‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 17 sur 29 · L ABBE MAYNARD · texte numérisé non relu

L ABBE MAYNARD

jamais créé autour de lui des unités de volonté et d'obéissance aussi vastes, aussi cohérentes et aussi profondes, que cet humble et bon Vincent de Paul, qui n'a jamais frappé personne ! Ni Napoléon, ni Richelieu n'ont gouverné leur royaume, l'un avec sonépée et l'autre avec cette robe rouge dont il couvrait tout ce qu'il avait fauché, comme Vincent de Paul a gouverné le sien d'à genoux ; car ceci n'est point une image : on peut le dire, c'est d'à genoux qu'il a gouverné !

Or, son royaume à lui, ce n'était pas la France ou une partie de l'Europe coupée au fil du glaive, mais c'était le monde tout entier conquis, embrassé, dévoré par cette « toute petite compagnie » de Saint-Lazare, comme il l'appelait, et qui, fondée par lui, renouvela le miracle des apôtres. C'étaient les missions établies par toute la terre, les missions d'Europe, de France, d'Italie, des Iles Hébrides, d'Ecosse, d'Irlande, de Pologne, d'Autriche, de Prusse, d'Espagne, de Portugal, de Madagascar, de Bourbon, de l'Ile-de-France, d'Amérique, des Échelles du Levant, de l'Empire Turc, de la Perse, de Babylone, de la Chine ; et ce n'était pas tout encore : c'étaient les royaumes de toutes les misères, de tous les crimes, de toutes les hontfei, c'était le grand Hôtel-Dieu de Paris, c'étaient les hôpitaux des provinces, l'œuvre des forçats, des mendiants, des fous, enfin les Filles de Charité et les Enfants trouvés, qui sont restés aux yeux des hommes les deux plus belles institutions de cet incroyable gouvernement de

l'amour ! L'abbé Maynard nous a raconté chacune de ces missions et de ces œuvres, et vous pouvez voir dans son livre si Vincent de Paul n'emplissait pas tout, n'éclairait et ne réchauffait pas tout de son âme, de sa vigilance et de son coup d'oeil. Celte omniprésence du saint à toutes ses œuvres, le soin infatigable qu'il y donnait, les lettres, instrumenla regni, par lesquelles il les gouvernait des distances les plus éloignées, toutes ces fortes qualités, incessamment appliquées, de direction, d'influence et d'irrésistible commandement, frappent plus encore que sa charité, et tout cela est d'une telle proportion en saint Vincent de Paul, qu'il est impossible de bien comprendre son action souveraine sur tout ce monde immense dont il ne cessa d'être, jusqu'à la mort, le père de famille et la providence, sans l'aide personnelle, directe et surnaturelle de Dieu ! Otez par hypothèse celte aide surnaturelle, mais évidente, d'un Dieu qui versait en son serviteur ce qui abrège tout en faisant voir tout, Vincent certainement ne suffira plus aux choses prodigieuses qu'il a accomplies, et ces choses, trop grandes ou trop nombreuses, déborderont de toutes parts, sans pouvoir y tenir, la coupe profonde des quatrevingts ans qu'il vécut 1

Tel il fat cependant, et tel il fut surtout, cet homme bon et tendre qui s'en allait par les rues la nuit, ramassant les enfants abandonnés et les apportant sous son manteau aux mères qu'il leur avait données I Le

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cœur qui palpitait en lui ne lui ûtait pasla fermeté de son génie, de ce génie que Richelieu sentit, à travers les vertus qu'il n'avait pas, frère du sien. L'abbé Maynard, qui n'oublie rien pour mettre en saillie son pieux héros, n'a pas oublié celte circonstance. Richelieu, en effet, rechercha toujours saint Vincent de Paul. Malgré une politique que n'approuvait pas Vincent, et que son historien juge avec la même rigueur que lui, Richelieu — par cela seul qu'il était Richelieu — connaissait l'importance morale et politique de ce clergé dont il faisait partie. Il avait l'œil sur les prêtres du temps.

