une. Voilà comme il entend l'amour!» Rien de plus vrai. Le livre de Michelet est un outrage aux femmes... mais un outrage d'idolâtre. Elles préféreront Lauzun. Nous aussi. En France, l'insolence veut de la légèreté. Cependant, il vaut mieux encore être poli. Michelet, pour cacher l'insolence pédantesque d'une physiologie enragée, met par-dessus le lyrisme échevelé du sentiment le madrigal sur échasses, le marivaudage halluciné, et toutes les roses penchées des bucoliques; mais, malgré tout cela, il faut bien le dire, son livre de l'Amoi/r est indécent et pourrait être dangereux.

Dangereux : Il le serait non seulement par le fond des choses, mais encore par le talent de l'auteur, d'autant plus troublant qu'il est plus troublé. Indécent :La lecture seule du livre entier peut donner une idée juste de l'ouvrage. Les citations, pour prouver le mieux ce que nous disons, sont radicalement impossibles ; il faudrait les faire en latin et nous ne sommes pas à Leipzig. Le livre de Michelet nous a rappelé, en effet, certains traités que les casuistesj catholiques avaient la prudence d'écrire en latin, — une langue fermée,— pour n'être entendus que du prêtre comme eux, du prêtre qui doit tout connaître de la misère de l'homme et de son péché. Mais Michelet, qui veut remplacer le prêtre dans la civilisation présente, et qui est un casuiste de matrimonio à ciel ouvert, ne

pouvait pas prendre cette honnête précaution du latin dans un livre de conseil pratique donné à tout le monde, et par là il nous force de parler de son livre — comme il l'a écrit — en français.

Ainsi, ne nous y trompons pas et insistons tout d'abord sur ce caractère : — Conseil essentiellement pratique, petit catéchisme de l'amour à l'usage de la jeunesse, manuel d'entraînement de la femme vertueuse, introduction à la vie du ménage et recelte infaillible de bonheur domestique, individuel et social, voilà le livre de Michelel! Ce singulier traité de VAmour n'est donc pas du tout, comme on pourrait le croire en ouvrant au hasard une de ses pages, la fantaisie... risquée d'un esprit extraordinairement échauffé. Physiologiquement, ce n'est pas de la science non plus, de la science pour de la science, comme en fit Gœlhe à son déclin, peut-être (il ne nous l'a pas dit) par désespoir de sentir fléchir son génie. La science a les mains plus froides, quand elle remue des faits. Enfin, ce n'est pas le ravi d'un enfant

à barbe griae qui n'avait pas lu Baruch et à qui la naïveté de l'impression fait tout pardonner.

Le livre de Michelet est plus profond que cela. Ne l'oublions jamais I c'est un livre de but pratique et d'application immédiate, la production pressée d'un utilitaire effréné. Il s'agit de refaire l'âme humaine défaite, de refaire, en vue du bonheur des époux, la famille chrétienne, fondée en vue de l'amour des enfants ; c'est Végoïsme à deux de cette pauvre madame de Staël, élevé à sa plus haute, non! mais abaissé à sa plus basse puissance ; c'est surtout la Révolution dans les mœurs, comme Michelet l'a déjà mise dans l'histoire. Allez! les vieilles couleuvres ne changent pas de peau. C'est bien toujours Michelet! Savez-vous ce qu'il a cru faire avec son livre de l'Amour?... Delà casuistique très supérieure à la vieille casuistique chrétienne, que voilà du coup enfoncée, cette fois; — un acte — ne riez pas! — presque sacerdotal. Appliquée à Michelet, l'épithète peut sembler comique, mais elle est exacte et sincère ; car Michelet se croit sérieusement prêtre, le prêtre vrai des temps nouveaux.

Ce n'est pas pour rien que dans un livre célèbre, dix ans auparavant, l'auteur de l'Amour a essaye' de déshonorer l'Église dans son prêtre : il voulait prendre à ce prêtre sa succession. Il fut, d'ailleurs, professeur de morale et d'histoire, et les Josses de la philosophie, les orfèvres comme Saisset et Cousin,

répètent assez haut que désormais les prêtres de l'avenir ne peuvent être que les philosophes. De plus, il est marié, et le mari, dit-il dans V Amour, est le prêtre légitime. Il a donc le double sacerdoce. A coup sûr. s'il y a quelque atténuation possible au mal de son livre présent, elle sera dans cette prêtrise inattendue de Michelet, se révélant si joliment comme le Saint-Gyran de la direction conjugale et le Fénelon d'un nouvel amour I

