Revue du Monde Catholique, i^ février et 15 mars
I,f. LES PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELIGIEUX
mère, enivrait de joie la pensée divinement avertie du grand apologiste de la papauté. Nous, venus après lui, moins inspirés, mais vivant plus près des choses qui vont éclore, nous voyons mieux, à celte heure, ce que de Maistre apercevait. Ce qu'il embrassait d'une intuition confusément prophétique, nous le discernons presque en détail. Cfiaque jour des faits nouveaux éclatent et l'attestent. L'histoire contemporaine l'écrit à toutes ses pages, et cet événement, plus perceptible maintenant que mystérieux, auquel tout concourt et tout marche, c'est le retour à l'unité, c'est la convergence universelle vers le principe d'universalité qui est le principe même du catholicisme.
Que si l'on doutait d'un tel fait, on prenne la peine de jeter un coup d'oeil sur l'Europe et sur le monde! Évidemment, pour tout homme de bonne foi et dont le regard traverse les surfaces, les hérésies nées du Protestantisme n'en peuvent plus. Après avoir travaillé l'esprit humain pendant quatre siècles et avoir versé dans ses veines un poison qu'il y retrouvera peut-être toujours, elles se sont enfin senties épuisées et une défaillance secrète a commencé de les saisir. Elles se remuent et elles s'agitent, il est vrai, mais tout ce qui agonise, tout ce qui va passer, se remue et s'agite ainsi. Haiï^sables autant que jamais, dangereuses comme au premier jour, caria passion, éternelle comme l'homme, s'empare de l'erreur et s'en fait une arme dans la brutalité de ses desseins,
elles ne sont plus cependant, ainsi qu'elles l'étaient autrefois, nécessaires de cette nécessité providentielle dont parle l'Évangile quand il dit ces graves paroles citées par saint Augustin: «Il faut qu'il y aitdes héré- « sies [oportet Aajresesessp), parce que ce sont leshéré- « sies qui forcent la vérité à des démonstrations nou- « velles. » Au contraire, ces filles de l'orgueil semblent avoir terminé le travail de contradiction que Dieu impose quelquefois à l'homme révolté dans l'intérêt de la vérité méconnue. Comme ces Scythes aveugles condamnés à battre le lait des vainqueurs, elles ont assez battu le lait de la bonne doctrine pour qu'il se répande, par-dessus leurs mains insensées, en torrents féconds sur le monde. Partout où elles ont régné, — qu'on interroge l'histoire! — elles ont divisé, morcelé, pulvérisé tout : religion, philosophie, lois, gouvernements et peuples, si bien que l'homme, resté debout avec sa personnalité isolée dans cette vaste incohérence de toutes choses, a erré, agile mais captif, jusqu'aux bords de la sphère où Dieu l'a mis, pour revenir tout à coup au centre, repoussé par d'inflexibles conséquences — comme par une enceinte d'abîmes ouverts — vers l'unité abandonnée! Et ce mouvement de retour forcé vers le principe délaissé si longtemps n'est pas seulement, qu'on le sache bien ! une disposition actuelle de l'esprit des peuples : c'est la disposition plus précise encore, ou, pour mieux dire, c'est l'aspiration des
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hommes de pensée qui mènent leur époque en l;i devançant. Tous conviennent que l'unité et l'universalité sont les signes péremptoires auxquels la vérité absolue se fuit reconnaître. Tous — même ceux qui n'ont ni le respect, ni la foi que le catholicisme inspire, c'est-à-dire ceux-là qui n'ont pas la science du catholicisme, — proclament que l'unité et l'universalité sont le but suprême de la vie sociale, et que hors d'elles il n'y a que gouvernements imparfaits, absence de justice et d'harmonie. Selon nous, ce besoin d'unité si profond, si consenti qu'il a fait son nom dans la langue et que le mot d'unitéisme se rencontre sous toutes les grandes plumes de ce temps, cache l'avenir d'une philosophie qui remonte vers la religion. C'est une de ces fortes tendances qui doivent profiter, un jour ou l'autre, au catholicisme; car le catholicisme, c'est le principe de l'unité et de l'universalité posé dans le monde et réalisé avec une incomparable splendeur. Institué de Dieu, organisé de Dieu, Dieu même en quelque sorte, si on osait le dire, puisque l'Église continue Jésus-Christ dans ses actes et dans sa parole, le catholicisme doit, en vertu des principes qui sont son esprit et sa vie, embrasser Yunivers dans ses bras puissants et ouverts par l'amour, et unir les hommes dans une même pensée de charité et de foi. Comme, aux premiers temps de l'Église, il a compris en lui les barbares de la barbarie, dans des temps dont nous voyons l'aurore il