11 savait mieux que qui que ce fût ce qu'un homme comme Vincent pouvait pour la gloire et la vertu d'un sacerdoce qui avait besoin d'être relevé dans la doctrine et dans les mœurs. En dehors des questions religieuses, il savait aussi ce qu'il y avait de prudence, même à sa manière, à lui, Richelieu, dans cet esprit éclairé d'en haut, dans ce bon sens net, absolu, perçant, qui méprisait les disputes et allait à l'action par la voie la plus courte, parce qu'elle était la plus droite. Certes! pour ceux qui ont besoin de l'estime humaine et de l'admiration des connaisseurs, voilà qui jette la glorieuse et terrestre splendeur sur l'humble front du saint bonhomme ! L'admiration de Richelieu ! Voilà qui compense un peu, n'est-il pas vrai? les mépris de Renan 1

Du reste, une fois l'homme d'État dégagé et mis dans sa lumière, une fois la tête humaine, que les philosophes respectent, reconnue toute-puissante dans le divin prêtre, l'historien actuel de saint Vincent de Paul n'a pas, lui, pour le saint bonhomme, \e dédain insolemment attendri des mandarins philosophiques et des Trissotins d'Académie, et il n 'oublie pas cet autre côté de la physionomie de saint Vincent qu'on a trop voulu regarder seul. L'abbé Maynard n'a pas manqué de nous rappeler raille traits charmants de saint Vincent, de ce pauvre paysan des Landes, qui avait été berger dans son enfance, et que tout semblait avoir prédestiné à l'humilité la plus complète qu'on ait vue jamais parmi les hommes.

Un prêtre ne peut pas se tromper sur la valeur, la beauté et le charme de l'humilité, et l'abbé Maynard n'a reculé devant aucun détail de ce sublime à la renverse du sublime humain. Il a cité beaucoup de lettres et une grande quantité de discours de saint Vincent à la compaguie de Saint-Lazare ou à ses missionnaires, dans cette éloquence sans modèle dont Bossuet surpris admirait la familiarité spirituelle, et

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que saint François de Sales lui-même n'avait pas. Langue sans nom d'humilité volontaire, que Vincent, ce grand artiste en abaissements, s'était faite, et dont il nous a donné toute la rhétorique dans un seul précepte ravissant : « Entre deux expressions, — disait- « il, — retenez toujours la plus brillante pour en faire « un sacrifice à Dieu dans le fond de votre cœur, et « n'employez que celle-là qui, moins belle, ne plaît « pas tant, mais édifie. »

L'humilité est, je crois, en effet, le caractère de sainteté de Vincent de Paul encore plus que l'amour; personne, même parmi les saints, n"a eu cette soif de bassesse ; personne n'a dit comme cet homme : « Donnez-moi encore ce verre de mépris! » Saint Vincent de Paul est le saint qui a baisé avec le plus ardent respect les haillons, splendides pour lui, de la misère, et mis plus bas une tête illuminée de pensées angéliques, de prévoyances, de génie et de plans célestes, aux pieds des pauvres, qui, le croira-t-on? l'ont souvent durement repoussée, cette tête qui ne pensait qu'à eux 1 La grande sainte Thérèse elle-même, la carmélite brûlante, la fondatrice de tant de couvents^ a autant d'amour que Vincent, mais n'a pas son humilité. Elle n'a pas cette douce furie d'humilité contenue et inassouvie qu'avait Vincent, et qui, même à l'heure où les nimbes allument leur or autour de la tête de nos saints, semble avoir éteint le sien jusque dans le ciel!

Écueil de l'histoire de saint Vincent de Paul que cette humilité, pour qui ne saurait pas combien cette goutte d'eau du diamant catholique est belle. Heureusement, ce n'était pas le cas pour son historien. Je l'ai déjà, dit, l'influence de saint Vincent de Paul a créé le talent actuel de l'abbé Maynard. Elle l'a fait fort où un autre que lui n'aurait été que tendre, doctrinal, doctrinal surtout, où l'on pouvait craindre qu'il fut sentimental ou trop humainement pathétique, prêtre enfin, et non pas littéraire ! Mais ce n'était pas assez : l'influence de saint Vincent de Paul a transpercé jusqu'aux détails du livre que l'abbé Maynard a consacré à sa mémoire. C'est un livre d'autant plus beau qu'il est un livre le moins possible... L'auteur moins sincère, moins la proie des choses ineffables qu'il raconte, l'eût probablement mieux composé et plus habilement construit. 11 en eût arrêté l'architecture.

C'est un récit libre et ondulant, qui s'avance et se replie du xvii® siècle jusqu'à nos jours et de nosjours au xvii^ siècle, quittant la vie du fondateur pour suivre la destinée des grandes œuvres qu'il a fondées. On dirait qu'il n'y a pas de cadre à cette histoire, qui emporte le sien avec elle. Le fait y est tout, comme il était tout, du reste, pour saint Vincent de Paul, mais c'est le fait compris, interprété et décrit dans l'esprit le plus sain et la plus docte orthodoxie ! Si l'on osait parler d'originalité à propos d'un livre qui est bien plus une action sacerdotale qu'autre chose,

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on dirait que, parmi tous leslivres, histoires et biographies dont nous sommes recrus sur le xvii' siècle, celui-ci a changé tout ce qu'on connaît, en éclairant l'histoire de la divine lumière qui sort de saint Vincent de Paul.

