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« — lui dil-il, avec cet ineffable abandon que les « grands comédiens ont dans les coulisses, — vous « avez fait de la blague à Strasbourg, comme moi « j'en ai fait, en 1828, à Paris. » Et Ferrari, qui, s'il en a fait, n'en fait plus, rapporte, sans se gêner, ma foil l'incroyable aveu de son ancien maître, à la page 75 de ses amusants et terribles Philosophes salariés, comme s'il avait voulu nous donner, à nous autres critiques, une juste idée de l'homme qui, à quatorze ans de distance, caractérise de cette gaillarde manière le livre qu'il réimprime avec un si
I grand sérieux aujourd'hui.
Pour ma part de critique, je remercie Ferrari de
j son agréable document; mais je ne crois pas que j'eusse été pris à cette blague de Cousin publiée présentement sous ce titre, un peu vague et majestueux, à' Introduction à la Philosophie de V histoire. Quand nous la lûmes sous sa forme première et oratoire de Cours public, elle ne nous donna pas l'idée d'une vérité que nous ne demanderons jamais à la philosophie, mais pourtant elle nous donna celle d'une chose plus forte, d'une systématisation essayée et plus heureuse que ce qu'on avait l'habitude de rencontrer dans les œuvres de Cousin. Seulement, en la relisant à tête reposée, comme je viens de le faire dans le texte revu à froid que l'on publie, toute cet(e blague, puisque blague il y a, de l'aveu même du blagueur, ne me paraît pas organisée de manière à surprendre
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l'opinion de ceux même qui croient à la philosophie, et à recommencer son succès.
Car elle eut un succèç immense, et qu'on peut s'expliquer d'ailleurs, un de ces succès oratoires qui, comme les succès dramatiques, sont les moins beaux, mais les plus éclatants des succès ! Dans ce temps-lù, Victor Cousin était un jeune homme dont tout retentissait dans l'Université ; il était l'enfant gâté de Royer-Collard, cet homme populaire dans la bourgeoisie, qui avait été élu député dans sept collèges ! Professeur qui avait, comme ils le faisaient tous dans ce temps-là, ces aimables fonctionnaires, choqué le pouvoir avec cette stoïque indépendance qui leur rapportait toute sorte d'agréments de la part de la société, on l'avait (le pouvoir d'alors) suspendu de sa fonction et prié de s'aller promener quelque peu, et il était allé en Allemagne.
Grâce à des modifications ministérielles, il en était revenu peu de temps après, avec deux raisons pour réussir à son retour. D'abord l'air d'avoir été persécuté, et cette autre raison, non moins excellente dans ce drolatique pays de France, de revenir de quelque part ! En Allemagne, il avait connu Hegel, ou du moins il avait picoré dans sa doctrine. Caméléon philosophique, il revenait avec cette nouveauté des reflets de Hegel sur la pensée, de Hegel alors inconnu, lui qui jusque-là ne s'était teint que de la nuance claire et pâle de Reid et de Dugald Stewart ! Il avait
enfin cette parole sonore et ce grand geste qui plaisent à la foule même quand elle en rit, et qui ont fait de lui... cette personnalité incomparable, soit dans la
'e, soit à l'Académie, qu'il est impossible de confondre avec celle de personne, et qui s'appelle Cousin!...
On l'applaudit avec transport dans la chaire où il reparut^ et on le prit pour un homme de génie. Ce qu'il savait d'Hegel, il l'éructa. 11 parla de l'infini et du fini et de leur rapport, trois choses qu'on n'avait pas jusque-là beaucoup entendu nommer dans une chaire de philosophie française. Il alla de l'homme à Dieu, puis de Dieu au monde, du monde aux idées que le monde exprime dans sa configuration immuable et providentielle.
11 parla de l'antagonisme fatal des idées, aussi bien dans l'histoire que dans la pensée, dans la conscience de l'homme que dans l'humanité; enfin il amnistia la guerre, fit une théorie sur les grands hommes qui leur arrachait ce qu'il y a de plus beau en eux : leur libre individualité ; et, adroitement, se coulant de ces hauteurs où il s'était laissé enlever, au niveau abaissé de son auditoire, sentant bien qu'il avait affaire à un genre de public qui aurait donné toutes les spéculations métaphysiques pour une chanson de Béranger, il arriva en dernier ordre, par une subtilité de dialectique, à la Charte, cette chimère de l'époque d'alors, et posa comme l'idéal de sa philosophie la monarchie
constitutionnelle, aux cris d'enthousiasme de tous ces Prudhommes de vingt ans !
