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Les tra vaux de Wesley se dosaient en Angleterre en

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Arrivé à ce comble, le mal ne pouvait guères empirer. Aussi, dans ces dernières années, l'idée d'une réforme est- elle partie d'Oxford même, de ce nid à préjugés anglicans reconstruit par la grande aigle des Tudors, Elisabeth, qui, par pitié filiale, sans doute, I our l'Établissement de son père, avait enjoint qu'on n'admît personne dans un collège sans avoir préala- Itlementjuré les XXXIX articles.Or, cette réforme qu'on voulait n'était pas seulement une réforme dans la Réforme, mais aussi une réforme contre la Réforme, c'est-à-dire, pour qui n'est pas myope d'intelligence """ préjugé, un commencement de restauration. ) à 1830, quelques ouvrages, vrais brandons , comme VEssai de Jepp sur le caractère partide l'Eglise anglicane, et la Théosophie de Colefurent introduits dans l'Université (l).En 1832, ilish Magazine fut fondé. Ce fut un événement, écouvralt ses batteries; car le but avoué du Bri- Magazine était de modifier la liturgie et même la stitution de l'Église. En 1833 retentit, comme le mier coup de canon d'une grande bataille, le preer numéro des Tracts for the limes, qui ouvrit une s plus belles polémiques qui aient jamais été faites . dehors de la vérité.

tisqu'alor? il partait pour la Géorgie. En 1767, le méthodisme omptait 25,000 sectateurs. En 1813, plus de 41*0,000, dit Feller. lais depuis, la statistique effraierait.

1. L'auteur du Mouvement religieux en Angleterre dit qu'on alla jusqu'à parler de refuser les taxes de l'Église.

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Ce fut vers cette époque, et plus lard, qu'un homme éminent par la science et par la piété, et qui prit une part plus ou moins directe à la rédaction des Tracts, commença de jouer dans le parti anglo-catholique un rôle d'influence à la fois puissante et modérée. C'était le D"" Pusey, de l'Université d'Oxford. Il avait alors cette jeunesse virile que de profondes études ont mûrie. Il était né en 1800, de l'honorable Philip Bouverie. qui ajouta à son nom celui de Pusey. Sa mère était la fille aînée de Robert, comte de Harborough, et veuve du jurisconsulte Cave. La famille du D"" Pusey, normande, comme le nom de Bouverie l'indique, était établie dans le comté de Berk depuis la conquête. Quanta lui, entré à l'Église du Christ (Christ-Church) en 1818, après avoir pris son premier grade in litteris humanioribus;en 1822, é\\i felloîv du collège d'Oriel; il fut nommé, en 1826, l'année de son mariage, professeur d'hébreu, et son canonicat attaché à cette première charge. De tous les professeurs d'Oxford, il était le plus remarquable par l'érudition et l'étendue de sa pensée. Un simple fellow du collège d'Oriel semblait seul contrebalancer, à force de génie et de caractère, l'impression de respect que produisait dans ce monde si officiel d'une université anglaise, le savant professeur d'hébreu. Newman était l'ami et l'émule du D"" Pusey. Noble liaison qui n'est pas brisée! qui se l'esserrerait, au contraire, si l'âme d'un de ceux entre qui elle subsiste toujours se re-

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trempait aussi dans l'obéissance et dans la vraie foi. Pourquoi douterions-nous d'une éventualité si heureuse? Est-ce que Newman n'a pas commencé par d'horribles imprécations contre Rome, rétractées et expiées avec le plus ardent repentir? LeD'" Pusey, qui un instant a partagé cette coupe de l'injure pourlalancer à lafacede l'Église, épouse de Jésus-Christ, le D"" Pusey a renoncé à ces attaques violentes, inspirées beaucoup plus par ses préjugés d'éducation que par sa belle âme, juste comme la science et pure comme la lumière. A cet égard, une transformation s'est opérée dans ses écrits extrêmement nombreux. Comme nous l'avons dit, il participa avec Newman à la célèbre publication des Tracts for the /mes, dont le neuvième fît un si grand éclat, et le quatre-vingt-dixième une impression si profonde. Ces Tracts^ ces Traités -pour les temps, interprétations hardies, presque audacieuses des XXXIX articles, modèles de discussion dans lesquels on démontrait que la plupart des anglicans orthodoxes étaient en flagrante contradiction avec la foi catholique, agirent d'une force immense sur l'opinion de l'Angleterre. Nous reviendrons dans ce travail sur la polémique qui s'engagea alors de tous les côtés, et, pour en faire apprécierl'esprit cruellement envenimé, nous en éclairerons quelques phases. L'âme délicate du D' Pusey n'était pas trempée pour bouillonner dans les luttes et y résister ou s'y accroître. On le vit bien quand, après l'apparition de son écrit sur le