Et nous n'exagérons pas. Nous ne nous moquons de personne, quoique nous en ayons furieusement l'air. Prenez la préface de ce volume, que l'impossibilité des citations empêche la critique de rouler par les escaliers, et dans la partie diable de cette préface (il y en a une qui ne l'est pas), vous apprendrez comment Michelet de simple professeur passa prêtre, et prit solennellement charge d'âmes. C'était en 1844. A cette époque, écrit-il d'uu ton hiératique, tout à la fois mystique et mystérieux, beaucoup d'âmes « se « révélèrent à moi, ne craignirent pas de montrer des « blessures cachées, apportèrent leurs cœurs sai- « gnants. Des hommes toujours fermés de défiance con- « tre la dérision du monde s'ouvrirent sans difficulté « devant moi. Je n'ai ri jamais... — (Nous ne pou- « vons en dire autant!) — Des dames brillantes et « mondaines d'autant plus malheureuses... d'autres < pieuses, studieuses, austères, — le dirai-je? — (Et « pourquoi pas? raison déplus!) — des religieuses.

« franchirent les vaines barrières de convenance « ou d'opinion, comme on fait quand on est ma- € lade... » Traduisons : elles se confessèrent. Positivement, elles se confessèrent à MicheletI Lui, le grand adversaire de la confession dans le Prêlre et la Femme, devint un confesseur de femmes, et trouva que c'était là une chose bien agréable et bien utile, pourvu que Dieu fût chassé du confessionnal 1 François de Sales d'une nouvelle espèce, il eut ses /*Ai/o^/iees. J'eus de «très touchantes correspondances», ajoute-t-il d'une mine discrètement indiscrète. Seulement, plus heureux que François de Sales, qui n'eut que le ciel, — cette billevesée, selon les philosophes, — Michelet eut sa récompense humanitaire. Un matin, il travaillait, levé de bonne heure, pour le soulagement des âmes souffrantes ; un jeune homme (impétueux, dit-il), ne s'arrêta pas à la consigne : il pénétra, frappa, entrai Mais il faut que Michelet parle lui-même. Personne ne peut remplacer sa parole dans cet impayable récit :

« Monsieur, excusez monentréesi insolite, — (fit-il, « l'impétueux 1) — mais vous n'en serez pas fâché. — « — (Non certes!) — Je vous apporte une nouvelle. < Les maîtres de certains cafés, de certaines maisons « connues, — (pudiquement dit : bravo!) — de cer- « tains jardins de bals, se plaignent de votre ensei- « gnement. Leurs établissements, disent-ils, perdent « beaucoup. Les jeunes gens prennent la manie des

«. conversations sérieuses. — (C'était déjà une manie!) « — Ils oublient Lurs habitudes... Enfin, ils aiment « ailleurs. Ces bals risquent de se fermer. Tous ceux « qui gagnent jusqu'ici aux amusements des Écoles se « croient menacés d'une révolution morale qui, sans « faute, les ruinera. » (Inlr., page 28.)

Et, en effet, c'était une nouvelle, — incroyable encore ! Mais Michelet ne la discuta pas. Il crut l'impétueux. Il le crut avec cette simplicité sainte, ordinaire aux hommes qui se sentent le canal d'une grande grâce. Alors, touché, attendri, pénétré, dans l'élan de sa reconnaissance pour ces généreux jeunes gens qui oubliaient leurs habitudes, et (nous aussi, pourquoi ne le dirions-nous pas?) pour ces cafetiers infortunés dont il était la ruine (ils ont tous fait faillite depuis), pour ces certaines maisons connues, il se dit : -«Je leur « ferai tôt ou tard un don. Je leur écrirai le livre « d'affranchissement des servitudes morales, le livre de « l'AMOUR VRAI ». Et le voilà! 11 mit douze ans à venir, mais enfin il est venu. Et, heureusement, il n'est pas venu sans préface. Nous avons celle où de telles choses sont gravement et imperturbablement racontées, et cela paie de tout, même d'avoir lu le livre, cette préface-là !