Encore une fois, ce fut là un succès très grand, et qui a donné de l'importance à la vie de Cousin, mais ce fut un succès d'époque, de parti, de parole, presque incompréhensible à présent quand on lit ce^ discours dédoublés de l'homme qui les prononça, ces discours devenus un livre, sans conviction et sans vérité, déshonorés, d'ailleurs, par l'aveu cynique et brutal du philosophe qui, à quatorze ans de là, se félicite d'avoir rencontré un complice de mensonge dans un autre philosophe comme lui. Oui! voilà le succès et les causes du succès de Cousin. Je l'ai expliqué. Mais ce n'est pas assez. Une autre question reste encore. Pour ceux qui croient à la philosophie et qui ont l'amour des problèmes qu'elle agite avec plus ou moins de puissance, mais qu'elle ne peut jamais qu'agiter, quelle est réellement la valeur philosophique du livre de Cousin ? Faux comme il s'en est vanté ou sincère. Car l'auteur qui l'a revu et qui le prend à sa charge devant le public y a mis certainement toute sa force de tête, qu'il soit une vérité ou un mensonge, et si c'est un mensonge il en aura, certes! mis plus.
Eh bien, à ce point désintéressé de la pensée pure, V Introduction à la Philosophie de Vhisioire est une œuvre sans profondeur et sans consistance, que quelques années en passant sur elle ont déjà ternie I Inspirée d'Hegel dans ce qu'elle avait d'inconnu et d'inattendu quand Cousin la mit en lumière, elle rentrera peu à peu dans le néant à mesure qu'en France Hegel sera connu davantage, écrasée qu'elle sera, effacée par cette terrible comparaison avec les œuvres d'un homme dont les erreurs, du moins, sont grandioses... Et quand je dis inspirée d'Hegel.c'est plutôt imprégnée qu'il faudrait dire. Car, même dans cette Philosophie de l'histoire rapportée d'Allemagne, et qu'on a accusée justement de verser dans un panthéisme qui ne sera jamais, du reste, en Cousin, qu'une inconséquence de son faible esprit, fasciné par un tel abîme mais incapable de résolument y descendre, Cousin est encore ce qu'il a été toute sa vie. C'est l'homme des faits de conscience, le psychologue sorti de Descartes, et qui, sans Descartes^ n'existerait pas.
Je l'ai dit plus haut, il est, à cette heure, revenu à
son point de départ, au sens commun de l'école écossaise, qui n'est, après tout, que l'école primaire en philosophie. Il fait pénitence d'avoir aimé Hegel, et, ce qui est plus drôle, il la fait faire à ses disciples, ces mécaniques éclectiques qui sont ses canards de Vaucanson, à lui : Saisset, Janet, Franck et Jules Simon ! D'éducation incorrigihie, d'impression première plus forte que lui, Cousin est écossais, cartésien, leibnitzien, éclectique enfin, mais anti-scientifique, n'ayant point de science philosophique mais une littérature philosophique , et c'est la raison pour laquelle il a une peur bleue de Hegel dès qu'il cesse de l'aimer, ce bel esprit philosophique à l'imagination infidèle !
Les notes qu'il a attachées au bas des pages de son livre nous le disent assez. 11 s'y justifie à chaque instant de ce reproche de panthéisme, qui fait trembler au fond de sa conscience incertaine de psychologue un déisme dont il n'est pas sûr. Et, malgré tous ces petits lavages de notes tardives et après coup, il aura été hégélien et panthéiste, à son insu ou le cachant, dans celte Introduction à la Philosophie de r histoire! Non content de l'être dans ses idées sur la création, les grands hommes, la guerre, etc., etc., n'a-t-il pas écrit la phrase suivante : « Supposer que le monde est vide de Dieu et « que Dieu est séparé du monde, c'est une abstraction « insupportable et presque impossible. »
Ainsi, il aura été panthéiste comme il aura été tout! Comme il aura été baconien, quoique la méthode de Bacon et celle de Descartes soient parfaitement contradictoires; comme on l'a vu l'apologiste du judicieux Locke, qu'il a plus tard très judicieusement combattu; et tout cela, tout cela, pour qu'il ne soit pas dit que le fondateur de l'éclectisme (qui est une méthode contre toute méthode) ait pratiqué chichement sa doctrine et ne l'ait pas réalisée en très grand !
