‹ Les philosophes et les écrivains religieuxChapitre 26 sur 29 · TAINE · texte numérisé non relu

TAINE

Or, l'ennui n'est pas, que je sache, une garantie de vérité 1 Les matières traitées dans le livre de Taine sont terriblement sérieuses et abstraites, et demandent suprêmement l'attention, qui est la première condition pour comprendre. Mais de ce qu'un livre est grave, il n'est pas nécessairement ennuyeux, comme de ce qu'il est ennuyeux, il n'est pas nécessairement vrai.

Voilà donc ce qui vous atteint tout d'abord dans le livre de Taine, et qui ne vous lâche plus tout le temps qu'il dure. C'est de l'ennui, parfaitement caractérisé. Certainement, ce n'est pas là-dessus qu'on devait compter. Et moi, tout le premier, qui ne suis point dans les fervents de Taine, je n'y comptais pas plus que ceux qui ont l'habitude de l'admirer. Je savais bien que dans quelque élucubration du philosophe qui un jour s'est réclamé, comme beaucoup de bâtards, de deux pères aussi différents qu'Hegel et Gondillac, je ne rencontrerais jamais le métaphysicien transcendant, original et limpide; mais l'ennuyeux, je n'y avais jamais pensé. Il y a plus: j'estimais que si un homme

était capable de mettre de l'agrément dans un livre philosophique, c'était le philosophe qui s'était une fois si joliment moque' des philosophes, et si c'était ainsi pour moi, si raisonnable, comme vous voyez, dans mon amour pour Taine, qu'est-ce que cela devait être pour ses admirateurs, qui le prennent pour le Génie en herbe de la littérature et le considèrent comme un jeune dieu?... Ah ! je les vois, ceux-là, d'ici, entrant dans la lecture de ce livre compact non pas seulement par les feuilles, comme si c'était dans un livre de plaisance où ils vont ripailler de choses nouvelles, ingénieuses, profondes et sublimes, et en sortant au plus vite ou n'en sortant pas, mais, dehors ou dedans, étonnés, fatigués, suant de fatigue, que dis-je? suant, ruisselant plutôt! Vont-ils s'exclamer et crier qu'on leur a changé leur Taine en nourrice ! Hélas ! la nourrice, c'est lui-même ! C'est lui-môme, Taine, le critique littéraire qui s'était si agréablement balancé entre Tite-Live et La Fontaine ; lui, les lunettes professorales du palais des Beaux-Arts et le binocle des Musées d'Italie ; lui, le poète fantaisiste des petits cochons roses, c'est lui-même qui a renoncé à la littérature, au binocle, aux petits cochons, à la fantaisie, qui s'est changé en philosophe ardu et qui a pris pour nourrice la philosophie au lait d'ânesse ! On l'avait déjà dit, du reste, parmi ses amis, que Taine s'était définitivement arraché à la littérature pour se donner, cervelle, tripes et boyaux, à la

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science, à la grande science, à la science austère. On avait dit qu'il déchiquetait aux amphithéâtres, qu'il vivait au milieu des cornues, et qu'il avait même cloué un squelette de crocodile au plafond de son cabinet. Aujourd'hui qu'il publie chez Hachette, le libraire des gros messieurs de la philosophie et de la science, ce livre De Vlnlelligence, qui a pour visée de nous dire de quoi elle est faite, je vois bien qu'on ne mentait pas. Je vois bien que le métaphysicien de ce livre de métaphysique est un physicien de premier ordre, que le psychologue est un fameux physiologiste et aussi un algébriste et un géomètre, et je crois jusqu'au crocodile I

Mais, pour être dévot, on nen est pas moins homme l Pour être savant, on n'en est pas moins amusant et intéressant quand on a de l'esprit, et voilà ce que Taine n'a plus. L'esprit qu'il avait, c'est comme le squelette de son crocodile. Il l'a cloué dans son plafond.