Le ridicule, — le ridicule sauveur, — comme on disait anciennement de Jupiter, voilà, en effet, la dernière ressource qui reste contre des livres contagieux à la façon de VAmour de Michelet ! Sans le ridicule abondant en beaucoup de détails de cette production incroyable, et le comique grotesque de certains enthousiasmes et de certaines attitudes de l'auteur, le livre peut-être aurait un succès. Qui sait? les cafetiers n'en fermeraient probablement pas une seconde fois leurs boutiques, et certaines maisons connues n'en seraient pas abandonnées pour le domicile conjugal, mais il serait lu et il aurait son influence, et il infiltrerait d'un poison de plus les esprits déjà infiltrés de tant de corruptions contemporaines ! [S'il n'y avait dans l'Amour de Michelet que la fausseté de l'idée première; tout pour l'épouse et pour l'époux en vue du bonheur qu'ils se donnent tous deux; s'il n'y avait que la théorie de V enveloppement, et celle de V imprégnation, et celle de V unification... Dieu sait à quel prix I il est, hélas 1 beaucoup d'esprits qui, à cette heure, accepteraient sans nausées toutes ces explications qui nous

font horreur, à nous, car elles sont la déification absolue de la matière; et Michelel a beau raffiner et broyer menue sa poudrette, il est, de fait, aussi maté- ^iali^te que La Metlrie et que Chaussier.

Nous n'oserions affirmer, certes ! que les femmes, par qui vient tout succès en France, soient, au fond, extrêmement flattées de la définition que fait d'elles Michelet : d'éternelles convalescentes entre deux blessures. Hippocrate déjà, barbe peu galante, les avait appelées des animaux malades, mais Michelet a déterminé la maladie. Nous doutons fort qu'elles soient heureuses de cela... Seulement, Michelet pourrait bien racheter la brutalité de sa définition à force de madrigaux immenses et de poésies dans la tonalité de celle-ci : « Au nom de la femme et par la femme, sou- « veraine de la terre, ordre à l'homme de changer la « terre et de mettre le ciel ici-bas ». Ce n'est pas facile, mais c'est assez flatteur, et les femmes, dit-on, aiment la flatterie. Michelet, tout le long, le long de son ouvrage, en débouche une tonne sous leur nez. Le livre de VAmou7' pourrait donc, malgré tout, même dans les conditions désagréablement physiologiques où il est placé, faire son chemin, qui serait une belle route, mais heureusement le ridicule y est et le rire prend. Le ridicule sauveur !

Et, en eilet, ce n'e£t pas tout que d'aimer les femmes : il faut avoir avec elles la grâce de l'amour. 11 faut l'avoir avec elles et en parlant d'elles, et Michelet ne

l'a pas. Lui, l'artiste érudit, et, Dieu merci! moins érudit, quoiqu'il le soit infiniment, qu'artiste! lui, le fin, le délié, le souple, le hardi, le téméraire, le familier dans ses autres livres avec les femmes, n'est plus le même homme. Quand il en parle, le voilà bourgeois! Il est de la race de cet emprunté de Jean- Jacques, qui ne perdait pas sa gaucherie dans les transports les plus violents. Michelet n'est pas un amant, c'est un adorateur. Il est solennel. Il croit manquer de respect quand il dit: une femme. Il dit : « une dame ! — les dames ! — une dame de com- « mercel 1 » Il ressemble au papa Groizeau du roman de Balzac, qui dit : « belle dame ! » à la fille d'un cabinet de lecture, en lui remettant ses deux sous avec un rond de bras. 11 parle de la « sainteté de la nature ». Il dit: « la crise fatale et sacrée, — l'instant « sacré ».Que ne dit-il pas? « Le lit, c"est unecommu- « nion ! » Il rappelle Prudhomme , l'éternelPrudhomme, à la tête montée, quand il rugit : « Je suis comme un lion! » C'est Prudhomme aussi, l'autre, l'écrivain révolutionnaire. Il a de ses tours! Il dit : « la cité » pour la ville, et il demande que l'autel des relevailles pour la femme accouchée soit à la commune.

Ainsi, il réunit les deux genres de Prudhomme, et peut-être en inventera-t-il un troisième. Pastoral, de la teinte La Réveillère-Lépeaux, il ne croit qu'à la religion botanique, et il aie culte des fleurs. Il donne une rose pour... directeur à une femme embarrassée.