L'historien fait tourner tout le siècle dans cette lumière sacrée^ — espèce de jour nouveau qui ne l'avait jamais pénétré. Les anecdotiers de l'histoire — qui passeraient bien un médaillon, ou même un grand portrait de saint Vincent de Paul, mais pas plus que cela, les honnêtes gens ! — ont repris, dans un journal fameux, l'abbé Maynard d'avoir parlé, dans un livre sur le doux Vincent de Paul, de Jansénius et de ses erreurs avec une rigueur méritée. D'autres viendront peut-être encore qui lui reprocheront d'avoir fait perler la goutte de sainte lumière qu'il y jette sur la politique de Richelieu et de Mazarin. Étendre par terre la vieille soutane de Vincent de Paul, qu'on trouve assez touchante, et dire à l'abbé Maynard : « Voilà votre cercle de Popilius ; plantez-vous là, mais ne sortez pas de ce bout de soutane ! »,tel est le conseil du sophiste caché sous la petite leçon du littérateur... Mais que l'abbé Maynard se tienne bien tranquille et n'écoute pas ces pointus dont nous ne voyons que trop la pointe, malgré leurs précautions pour la cacher. On ne tue pas l'esprit d'un livre comme le sien, le robuste esprit d'un livre de prêtre, avec une piqûre de rhéteur.

Victor Cousin a édité une fois de plus, sous le titre d'Introductioti à Vhisloire de la philosophie, son cours de 1828. Pour notre compte, nous attendions avec impatience cette occasion de parler du chef de l'école éclectique, — mort depuis longtemps comme expression d'idées, après s'être tiré dans la tête ce coup de pistolet d'enfant, chargé à bonbons, qu'on appelle VHistoire de madame de Longueville. Jusqu'ici nous n'avions à juger que les écoliers de l'École, les Saisset et les Simon, les minces qui bégaient et zézaient, comme ils peuvent, dans le silence du maître, la philosophie qu'il a parlée, lui, avec cette grande voix de Fontanarose dont nos oreilles sourient encore... Eh bien, c'est cette voix qu'il nous fait

1. Introduction à l'Histoire de la Philosophie {Pays, 16 septembre 1861).

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entendre à nouveau, en réimprimant ses anciennes œuvres I

Infatigable prt^facier, il s'était vanté un jour, en une de ces nombreuses préfaces dans lesquelles il promettait toujours de faire quelque chose, de revenir à la philosophie, et, de fait, voici qu'il y revient; mais, comme vous le voyez, ce n'est pas pour nous exprimer des idées nouvelles. Il ne le pourrait pas; il est épuisé. Les amours historiques dont il a trop, selon nous, enguirlandé sa vieillesse, nous l'ont rendu absolument incapable de toute autre chose que de rabâcher des éditions!

Celle qu'il nous donne ici, du reste, est la plus intéressante de toutes celles qu'il peut nous donner. Il faut être juste, ce Cours de 1828, qui fit tant de bruit, comme la montagne à la souris, est le plus retentissant moment de la vie de Cousin, de cet homme sonore dont la plus grande qualité dans le talent fut de donner du son à des idées qui^ par elles-mêmes, n'en avaient pas... Telle est sa grande qualité, en eflfet. Parti de la philosophie écossaise, cette pauvre doctrine aphone du sens commun, pour arriver plus tard aux raucités et aux embrouillements de ventriloques de gens comme Kant et Hegel, qu'on n'entendait guères alors que dans leur patrie. Cousin mit toujours une expression, peu sincère, mais éclatante, au service de divers systèmes qu'après tout il vulgarisa.

Je ne veux pas diminuer le mérite de Cousin. J'en veux seulement prendre la mesure. Il était né, je crois, pour être un excellentvulgarisateur.il avait les facultés nécessaires à cette besogne ; il avait le degré qu'il faut de sagacité, d'érudition, d'enthousiasme et même de duperie, pour aller chercher des idées dans des livres profonds et obscurs comme des puits, où elles se tiennent peut-être pour se faire croire la Vérité, et pour les verser dans les esprits qui les ignorent, après les avoir fait passer par cette langue française, qui est la langue universelle de la clarté, comme par un crible lumineux 1

Malheureusement, Cousin ne suivit pas cette vocation de vulgarisateur qui était la sienne, et qu'il a mai remplie ; car il a souvent faussé ce qu'il a vulgarisé, par la faute d'une intelligence ambitieuse qui voulut avoir ses idées et ses systèmes à elle, et qui fut toujours radicalement impuissante k en produire qu'on dût respecter.