Et c'est ainsi que dans ce livre il l'a réalisée. Nous ne l'avons pris que là aujourd'hui. Nous n'avons voulu voiraujourd'hui que l'auteur de ce fameux Cours de 1828 qui fit tant de bruit. Nous avons laissé de côté le professeur de 1820, l'écrivain des fragments philosophiques, le dissertateur d'Abélard, l'annotateur et le traducteur de Proclus. Ils viendront sans doute et passeront ici dans l'ordre successif de réimpression et de publication qu'on leur prépare. Seulement, nous l'avons dit déjà, aucun de ces divers écrivains qui furent le même, n'a eu, relativement à ses
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facultés, un moment de talent aussi complet que Tauleur de V Introduction à la Philosophie de l'histoire^ quoiqu'il l'ait traitée galamment de blague dans un style délicieux ! Or, si c'en est une, en effet, que devons-nous penser des autres ouvrages de Cousin, de cal adorable et immense farceur qui a introduit la plaisanterie du mensonge parmi les erreurs de bonne foi de la philosophie, comme si les erreurs n'étaient pas assez !
Et ce n'est pas tout. Si ces livres, comme nous le pensons, du reste, ne se distinguent que par des qualités inférieures à celles du livre actuel de Cousin, ne les aura-t-on pas jugés implicitement déjà, eux et leur auteur, en jugeant l'auteur (et son livre) de cette Introduction à la Philosophie de V histoire"! Or, je ne crains pas de le dire, malgrésa position, sa renommée, l'enseignement qu'il a fait peser sur toutes les Écoles de France pendant tant d'années, malgré, enfin, l'organisation d'un système dans lequel il a montré des facultés d'envahissement et de conservation qui n'ont rien de philosophique ou de littéraire, Cousin, le chef de la philosophie française, n'est pas un philosophe dans le sens créateur et imposant du mot.
Dans cette Introduction de 1828 à une Philosophie de l'histoire, nous n'avons pas trouvé une seule de ces vups qui révèlent tout à coup dans un homme, n'y en eût-il qu'une seule, la grande aptitude, la nette, l'incontestable supériorité. C'est un lettré philosophique ;
ce n'est pas un philosophe ! C'est un exécutant sur la troisième corde d'un violon très sonore. Talent verveux, italien, bergamasque, Arlequin fait de pièces et de morceaux comme l'habit éclectique de ce porteur de batte, et, nous pouvons bien le dire après ce que Cousin a dit de lui-même, un peu bateleur.
Cousin a toujours 1res bien montré les grandes marionnettes de sa philosophie. Il a toujours fait d'elle quelque chose qui sortait du rôle intérieur, placide, intellectuel, désintéressé (et surtout désintéressé), qui est l'auguste prétention séculaire de la philosophie. Son influence même, à Cousin, son ubiquité au collège de France par ses élèves, à l'Institut, à l'Académie, qu'il emplit de sa grande voix, de son grand geste, de sa grande et non sérieuse personnalité, n'est pas une influence philosophique. Descartes le solitaire en a eu une autre. Il a régné vraiment sur les esprits. Il a eu Malebranche ; Cousin a Damiron ou Saisset.
Après la mort de Descartes, toute la France du xvii<= siècle était cartésienne. Nous verrons ce que deviendra la France après la mort de Cousin. C'est lui qui disait, assez insolemment pour nous catholiques et pour ce que nous croyons la vérité : « Le catholicisme en a encore pour trois cents ans dans le ventre. Je passe et je lui ôte mon chapeau. » Eh bien, nous renvoyons le compliment à Cousin, mais nous le lui ferons plus aimable! L'éclectisme, qui n'a jamais eu
rien dans le ventre d'ailleurs, n'en a pas pour vingt années, malgré la graine de professeurs que Cousin a semée. C'est lui qui passera, et nous, par exemple, nous ne lui ôterons pas notre chapeau 1
S'il faut absolument fque la critique soit toujours calme, j'en suis bien fâché, mais il m'est impossible de l'être en abordant le livre de E. Garo. Seulement, pour être ému d'un très vif plaisir, je ne me croirai pas moins juste. Ce livre a plusieurs manières d'être excellent, et je les dirai toutes. Il l'est dans son idée, dans son exécution, dans sa portée, et surtout dans son opportunité. Venir à temps, voili\ une grande chose I Le livre de E. Caro pourrait hum arriver à temps pour enfin terminer un débat sans bout oont tout le monde est las, et dont il restera, je le crains, à l'esprit français, — cet esprit qui d'ordinaire ira-
1. Vidée de Dieu et ses nouveaux critiques [Pays, 10 avril 1861).
verse les questions comme une balle, — un immense appesantissement I Lorsque, depuis plus de six mois, nous tournons, comme des hannetons, ivres, autour d'un livre unique : la Vie de Jésus, par Renan, et lorsque d'autres écrivains d'une initiative attardée se mettent à pondre à leur tour leurs Vies de Jésus, il est bien évident que l'homme d'esprit qui, en s'y prenant comme il voudra, fera cesser cette vieille et fatigante querelle dont la France intellectuelle est presque fourbue, aura rendu à tout le monde un fameux service! Eh bien, qui sait si Caro ne sera pas cet homme d'esprit-là ?...