24 0 LES PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELlGIEllX

Nous donnons notre parole d'honneur qu'il y a un chapitre intitulé : « Une Rose pour directeur », dans ce livre physiologique, chimique et chirurgical, où le côté sain est le ridicule; car le rire purifie. Le rire trouble et déconcerte Tobscénité, qui est toujours très grave, et Michelet le sait bien. Qui rit pour lui est presque un monstre : « Jeune homme, — dit-il, — « jeune homme, — (vous le voyez, Prudhomme tou- « jours!) — si tu ris ici, si tu trouves ceci un amu- « sèment, un sujet de plaisanterie, j'aime mieux que « tu ries à la mort de ta mère... » La mort de ta mère! rien que cela! Et dites que Michelet ne s'entend pas aux précautions oratoires ! Mais il parle pour lui, du reste ; il a raison. Le rire est son ennemi capital. Le rire et son éclat moqueur, ce clic-clac du fouet du bon sens, qui coupe un homme en deux du premier coup, serait la mort, — la mort subite du livre de Michelet!

11 faudrait peut-être la souhaiter à son livre, cette mort subite après laquelle bientôt on n'en parlerait plus; il faudrait peut-être la lui souhaiter, par charité

pour un talent qui existe encore, au milieu de toutes ces folies qui ressemblent à des dépravations. Que nous concevons bien la tristesse des amis de Michelet ! Quand on a passé toute sa vie dans la chasteté du travail, dans le recueillement de l'étude, quand on est — par la science, du moins, — un moderne bénédictin de l'histoire, quelle fin à faire que le livre de Michelet! Il est des vieillards qui ont des passions de jeune homme, mais le livre de Michelet n'est pas un livre de jeune homme, une éruption de l'ancien volcan, la démence d'an esprit qui n'a pas su mûrir. Hélas ! non ! Michelet a bien son âge ici, et plus jeune il n'eût pas écrit cela... Il fa'lait les meurtrissures du temps qui meurtrit le cœur comme le front, il fallait bien des fermentations, gardées en soi, pour écrire, sous le nom de VAmûut\\in livre hideux de physique et que la critique ne peut pas même analyser, et. que disons-nous? ne peut pas même nommer; car ce nom de l'Amour est une imposture.

Ni l'amour, ni la femme, ni sa destinée, ni la nôtre, à nous qui l'aimons, ne sont là où Michelet les a mis, exclusivement mis dans sa monstrueuse préoccupation. Le vrai nom du livre de Michelet, c'est le nom qu'il donne aussi au xix° siècle dans son introduction (p. 4, lig. 13), Ce nom, pas plus que le reste, ne peut s'écrire, et voilà pourquoi il faut terminer. Si le xix* siècle ne devine pas comment il se nomme, dans ce livre de V Amour qui n'est pas

l'amour, nous ne nous chargeons pas de le lui apprendre. Qu'il aille y voir et revienne flatté!

On n'en a jamais fini avec Michelet. Vous le croyez fatigué, défaillant et près de s'éteindre, c'est le talent, que je sache, le plus prestement rallumé! Il continue toujours cette longue Histoire de France qu'il mène très vite, trop vite peut-être, volume par volume, règne par règne. Mais cette longue histoire, qui est sa vie et qui, s'il l'avait voulu, eût été sa gloire, ne suffit pas à la pétulance de ses facultés, et de temps à autre il l'interrompt par toutes sortes de publications inattendues. C'est presque régulier, ce caprice!

D'abord, ce furent des pamphlets, des pamphlets comme le Prêtre et la Femme. Puis, ce fut une Histoire de la Révolution, dans laquelle, se distançant luimême, l'auteur de V Histoire de France sautait à pieds joints par-dessus la tête de je ne sais combien de règnes et violait l'ordre et l'économie de son grand travail historique, avec la hâte d'un homme qui court raide au sujet qui fait dans notre temps tout livre populaire : la Révolution ! Puis, ce furent aussi

de petits livres de fausse morale, comme la Femme et V Amour, alternant avec d'autres livres d'histoire naturelle, comme Y Oiseau et V Insecte, — et aujourd'hui la Mer! La Mer! voilà le magnifique sujet du livre que Michelet vient de publier. Sujet poétique, scientifique, politique, encyclopédique ; car la mer est tout cela. De leur temps déjà, les anciens, ces ignorants d'infini, appelaient l'océan Père des choses ! C'est donc sur la mer que l'inépuisable Michelet nous donne encore un petit livre léger et quelquefois brillant comme une des bulles de sa surface, quand il aurait fallu nous en donner un qui aurait eu sa profondeur.

