BARTHELEMY S AIN T-HIL AI RE
la conscience du chrétien, puisque, grâce à Dieu, Barthélémy Saint-Hilaire est maintenant chrétien. Dans son admiration, que je comprends très bien, pour Mahomet et pour son œuvre, Barthélémy Saint- Hilaire finit vraiment par faire de Mahomet un trop grand homme, quand il affirme et prétend, à rencontre de Muir, que le fondateur de l'Islam pouvait seul convertir les arabes monstrueux du vu® siècle et les arracher à leur idolâtrie barbare, par la raison que le Christianisme, avant Mahomet, avait essayé de convertir FArabie, et qu'il avait tristement échoué.
Le savant dissertateur, qui invoque des faits, est-il bien sûr de ce qu'ils sont? A-t-il bien regardé à leurs causes? Sait-il bien exactement quel genre d'obstacles ont empêché les arabes, avant et depuis l'Islam, d'être régénérés par une loi qui, humainement même, en laissant là le coté surnaturel de cette loi, était infiniment supérieure à celle qu'apportait Mahomet?
<^ L'Islamisme a pour lui le fait, — dit Barthélémy « Saint-Hilaire, avec l'accent d'un fatalisme que je « regrette de trouver sous une plume aussi lumineuse « que la sienne; — il a germé, par le fait, sur une « terre où le Christianisme n'a pu s'implanter. > Mais cela tient-il à des circonstances qui pouvaient être hier encore et qui pourraient n'être plus demain? ou cela tient-il à l'esseuce éternelle des choses, qui ferait de l'Arabie une terre condamnée et donnerait ce déshonorant soufflet au Christianisme de n'avoir
3 1 s LES PHILOSOPHES ET LES ÉCHIVALNS RELIGIEUX
pas la force de sa vérité el de se vanter, comme l'erreur se vante, quand il affirme que, de toutes les religions de la terre, il est, en raison de sa vérité même, incomparablement la plus puissante sur les esprits et sur les cœurs?...
TAIiNE
Je ne crois pas que par ce livre, d'un titre écrasant: De l'Intelligence, Taine, ce Paradol de la philosophie, à qui la renommée a été tout de suite facile, comme à Paradol, force l'attention et la prenne... Ce n'est plus ici que la critique, animée, superficielle, mais épigrammatique,desP/ti7oso/)/ie.'? classiques duxix'' siècle en France. Ce n'est plus l'Histoire de la Littérature anglaise, qui, nul dans l'idée générale sur laquelle il repose, n'en est pas moins un livre très intéressant dans sa partie littéraire, et d'un écrivain qui martèle son style, mais qui, à force de le marteler, le rend brillant et solide. Ce n'est plus, enfin, l'observation
i. De V Intelligence {Constitulionnel, 20 avril 1870)
3iO LES l'HlLOSOI'HES ET LES ECRIVAINS RELKIIEIX
du spleenétique Graindorge — ce Stendhal qui a mal au foie — sur la société parisienne. Tout cela, trouvé soit charmant^ soit superbe, par la moyenne des esprits et des critiques à qui tout cela s'adressait, est remplacé ici par quelque chose qui, à cette moyenne d'esprits et de critiques, va paraître cruellement rude à avaler I
Philosophes, historiens, romanciers, tout le monde — dit Taine — fait de la psychologie. Et il ajoute, après avoir cité Sainte-Beuve, Stendhal et Renan, qui sont les saints par lesquels il jure : « J'ai « contribué pendant quinze ans à ces psychologies « particulières; j'aborde aujourd'hui la psychologie « générale ». Et de fait, il l'aborde et s'y rue si bien que s'il ne s'y perd pas lui-même, il y a perdu ses lecteurs. Quel journal, dans l'état actuel du journalisme qui s'écrit debout, rendra compte de cet énorme livre en deux volumes, qui vous fatigue à lire, assis ?... Quel bûcheron mettra le fer dans cette forêt de douze cents pages ?... Quelle critique se donnera la peine d'éventrer ce livre efifrayant, pour lui regarder aux entrailles et finir par montrer qu'elles manquent?... J'ai dit': effrayant, et c'est un autre mot que j'aurais dû dire. Un dragon gardait les pommes d'or des Hespérides. Je n'ai pas vu de pommes d'or dans le livre de Taine, mais j'ai vu le dragon qui les garde, s'il y en a, et qui empêchera d'y toucher. C'est l'ennui.