11 a réalisé, du moins, dans l'ouvrage qu'il publie, beaucoup des conditions quïl faut pour l'être... En cet instant de polémique universelle, Vidée de Dieu et ses nouveaux antiques est une idée neuve et heureuse 1 Elle transforme la discussion. Elle place la question là où elle doit être, et elle la résout en l'élevant. Avant de parler du Fils, nétait-il pas besoin de parler du Père ? C'est ce que les bâtards de la philosophie n'avaient pas compris! Il est clair, en effet, que s'il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de Fils de Dieu, et qu'alors les Vies de Jésus sont des pléonasmes grossiers.
Loin d'être interdite, la recherche de la paternité e«t nécessaire en philosophie. Caro s'est dévoué tout à coup à cette recheiche. Curieux, il a voulu voir ce qu'il y avail dans le fond du sac métaphysique des gros messieurs qui, présentement, tiennent la corde
dans la publicité, et dont le premier en bruit, sinon en valeur, est Renan. Assurément, s'il avait pu se dispenser de parler de Renan, Caro aurait eu bien assez de goût pour s'en taire. Mais l'opinion impose ses lieux communs même aux esprits distingués qui les détestent. Nul moyen donc pour Caro d'éviter l'inévitable auteur de la Vie de Jésus. Seulement, il a réduit l'importance de son personnage, en lui donnant des compagnons.
Comme, dans le sujet de son livre {Vidée de Dieu). Caro est remonté nettement du Fils au Père, de même a-t-il fait dans l'exécution de son livre et pour les critiques dont il s'occupe. Il leur a lestement passé par dessus la tête à tous, et il est allé droit à leur père commun, à Hegel. Le duc d'Âlbe disait qu'une hure de saumon valait mieux que mille grenouilles. Caro, qui n'a du duc d'Albe que le goût, a pris le saumon, et, s'il ne l'a pas grillé tout entier comme le duc d'Albe l'aurait fait, — vous savez sur quels grils ! — il l'a cuit à point, dans un court-bouillon modéré, entretenu avec un feu doux, et il en a levé quelques tranches avec une palette à poisson d'argent ciselé, et cela a paru bon, même à ceux qui, comme moi, préféreraient la cuisine du duc d'Albe avec ses caviars !
Il y a, en effet, entre Caro, qui a fait ce livre que j'aime, et moi qui viens vous en parler, bien des différences de manière de sentir, de penser et d'être. Je les connais et il les connaît aussi... mais c'est pré-
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cisément, n'esl-il pas vrai? ce qui doit donner grande confiance dans le bien que je dirai de Caro et de son livre. Caro est un esprit très lin et très clair, d'un timbre très pur, d'une sonorité d'harmonica très agréable, mais qui peut faire mal aux nerfs, à force de douceur, aux gens organisés comme moi... C'est un esprit infiniment cultivé, d'une rare aptitude aux choses de laphilosophie, qu'il a toujours maniées, ces choses lourdes, avec une grande légèreté, prestesse et même grâce de main.
Fils de l'Université qui n'a pas oublié Stanislas, c'est un normalien et un cousiniste, et, s'il est chrétien, comme je le crois, et comme quelques-uns de ses premiers écrits (1) autorisent à le croire, c'est un chrétien qui derrière sa foi a sa métaphysique, comme derrière un salon dans lequel on vit peu, on a un cabinet de travail dans lequel on se tient toujours... A un homme de cette préoccupation philosophique, de cette culture, de ce goût affiné et sûr. Dieu sait l'effet que je dois produire avec mon sens littéraire ardent et violent plutôt que réglé, et mon catholicisme brutal, qui a tout avalé des philosophies qui me grignotaient l'esprit avant que Brucker m'eut ramené à cette religion de mon intelligence et de mon âme! Et cependant qu'il se rassure, Caro, s'il me fait l'honneur de s'effrayer ! car c'est précisément aujourd'hui l'homme de