Mais on en parle peu. Je n'entends pas se faire le bruit distinct et montant d'un succès. Michelet entraîne d'ordinaire plus vivement son public. Il le surprend mieux. Il le décide plus vite à l'admirer. Rappelezvous VOiseau! Il est vrai que c'est par VOiseau que Michelet se découvrait naturaliste. On sait maintenant qu'il Test et même pour qui. Car c'est un goût épousé par Michelet que l'amour de l'histoire naturelle, et non pas un goût qui ait poussé de soi dans l'ardent célibat de sa pensée. Michelet n'apprendrait pas sa leçon s'il ne fallait pas la donner. Pour cette raison, on est moins frappé qu'au premier jour; mais ce n'est pas la seule raison, du reste, qui puisse expliquer la pâleur ou la lenteur du succès d'un livre dans lequel, selon moi, l'auteur

vaut bien ce qu'il valait quand il fil VOiseau, si même il ne vaut davantage!

lien eft une autre, qui tient au sujet grandiose de son livre et à ce titre, qui, d'un mot, d'un seul mot de trois lettres : « la Mer ! » évoque tout à coup tant de spectacles dans l'imagination remuée et par là rendue difficile. Je parle pour ceux qui l'ont grande et sensible. Pour les autres^ c'est-à-dire pour ces gens d'imagination moyenne qui estl'imagination publique, il ne faut ni de trop grands titres, ni de trop grands sujets. En France, celte imagination-là est une femme, et ce que le? femmes préfèrent à tout, c'est le joli et le petit, qu'elles appellent « le gentil», avec des passions dans la voix. Ah! VOiseau! Si au lieu de l'appeler rOw^aw.Michelet avait appelé son livre «l'Air », eût-il eu un succès égal?... Grave question, qui fait du succès une risée. ..Tout ce qui adeux serins dans unecage, sur sa fenêtre, entre deux pots de réséda, devait s'intéresser au livre de Michelet, Et cela n'a pas manqué. Mais la Mer ! mais la Mer! pour éviter de dire : « le Poisson >. ne vous y trompez pas ! car c'est le poisson qui est le fond du livre de Michelet, je ne crois pas que cela passionne le public comme VOiseau, malgré les amateurs de poissons rouges en bocal qui, à ce qu'il paraît, sont une classe de citoyens très nombreux.

G est le poisson, en efïet, bien plus que la mer, qui est le vrai sujet du livre de Michelet. C'est le poisson

qui est son héros naturel pour l'heure, c'est le poisson sur les destinées duquel il veut attendrir nos sympattiies, malgré les écailles et les arêtes de ces bêtes gluantes et désagréables à toucher, même pour cette grande dégoûtée d'imagination qui est la faculté, de toutes nos facultés, la plus prolondément matérialiste. Certes 1 Michelet est souvent bien chatoyant et bien éblouissant par la couleur et c'est même son plus grand mérite, mais quand il peindrait le poisson comme Rubens dans sa Pêche miraculeuse je ne puis croire qu'il raccommodât l'imagination avec le sujet qu'il a pris. Dans l'OiseoM, il avait tout le monde pour lui, mais dans « le poisson », il n'aura plus que les naturalistes, et il se trouvera, vous le verrez, que lui, le naturaliste amateur, ne le sera pas assez pour euxl

Oui! c'est la science qui la première se plaindra des familiarités de Michelet. La science ne pardonne jamais à la grâce. Même quand la grâce s'encaprice d'elle, elle en prend toujours, bégueule pédante, les tendresses pour des fatuités. Allez I la science ne per-

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inelira jamais qu'un écrivain qui n'a qu'une plume (c'est elle qui parle et non pas mcti!) écrive impunément en son nom, à elle, des livres minces, superficiels, et, qui sait? peut-être intéressants, tels que l'est, pour beaucoup d'esprits du moins, le livre nouveau de Michelet. Nous qui l'avons lu, comme nous lisons tout ce qui vient de son auteur, bien plus pour l'expression que pour le renseignement, bien plus pour l'agrément que pour les profits graves, nous ne sommes pas, du reste, de ceux qui croient qu'un livre ne peut avoir qu'un seul accent.