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comprendra d'autres barbares, les barbares de la civilisation. Certes ! nous le croyons, il sérail d'une utilité supérieure de justifier par des faits nombreux, par une étude patiente et scrutatrice de la société moderne et de l'état actuel des hérésies en Europe, la confiance qu'il est impossible de ne pas avoir en une phase nouvelle et triomphante du catholicisme. Mais nous ne voulons aujourd'hui que dégager, en passant, un point de cet horizon étendu ; que signaler, comme un détail entre les mille autres qui viendront plus tard, les changements dont l'Angleterre est le théâtre depuis plusieurs années, et surtout appeler l'attention sur un homme qui aura toujours la gloire — si une meilleure ne le tente pas — d'avoir nommé de son nom ces changements précurseurs du changement définitif et radical qu'il nous est permis d'espérer.
De toutes les hérésies protestantes qui suivirent la grande rupture du xvi* siècle, la plus abaissée, la plus vile, la plus honteuse dans ses motifs de révolte fut, à coup sûr, l'hérésie de Henri YIII qui fut appelée l'Anglicanisme. Du moins, dans Luther, on pouvait re-
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connaître encore, mutilés, il est vrai, par l'orgueil du sectaire, et souillés par d'ignobles concupiscences, les débris de ce qui avait autrefois été une foi et une conscience humaines; mais chez Henri VIII, rien de pareil! Comparez ces deux hommes avec attention. L'animal de gloire de Tertullien (animal gloriœ) redressait parfois le front égaré de Luther, mais l'animal de volupté {animal voluptatis) abaissait éternellement la lourde face de Henri vers de bestiales jouissances. La flamme divine manqua toujours à ce cœur plein d'un sang grossier. A.ussi, en Allemagne, quand Luther commença d'y répandre sa doctrine de contradiction et d'erreur, il émut autour de lui quelque chose qui ressemblait à un sentiment public. Le principe de l'examen, si cher à l'orgueil, parlait éloquemment aux intelligences enivrées et les entraînait. Dans la Grande-Bretagne, au contraire, Henri VIII, insurgé contre l'Église, ne s'adressa point à l'intelligence, et ce ne fut point un sentiment public, mais l'abaissement public qui lui répondit. Comme Luther, il ne prêcha point l'hérésie; il la commanda sous peine de mort, et il fut obéi. A part quelques martyrs, quelques nobles têtes comme Morus et Fisher, que le Tibère théologique jeta au bourreau, les hautes classes qui alors menaient la nation reçurent, dans le silence de la conscience anéantie, une religion toute faite des mains de ce cuistre sanglant qui osait inventer contre Dieu... Jamais, dans les annales du
genre humain, si magnifiques en lâchetés, on n'avait eu le spectacle d'une chose si lâche... Et cependant, disons-le pour être juste, de toutes les hérésies dont le Protestantisme de Luther fut la semence, celle de Henri VIII, de ce révolté de la débauche, est la moins funeste dans ses conséquences définitives. L'erreur n'y est pas dans les proportions gigantesques, infinies, absolues, des autres hérésies nées de Luther. Il y reste des portions de vérité ; l'élément catholique faussé et brisé y respire : belles ruines sauvées dans un dessein caché aux hommes, mais clair à Dieu, et avec lesquelles, vous le verrez, on pourra un jour reconstruire ! Le jugement individuel, cette lèpre d'anarchie incessante, n'y ronge pas tout... On y retrouve une autorité, une tradition, un enseignement, une hiérarchie, une Église enfin, et une Église vassale encore dans ses coutumes, dans ses cérémonies, dans son besoin d'unité, de l'Église de Rome qu'elle insulte. Là, l'esprit politique des anglais amis une organisation, une volonté d'être et de se conserver respectable à tous les hommes qui ont cette notion de l'ordre avec laquelle on recommencera le monde, quand les révolutions l'auront perdu. En cela, Henri VIII vaut mieux que Luther ; le mal qu'il a fait est moindre que le mal consommé par le moine allemand. Contraste frappant, mais conséquence naturelle ! Devant l'histoire comme ailleurs, le principe Ihéologique devait triompher. Quomodà cecidisti.