baptême [Scriptural vicias of baplisTn),\e mot Puséysie devint populaire et la désignation d'un parti. Il eut comme peur de son influence, peur de cette éclatante renommée qui se fixait par son nom sur le front de chaque homme qui pensait comme lui. Digne par ses grandes connaissances, par ses talents supérieurs, par la considération dont il joui'îsait dans l'Université, du titre de chef de secte, il n'osa pas accepter une position si enflammée et si grandiose. Homme de conscience plus que de passion impétueuse ou tenace, il devait sa gloire au mérite de sa pensée; mais il s'efl'rayait de cette gloire allumée par son talent, comme un enfant s'épouvanterait de l'incendie projeté par le flambeau qu'il porte dans ses mains confiantes. Le mouvement, du reste, qu'il causa plus qu'il ne chercha à le dominer, ne s'épuisa pas autour de lui, dans Oxford. Il s'étendit à Cambridge, dans toute l'Angleterre, en Ecosse et en Irlande. Newman publia ses instructions sur le Romanisme et V ultra-protestantisme, et passa à la rédaction du British-Magazine . En vain le parti du Chiirch and Slale [f Église et V État) voulut-il imputer un mouvement d'opinion si rapide et si étendu à la puissance de quelques individualités. Une telle tactique manqua d'effet en présence du spectacle que présentait l'Angleterre. Une circon- ] stance qui vint à naître montra bien, même dans Oxford, la force collective qu'on essayait de nier. On put se compter. Nous voulons parler de i'afi'aire Hamp-

den, en 1836, quand les auglo-catholiques revendiquèrent les droits de l'Églisecontre l'État. Le D'^Hampdeu avait été nommé, sousTadministration Melbourne, à une chaire de théologie d'Oxford. Hampden était l'auteur d'un écrit où fourmillaient les erreurs. Le professeur avait été suspendu jusqu'à rétractation. En 1842, les partisans du D'' Hampden tentèrent de faire lever la censure, mais le Puséysme avait grandi. En vain les ennemis du Puséysme appuyèrent-ils les amis du professeur suspendu ; en vain l'agitation prit-elle des proportions formidables ; les Puséystes, qui se sentaient vigoureux de leur union comme de leurs principes, en appelèrent à l'Université. Ils eurent pour eux 336 voix, quand leurs adversaires n'en avaient que 219, et la suspension du D' Hampden fut maintenue.

Rendons justice à la fermeté du D'' Pusey dans cette occasion importante, lise plaça à la tête des membres de l'Université qui portèrent une censure courageuse sur le choix prostitué du gouvernement. S'il n'avait pas la grande attitude d'un chef de secte, du moins il ne mentait pas à la position qu'il tenait de ses principes. Il y fut toujours noblement fidèle. Il joua même bientôt sa position officielle contre cellelà plus haute et plus obligatoire, et il sut la perdre avec grandeur. En 1834, il prêcha un sermon sur l'Eucharistie, dans l'église du Christ, à Oxford, et ce sermon, dans lequel il s'avança plus loin que jamais