L'amour de la spécialité, cette furie de la médiocrité d'un temps qui remplacera incessamment le talent par le métier, l'amour de la spécialité ne nous a pas à ce point brouillé la cervelle que nous ne puissions très bien admettre des livres où l'imagination étend sa couleur inspirée sur les notions exactes de la science et rêve parfois à côté... Entre les savants purs et les poètes ou les écrivains de sentiment et de fantaisie, il y a des écrivains intermédiaires, ayant les deux dons à la fois, dans des degrés différents, qui savent composer des livres moins austères que la science, mais non pas cependant frivoles parce que l'imagination y ajoute son charme. Seulement, c'esllài une question d'é juilibre. d'harmonie et de consii| stance, et ceite question, il faut le dire, Michelet ne 11 résout pas.

Et il ne la résout pas plus dans son livre : la Mer

que dans ses écrits précédents où, d'historien de la monarchie, il est devenu tout à coup cette fleur vespérale et tardive de naturaliste frais éclos. En ces petits livres vraiment curieux que l'on pourrait appeler « les petites métamorphoses de Michelet ». la science, qui veut se montrer à toute force, ne balance pas comme il le faudrait l'imagination qu'on y trouve. Toutes les notions que l'écrivain y brode de son style — et les plus crânes, ma foi! de difficulté scientifique, — n'ont guères demandé, pour le rendre si fringant, que quelques lectures rapides et faciles à travers des livres plus ou moins gros. On sent cela sans être savant, et l'ignorant le voit très bien à l'œil nu de son ignorance. Pour tout le monde, il est évident qu'il n'y a, dans ces notions avec lesquelles Michelet papillonne, rien de profond, de laborieusement acquis, de pénétré et de solide. Or, si déjà, dans les choses qu'il sait (comme l'histoire), Michelet n'est pas un esprit sûr à qui l'on puisse se fier, par le fait même de la tournure de son talent hardi, léger, prévenu, fantaisiste enfin, nous demandons ce qu'il doit être quand il ne sait pas.

En histoire naturelle, Michelet est un savant de jeune fille, et il devient tellement sentimental, même dans son livre de la Mer, qu'il ne sera peut-être pas fâché de l'expression. Savant de jeune fille! compilateur à la vapeur! Trublet leste, jamais ennuyeux comme le bêta dont se moquait Voltaire, mais co-

J 'i s l.KS riULOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELIGIEUX

mique plutôt; car il a l'impayable émotion de cette science acquise hier et si contente d'être aujourd'hui, qui, comme l'Eve de Milton, mais plus drôle qu'elle, se régale des premières ivresses de la vie 1

Le livre de Michelet, qu'il appelle la Mer, avec une simplicité trop grandiose, n'est pas du tout l'élément mystérieux et indomptable, le sublime lieu commun des poètes, dont lord Byron, dans les vers les plus beaux peut-être qui aient jamais été écrits, a montré l'originalité immortelle. Lord Byron n'est qu'un grand poète ; lui, Michelet, est un esprit poétique'par-dessus un historien. Son livre pourrait faire le pendant et la suite de ces fameux livres oubliés maintenant, qu'on intitulait autrefois : la Mer libre, la Mer fermée. Mare liberum, Mare clausum. Il devrait s'appeler la Mer civilisée, car c'est particulièrement de cette mer-là qu'il s'y agit.

Pour l'acquit de sa conscience et de son titre, Michelet n'a pu se dispenser de nous donner une tempête de sa façon, la tempête de rigueur, qui, par parenthèse, n'est pas, au point de vue du talent, ce que

j'aime le mieux dans son livre. Je la crois très vraie, très observée sur le vif, réelle enfin, mais la manière de l'auteur y est inférieure, enfantine et Iakiste. Il y tombe jusqu'aux onomatopées, pour y peindre ou y faire entendre ce qu'il veut exprimer.

Procédé vulgaire, quand il n'est pas grossier I Mais à cela près de celte tempête, hommage rendu au sujet et coup de rhétorique dont l'ancien professeur n'a pas voulu se priver, Michelet n'est plus partout dans son livre qu'utilitaire, progressif, homme des travaux publics, appliquant la philanthropie et les congrès de paix aux baleines, parlant, parlant, parlant télégraphie sous-marine, lois des tempêtes, phares, bains de mer (bains de mer pour les femmes! toujours la femme et Vamoiirl) et poisson! le poisson étant, comme je l'ai dit, la plus grande préoccupation du naturaliste, qui tient bon encore dans Michelet au milieu de toutes les idées modernes de l'homme d'appli cation qui l'envahissent et le ravissent ; car Michelet est ravi. 11 nous fait toujours l'effet d'un enfant qvi écoute un beau conte, — un de ces contes merveilleux auxquels le privilège de l'enfance est de croire, et sou inconvénient... de vouloir nous le répéter!