/Aicifrr? Le Nabuchodonosor de la chair est moins coupable que le Nabuchodonosor de l'orguoil.
Celle différence 1res réelle, et toul à l'avantage de rÉtablissement de Henri VIII, entre le protestantisme anglican et les autres protestantismes, est, pour tous ceuxquiécriventrhistoireùlalumière des principes, la raison de la tendance vague qui devait un jour se condenser et jaillir du fond troublé de la société religieuse en Angleterre. Sansdoute, par cela même qu'ilétaitaussi un protestantisme, un détachement violent de Rome, une révolte contre l'autorité souveraine et infaillible, il avait à produire les maux que doivent produire | toutes les espèces de protestantisme.il les a produits. L'éternelle division s'en est suivie. Même danscepays, si grandement politique, qui a cru compléter l'unité de son esprit public par l'acceptation et le maintien d'une religion nationale, on a vu des partis s'élever et déchirer cette unité désirée, qui, sans les principes de l'Église romaine, sera toujours la chimère de l'esprit humain. A l'heure qu'il est, l'Église anglicane | est exposée aux coups de trois parricides. D'abord, le parti évangélique ou puritain [Loiv Church), qui professe arrogamment le protestantisme dans son horreur pure, nie la tradition, méprise les Pères et interprète la Bible à son gré; ensuite le parti de l'Église et VÉlat [Church and Slate), qui tend à sacrifier entièrement, dans un temps donné, l'élément religieux à l'élément politique; et, enfin, le parti anglo-catholique.
celui de tous qui doit frapper le mieux au cœur l'Église anglicane, mais qui la frappe pour la sauver : car, tuée par lui, elle ressuscitera catliolique, apostolique et romaine. C'est ce parti, chaque jour grossissant par le nombre comme il se complète par la doctrine, dont Pusey et Newman ont été les plus ardents promoteurs et les chefs. Newman est devenu prêtre de l'Église de Rome. En vertu de l'énergie de son esprit, il a accompli pour son propre compte le mouvement que le parti qu'il a dirigé accomplira un jour pour le sien. Plus haut que les autres par les facultés, plus fort par l'àme, il a marché plus vite; sa conduite atout le frappant d'un présage. Privé de son plus puissant auxiliaire, le D"^ Pusey, dans ces derniers temps, est resté plus à la tête des idées que des passions de son parti, et dans une attitude si désarmée qu'on dirait qu'il médite en silence quelque lente et suprême résolution .
C'est depuis 1820 surtout que les prétentions du parti anglo-catholique, inspirées par d'impérissables souvenirs et appuyées sur la science, ont contracté un degré de netteté et d'influence légitime qu'il a été impossible, même aux plus fanatiques anglicans, de méconnaître. Toute une littérature théologique d'un sens profond et d'une controverse supérieure (1) donne une juste idée de la force et de l'étendue de ces