dans une direction hétérodoxe au point de vue de l'Église établie, le fit interdire pendant deux ans. Il était ainsi châtié pour des sentiments trop catholiques... Cependant, dans ce sermon célèbre, il ne prenait qu'une de ces situations de milieu qui sont parfois opportunes dans des négociations d'intérêt, mais toujours mauvaises quand il s'agit de vérité. Le D'' Pusey affirmait la présence réelle ; il disait que les éléments consacrés par le prêtre deviennent réellement le corps et le sang de Jésus-Christ. Cependant il admettait encore la consubstantiation comme l'Église anglicane. Certes! si l'on consulte la tradition de cette église, on n'avait aucun reproche à adresser au D' Pusey. Il jouissait d'une liberté autorisée. L'Église anglicane a pour principe et pour coutume de permettre la contradiction sur la présence réelle, attendu qu'elle veut, dans un but très politique, il est vrai, mais peu religieux, réunir dans la même communion et ceux qui y croient et ceux qui n'y croient pas (1). Seulement, comme il s'agissait d'un des plus illustres propulseurs de l'anglo-catholicisme, on frappa en lui ce que dans un autre on aurait peut-être toléré. Le vieux fanatisme anglican devint implacable. Le vicechancelier devant lequel le D' Pusey fut cité, refusa d'entendre sa défense. La Chambre des Communes approuva cette procédure de l'oppression. Contre un tel

i. V. Burnet.

mépris de la justice, une protestation parut dans le Brilish-Magazine, et une adresse de deux cent trente membres de l'Université non résidants à Oxford fut envoyée au vice-chancelier, qui refusa de la recevoir comme il avait refusé d'entendre Pusey. Parmi les signataires de celte adresse, on remarquait Gladstone, ministre du commerce, lord Dangannon^ lord Gourtnay, Goleridge, delà cour du banc de la reine. L'interdiction du D' Pusey devait durer deux ans.

Très certainement, avec un chef qui se fût emparé en maître du soulèvement des esprits, ce scandale, qui remua l'opinion religieuse en Angleterre, l'aurait secouée bien davantage ; mais, il ne faut pas s'y tromper, c'est là une chose qui, au point de vue des aôaires, est peu regrettable. L'anglo-catholicisme n'est pas une opinion nouvelle, une forme religieuse vivant de son énergie propre : c'est une opinion ancienne infectée d'erreur, mais qui tend à se purifier et à se compléter chaque jour. Pour arriver à ce résultat, il n'est pas d'une stricte nécessité de com pliquer le cours naturel des choses avec le jeu des passions humaines. Il est un écoulement mesuré et tout-puissant dans sa mesure, qui s'échappe incessamment des principes et qui doit porter les esprits vers le but que leur assigne Dieu. Yoyez déjà comme les alluvions se sont faites dans le courant d'idées que nous sondons ! Voyez ce qui sépare encore ce qu'on appelle l'anglo-catholicisme du véritable catholicisme ,

du catholicisme universel! Les anglo-catholiques admettent la tradition, la visibilité et l'union de l'Église, la succession apostolique, l'indépendance de l'Église vis-à-vis de l'État: « Ils professent et ensei- « gnent la doctrine catholique de la justification ; ils « reconnaissent les sacrements comme canaux d'une « grâce surnaturelle. Ils commencent de pratiquer la « confession, les jeûnes, les retraites spirituelles ; ils « croient en la présence réelle ; ils prient 'pour les « morts, fêtent les saints, ont repris l'usage du signe « de la croix, parent l'autel, prêchent en surplis, im- « priment des bréviaires et ont essayé d'établir des « couvents ecclésiastiques (1) ». Voilà les conquêtes successives que la vérité a été obligée de recommencer sur cette terre évangélisée par le moine Augustin et si longtemps chère au Saint-Siège ; voilà ce qu elle a repris, pièce par pièce, à l'erreur ! Qu'y a-t-il donc entre l'anglo-catholicismeetle catholicisme réel? Rien et tout : une dentelle et un mur d'airain. L'épaisseur, si profonde pour les volontés inconséquentes et qui l'est si peu pour les esprits logiques, d'une soumission, de l'obéissance. Telle est la grande difficulté. Certes ! ce n'est ni la science, ni la piété, ni les intentions élevées qui manquent aux hommes du parti anglo-catholique et surtout au D'" Pusey en particulier. C'est la

-1. \. Du Mouvement religieux en Angleterre, par un catholique.