Et, de vérité, Michelet ne fait pas autre chose. C'est un enfant qui va dessus la foi d'aulrui. 11 répète deux ou trois vues systématiques, empruntées à des livres plus ou moins célèbres. Il joue à l'écho avec cela, et c'est lui qui fait l'écho. Un écho heureux! L'autre ne

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l'était pas! Ainsi, il a lu Maury ces vacances. Maury, c'est son Bariich pour Iheure. Il ne le critique pas. Comment le pourrail-il? Il l'admire et il le répète, fière besogne que nous pourrions tout aussi bien faire sans lui! car en nous le répétant, il nous le raccourcit et il nous l'intercepte. Or, si les idées de Maury ont une valeur quelconque, elles ne l'ont qu'en vertu de certains faits et de certains raisonnements que je voudrais connaître, et je lirai bien Maury sans Michelet, qui n'y ajoute point et qui ne le juge pas; qui s'en tient aux résultats et aux nouvelles. C'est toujours Vadius chez les belles dames :

Nous l'avons, en dormant, madame, échappé belle 1

mais moins effrayant. Au contraire! « Savez-vous, mesdemoiselles, qu'on va supprimeras tempêtes? On fera en yacht le tour du monde. » Supprimer la tempête, comme on doit supprimer la guerre, la misère, les passions, Tinjustice, l'imprévu, le fatal, le providentiel! Mon Dieu! oui, et dites après cela que l'homme qui va supprimer la tempête n'est pas très au-dessus du Dieu qui simplement l'a faite!...

Il est vrai que Michelet ne reconnaît pas cette vieillerie de Dieu, qu'il a supprimée dans son livre un peu plus aisément que la science ne supprimera la tempête, et que c'est même là le seul point — le dédain

de Dieu et la possibilité de s'en pas-ser 1res bien — qui reste fixe sous les pirouettes de cet esprit toton qui nous a montré tant de faces et qui doit nous en présenter bien d'autres avant qu'il cesse de tourner 1 Dieu créateur, qui a tiré le monde du néant, est une antique notion que Michelet a depuis longtemps rejetée aussi bien de ses livres d'histoire que de ses livres d'histoire naturelle.

Dans l'histoire, parlant aux hommes, qui peuvent tout lire, il est athée hardi et sonore, comme il le fut, par exemple, dans son Histoire de la Révolution, quand il se rangea, contre le Dieu du trop religieux Robespierre, du côté de la Nature de Chaumette, Marat et Danton. Mais en histoire naturelle, et parlant aux femmes, auxquelles, éducateur tourtereau, il égruge le grain scientifique que, sans lui, elles ne seraient pas capables d'avaler, c'est plus scabreux. Il n'ose pas risquer la négation brutale et directe, mais il a des détours charmants pour ne pas s'accrocher à l'inévitable idée qui l'attend au tournant de chaque chose pour l'enfiler. Il a des façons diplomatiques et discrètes de s'exprimer qui ne semblent rien, et qui sont tout; car elles n'éconduisent pas seulement Dieu, elles le font oublier.

Au lieu de cette grosse explication qu'on a appelée longtemps la Nature, et dont Joseph de Maistre, notre Voltaire, à nous autres chrétiens, s'est moqué avec une gaieté si peu piémontaise, Michelet a parlé * d'animau/

« se faisant eux-mêmes et se faisant par pièces et mor- « ceaux •», ce qui serait plus fin, à la vérité, si Michelet, en toute matière, ne pressait pas toujours le ressort jusqu'à ce que le grotesque jaillisse. Or, voici un échantillon de celui qu'il a obtenu :