C'est là, en effet, ce qui a perdu Cousin, — et je dis perdu, malgré une position qu'il prend probablement pour de la gloire : — l'ambition de créer à son tour en philosophie! Toujours il l'a eue, cette ambition infortunée, mais toujours aussi (il ne nous le dira pas, mais qu'importe!) il a eu le sentiment très net que c'était pour lui impossible. Destiné à l'enseignement de la philosophie, vivant dès sa jeunesse dans l'accointance des philosophes et dans la préoccupation de

leurs études et de leurs inûuences, il crut, parce qu'il entendait et sentait vivement leurs écrits, que lui aussi aurait le pouvoir d'éjaculer, comme eux, quelque système avec lequel la pensée humaine aurait à se colleter plus tard ; mais, pendant toute sa vie, il put apprendre à ses dépens que la faculté de jouer plus ou moins habilementavec des idées qui ne vous appartiennent pas n'est pas du tout la vraie fécondité philosophique, qui n'a, elle, que deux manières de produire : — par sa propre force, si l'on appartient à la grande race androgyne des génies originaux, — ou en s'accouplant à des systèmes qui ont assez de vie pour en donner à la pensée qui n'en a pas, si Ton n'appartient pas à cette robuste race des génies originaux et solitaires.

Certainement, l'intelligence très vive de Cousin, qui a des promptitudes de moineau, s'est accouplée à beaucoup d'idées et de systèmes, mais elle n'en est pas moins restée stérile. Philosophiquement, elle est bréhaigne. L'éclectisme, cette combinaison qui vivra dans l'histoire des vacuités humaines, l'éclectisme n'est pas un enfant vrai. C'est un enfant dérobé... et adopté pour les besoins de l'impuissance aux abois!

Ainsi, impuissance, infécondité, voilà, pour une critique qui dédaigne les apparences et les motsdordre, ce qui frappe d'abord dans Cousin, le chef d'école et le philosophe, et ce qui sape, du premier coup, la prétention la plus étalée et la plus fastueuse de sa

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vie I Assurément, nous sommes trop poli pour donner à Cousin, un professeur d'une telle célébrité, l'épithète que l'Histoire, qui n'est pas toujours très honnête, donne sans cérémonie à ce pauvre diable de Narsès, qui n'en était pas moins un général de talent; mais, avec ou sans celte épithète, Cousin nous a toujours franchement produit l'effet d'un vrai Narsès... philosophique! Il a du talent cependant, nous le voulons bien, comme l'autre infortuné en avait aussi; mais ce n'est pas le talent qui fait... des systèmes! et on est tenu à en faire, en philosophie. Son éclectisme, il l'a ramassé dans Leibniz.

Ne nous laissons point abuser par ce qu'il peut avoir d'un virtuose. Le talent de Cousin est suprêmement et exclusivement un talent d'orateur, de phraseur, de Auteur, de musicien, de pousseur de son sur des sujets philosophiques, et, toute sa vie, c'est avec cela qu'il a fait illusion sur le talent de philosophe qui lui manquait, et dont l'absence a dû parfois humilier cruellement son amour-propre et sa pensée... Allez! lui, si fort sur les faits de conscience, a dû inévitablement avoir conscience de celui-là! Personne, il est vrai, et pendant plus longtemps, n'a dépensé, pour cacher le malheur de son infirmité intellectuelle, plus d'activité, d'ardeur, de ressources, d'ut de poitrine, de grands bras et de longs discours !

Là est l'explication de tous ses travaux, qui sont énormes, il faut bien l'avouer. Là fut le secret de tant

de traductions, d'éditions, d'annotations, d'interprétations, de sommaires, de commentaires, où il s'est si effroyablement tortillé, et de ce détail d'érudition sous lequel il a plongé le vide de sa tête, érudition pointilleuse, acharnée, enragée, presque physique ; car le dos des livres a fini par lui être cher et il apassé bibliophile pour le compte de la philosophie, ne pouvant, hélas! être plus. Telle est la raison enfin de celte étonnante substitution, pendant un enseignement qui a duré quarante ars, de l'histoire de la philosophie à la philosophie elle-même, et de ce retour de bonhomme fatigué à celte petite maison écossaise du sens commun dont nous étions partis pour faire de si longues caravanes. Retour, du reste, qui est la fin, l'aplatissement et la punition méritée de ce colossal... blagueur en philosophie, ainsi qu'un jour il n"a pas craint lui-même de s'appeler, — quand nous, très certain de la chose, nous aurions, sur le mot, peut-être hésité !

C'est à Ferrari que Cousin, eu effet, adressa en 1842 ce mot si gaiement universitaire : « Mon cher Ferrari,

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