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résolution de faire ce dernier pas qui coûte plus que le premier, c'est l'humble et ferme volonté de se soumettre et de se réconcilier en se soumettant. Dans la solitude où cet ascète de la science s'estretiré, comme enveloppé d'une nuée de miséricorde, quelque chose lui dit-il tout bas que l'obéissance est plus auguste que la science qu'il aime et lui met-il ie doigt, quaud il ouvre sa Bible, — aux heures de la méditation et de la prière, — sur le mot de Samuel : « Obéir vaut mieux « que sacrifier ? » Depuis quelque temps, le D"' Pusey semble s'être placé à côté des événements ; il est abîmé dans une étude persévérante et sévère. Si nous ne nous trompons, ila exprimé éloquemment de mélancoliques regrets sur la perte immense qu'a faite le parti anglo-catholique lorsque Newman, laissant là ses anciens amis, trop lents au gré de l'intelligente impatience de sa foi, dans leur progrès vers l'unité, remonta seul vers cette unité que l'Église romaine représente dans son inflexibilité, et se jeta aux pieds du Père des Fidèles. Les paroles de Pusey, empreintes d'une touchante tristesse, révèlent bien l'état de son âme, se débattant, comme épuisée, dans ces lassitudes que la Providence envoie souvent à un homme pour achever son cœur:« Je conçus, il y a plusieurs années, « — dit le D"" Pusey, — les premières appréhensions « de ce qui vient d'arriver, en apprenant que l'on « priait pour lui (Newman) dans un grand nombre « d'églises catholiques et de monastères religieux du

G s LF.S PIIILOSOPUICS ET LKS ÉCRIVAINS RELIGIEUX

« continent ». Cet aveu de la force et de l'efficacité de la prière des catholiques, apostoliques et romains, a, selon nous, une signification bien profonde sous la plume schismatique encore du D"" Pusey. C'est le : Tu as vaincu, Galilée ! non plus dit à la manière des apostats, en lançant le sang de son flanc enlr'ouvert vers le ciel, mais arraché d'une âme déjà sainte et déjà conquise, qui proclame avec résignation sa défaite. Le D"" Pusey, le chef des anglo-catholiques, s'arrêterat-il devant ce qui lui reste encore à accomplir ? Question personnelle posée par respect pour un tel homme, mais dominée par une question plus vaste: la question de tout le parti catholique lui-même. En effet, nous l'avons assez dit, mais nous ne saurions trop le répéter, les idées qui sont le fond de Tanglo-catholicisme n'ont été apportées au monde par personne et ne se résument étroitement en personne. Elles sont en vertu d'une vérité antérieure et d'une inaliénable tradition. Le D" Pusey les a servies, mais elles ne dépendent pas de sa conduite. Avec la force intime qui les vivifie, elles ont produit de nombreuses conversions (1). Le nombre de ces conversions et leur importance, les résistances que doit éprouver le mouvement puséyste avant d'arriver à l'unité et à la réconciliation avec Rome, les conséquences religieuses et politiques

1. V. la brochure intitulée : Conversion des soixante 7ninistres anglicans, par Jules Gondon.

pour l'Angleterre d'un événement aussi capital, voilà ce que nous devons maintenant examiner.

Une des choses qui prouvent avec le plus d'ascendant que l'anglo-catholicisme n'est — comme nous venons de le montrer — rien de plus que du catholicisme inconséquent et désobéissant encore, c'est moins la quantité de conversions qu'il a décidées que la manière très significative dont ces conversions se sont produites. En effet, qu'on y réfléchisse ! elles n'ont aucun des grands caractères qui marquent ordinairement ces cataclysmes de l'erreur, dans la conscience foudroyée, que l'on appelle des conversions. Étudiezles. Elles n'ont ni retentissement, ni causes visibles ; elles ne sont pas de ces coups de miracle qui éclatent dans les cœurs surpris. Non ! Le miracle, ici, c'est une loi qui s'accomplit avec une rapide tranquillité* On ne rompt pas ; on avait rompu : on renoue. L'ordre des événements n'est troublé ni interverti; au contraire,c'est l'ordre des événements qui s'achève par ces conversions et qui se complète de lui-même, sansl'action directe d'un homme entre tous et d'une circonstance déterminée, mais avec cette puissance anonyme