Mais si l'esprit n'est plus dans son livre, et son intérêt et sa flamme, la vérité, toujours attirante et

charmante, si sévère qu'elle soit, s'y trouve-l-elle, du moins? Avons-nous gagné cela à cette perte?... Ah 1 voilà bien le pire deTaffaire ! Lavéritén'y estpas... et l'erreur, qu'on prend quelquefois pour elle quand elle est puissante, l'erreur — j'entends la forte erreur d'une tête robustement organisée — n'y estpas davantage. Pour mon compte, je l'y cherchais grosse comme une montagne. Je ne l'y ai trouvée que grosse comme une souris. Seulement, c'est sur cette erreur, grosse ccmme une souris, que se tient tout droit le gros livre de Taine,avec des descriptions et des citations anatomiques, physiologiques et mathématiques à l'appui. C'est sur le nez coupé dans le front de Condillac, parle procédé rhinoplastique, appliqué à la philosophie, que Taine porte, comme les équilibristes portent leur perche ou leur échelle, la masse des faits scientifiques qu'il a ramassés dans tous les bouquins de la science moderne sans exception. Condillac, qui est un des deux pères dont se réclamait Taine, Condillac a tué son père Hegel dans l'esprit de Taine. Mais comme Taine, ce jeune fils, a soif de paternité, lui, créé à ce qu'il paraît pour n'être jamais qu'un fils en philosophie, il s'est trouvé que le remplaçant du père Hegel a été le père iMill, qui, en ce moment, fait son petit susurrement de philosophe parmi les amateurs, et qui lui-même est apparenté avec Condillac. Condillac qui dormait, lui, dans sa tombe, du sommeil non des justes, mais des ennuyés qui ont

fini par s'écouler, Condillac au grêle système, le Pygmalion mystifié de cette statue qu'il ne put jamais animer, Condillac revient à la vie et à la mode de par Taine, àla mode lui-môme, et cela après les travaux des Écoles écossaise, française et allemande, après Reid, Dugald-Stewart, Royer-Collard, Joufïroy, Cousin, Kant, Fichte, Schelling, Hegel. Oui ! Condillac, le petit Condillac, après tous ces grands bonshommes dont quelques-uns :Kant, Fichte et Hegel, sont énormes ; le petit Condillac, tué comme le rat d'Hamlet depuis longtemps, et tombé derrière la tapisserie!

Et de fait, c'est la sensation Ir'ans formée de Condillac qui est le fond du livre de Taine. Il en reprend les transformations et les décrit, — ou plutôt il les fait décrire aux autres ; car ce livre de V Intelligence n'est que le livre de la mémoire. Il est construit à coup de citations. Tous les physiologistes de la terre, tous les physiologistes qui piochent leur matière pec cante ou saine depuis cinquante ans, y sont ramassés, comme avec une gaule, et s'y poussent, y fontfoule, s'y montent sur le dos, s'y culbutent comme un troupeau dans un chemin creux. Si vous réduisiez ce livre, impudent de citations, aux idées strictes de Taine, tout se réduirait à quelques pages dont l'idée même ne lui appartiendrait pas : « Sensation et image, « — dit-il en commençant, — voilà toute l'intelligence « humaine! » Ainsi, la grande réserve de Leibnitz,

qui disait que tout était dans la sensation, excepté l'intelligence elle-même, estenvoyée paître, et c'était à Taine à y aller ! « La loi fondamentale, — continue- « t-il, — c'est la tendance de la sensation et de « l'image à renaître. » Et si c'est toute l'intelligence que cela, c'est aussi tout le livre. Le reste n'est que la monographie de la sensation, faite, refaite, reprise cent fois, copiée partout, avec des maçonneries de Taine entre ces blocs inouïs et inutiles de citations. J'ai vu rarement un pédantisme aussi afifreux, une bavarderie scientifique à mâchoires plus pesantes, — des mandibules qui pèsent des quintaux I

On appelle communément les bavards des langues bien pendues, c'est-à-dire qui remuent beaucoup et vite; mais ici, c'est une langue mal pendue, car elle se remue aussi lourdement que la vieille machine de Marly. Et encore pour quoi dire? Ce ne sont que tautologies éternelles, des explications qui expliquent l'expliqué ou qui n'expliquent pas l'inexplicable I Ce sont des descriptions matérielles de nerfs, de moelle, d'alvéoles, de jeu d'organes, enfin toute la boutique à vingt-cinq sous du matérialisme contemporain, étalée là pour étayer la conclusion dernière de ce matérialisme qu'on sent partout, qui déborde partout, et dont Taine ne donne pas plus la formule définitive et hardie (ah! ils se ressemblent tous, ces philosophes!) que le bon Renan ne nie crânement la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ I

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