« ... Dès l'origine, à tâtons, — dit-il, — la vie, en cher- « chant la force, semblait confusément rêver la future ^< création d'un axe central qui serait l'être un et rem- « placerait le mouvement. Les rayonnes, les mollus- « ques en eurent des pressentiments, en ébauchèrent € quelques essais... Mais ils étaient trop distraits psivle « problème accablant de la défense extérieure. En ce « genre, ils firent des chefs-d'œuvre : boule épineuse « de l'oursin, conque tout à la fois ouverte et fermée « de l'haliotide, enfin l'armure du crustacé à pièces « articulées, perfection de la défense et terriblement « oiîensive... Ce n'était pas tout, pourtant, — con- « tinue Michelet. — Qu'il vienne un être de libre au- « dace qui méprise tous ces gens comme infirmes ou « tardigiades, qui considère l'enveloppe comme chose « subordonnée et concentre la force en soi; » et ce malin-là,ce sera le poisson! ! « Le crustacé s'entourait « d'un squelette extérieur, — reprend Michelet, — le « poisson se le fait au centre, sur l'axe où les nerfs, « les muscles, tout organe viendra s'attacher. »

Fantasque invention au rebours du bon sens, mais qui constitue le poisson, 1 animal supérieur, la merveille ! « Le crustacé dut bien en rire, — ajoute encore

« Michelet, — et c'était pourtant une révolution comme « celle que fit Gustave-Adolphe, quand il préféra le « justaucorps.de buffle au corselet d'acier! » Gustave Adolphe! Le poisson qui s'arrange son arête! Le crustacé, un retardataire qui ne croit pas au progrès et qui rit!... Certes! je ne pense pas qu'on puisse être plus maladroit dans l'impiété, et qu'on se trahisse soimême et sa perverse intention par plus de pitoyable bouffonnerie que ne l'a fait Michelet dans cette exhérédation de Dieu en faveur des bêtes, devenues ellesmêmes leurs créateurs !

VUl

Ainsi, il était parti pour être habile. Il racontait les animaux se faisant, et il devait les raconter sans forcer le Irait, panthéiste, naturaliste, matérialiste, je ne sais quoi de confus mais d'adouci, de peu ambitieux, d'homme à son affaire, qui était de décrire, et d'amuser les petites filles sans qu'elles vissent un Dieu dans tout cela. Mais qui peut répondre de cette tête que l'imagination a si vite enivrée? Le trait a bientôt pesé, la couleur s'est foncée, et toute intelligence, même celle de son propre dessein, a disparu!

Le désastre a été complet, et c'est tout Michelel que celte conduite, c'est tout Michelet, qui n'est jamais satisfait que quand il a faussé son talent, abusé outrageusement de son idée, tout tué sous lui de ce qui l'aurait fait vivre et durer, et gâté jusqu'au mal qu'il veut faire.

Je ne sais rien de plus triste que cela dans la littérature contemporaine. Assurément, personne ne conteste que Michelet ne soit un des plus brillants et des plus séduisants écrivains qu'ait produits le xix' siècle. Ce livre même de la Met\ quoiqu'il soit de tendance impie, semé d'erreurs et d'ignorances, assoté par une préoccupation de démocratie déplacée que l'auteur transporte de i'histoire politique à l'histoire naturelle, et qui le fait être du côté du fretin contre le gros poisson, si vous exceptez les baleines pour lesquelles il a un sentiment ; ce livre de la Mer est plein de choses puissantes et charmantes. Mettez pour les puissantes, en particulier, tout ce qui tient à l'histoire des grands navigateurs : Colomb, Magellan, etc., et qui est enlevé avec une supériorité décidée; et pour les charmantes, mettez le chapitre sur le corail, que l'auteur appelle, comme en Orient, la Fleur du sang, et le chapitre sur la perle, qui, tous les deux, sont aussi beaux à mes yeux que des vers de Henri Heine et de Goethe.

Et cependant, malgré tout cela, ce livre de la Mer n'élèvera pas Michelet d'un degré de plus dans la

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considération publique. Il continuera d'être ce qu'il a toujours été, — un talent d'imagination qui se surexcite jusqu'à la folie, et non pas jusqu'à celle qui épouvante. Michelet produit un effet moins sombre sur le public. Reconnu presque comme un artiste de génie, dans un pays où le talent, à tort ou à raison, rend imposants ceux qui prêtent le plus au sourire, Michelet a, surtout en ces derniers temps, fidèlement porté à sa boutonnière une fleur de gaieté qu'y plaçaient les autres et qui fleurissait d'un peu de ridicule son talent. Eh bien, cette rose-là, il la portera encore après la publication de son livre ! Elle n'est pas tombée dans la mer.

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