qui laisse voir plus à nu la main de Dieu.M^rWiscm n a constaté dans un de sesécrits(l)cemouvementinliiiie et presque involontaire qui, sur la pente chaque jouiplus aplanie de l'anglo-catholicisme, — ce pont bâti par la science pour échapper aux gouffres d'un protestantisme dévorant, — entraîne d'une impulsion dernière les esprits vers la vérité : « Ce qui se passe « actuellement en Angleterre — dit le pieux et savant « évéque — ne saurait s'expliquer ni par l'activité « des catholiques, ni par les prédications de notre « clergé, ni par les ouvrages de nos écris'ains, ni par « le zèle et la piété des fidèles. Ce n'est ni l'habileté, « ni la prudence, ni la puissance, ni l'adresse, ni la « sagesse de l'homme qui ont concouru, même d'une « manière éloignée, au grand dénouement qui s'an- « nonce par tant de faits isolés, et qui paraît si pro- « chain ». Paroles hardies dans leur humble simplicité, trop mystiques au sens corrompu du monde, mais pleines, pour qui sait les comprendre, de toutes les lucidités de la foi. En assistant au spectacle singulier et pourtant naturel qu'olfre l'Angleterre depuis plusieurs années, un observateur profane dirait — et croirait avoir tout dit — qu'il y a des syllogismes au fond de toutes les situations comme au fond de toutes les pensées ; mais où l'homme met la logique des cho-

1. V. la Lettre de Mgr Wiseman, évoque de Melipotame, aux \ évêqiies de France, publiée en 1846.

ses d'après celle de son entendement, le prêtre, plus profond, met la grâce : « C'est l'action spontanée de « la grâce — dit encore Mgr Wiseman — qui expli- « que les merveilleux résultats dont nous sommes té- « moins ». Et le saint évêque a raison. L'idée théologique de la grâce est la clef qui ouvre le mieux aux regards de nos esprits les événements les plus fermés, les plus incompréhensibles, de l'histoire. Car ceux qui l'étudient l'apprennent à chaque difficulté : en histoire, plus on fait large la place à Dieu, plus on introduit de lumière.

Du reste, cet imposant ensemble de conversions qui se succèdent sur la terre hérétique de Henri VIII, quelques écrivains se sont donné pour tâche d'en supputer, pour ainsi dire un à un, tous les éléments. Ils ne se sont pas contentés de la synthèse, il leur a fallu l'analyse. Il ne leur a pas suffi de comparer les masses et les époques entre elles et de signaler le pas de géant fait par les idées catholiques, dans ce pays où un pas à faire, en toutes choses, est si difficile, tant les mœurs, les croyances et les préjugés possèdent fortement ces esprits anglais, énergiques et persévérants. Pour eux, ce n'était pas assez de savoir et de montrer qu'autour des soixante mille catholiques qu'on trouvait seuls fidèles,en 1765, à l'unité romaine, par toute l'Angleterre, l'Ecosse et le ^ays de Galles, il s'était groupé, depuis l'émigration des prêtres français jus(|u'en 1821, plus de cinq cent mille convertis, et que, depuis 1821, le

chitlie des nouveaux catholiques avait largement dépassé deux millions. Dans une vue de haut enseignement et d'édification chrétienne, ces écrivains ont recueilli jusqu'aux noms des hommes qui sont revenus de l'anglicanisme au catholicisme en passant par les idées du D"" Pusey, et ils les ont publiés avec l'immense joie de la charité satisfaite (1). Ces travaux curieux, ces espèces de statistiques, fort importantes, selon nous, en matière de prosélytisme, car on ne sait pas assez quelle influence la personnalité humaine exerce sur lapersonnalité humaine, et quelle puissante fascination c'est que l'exemple, nous n'avons point à les exposer. Préoccupés de conclusions générales, nous n'entrerons pas dans le compte de ces dénombrements individuels. Nous remarquerons seulement que parmi ces noms livrés à la publicité et appartenant presque tous aux classes éclairées de l'Angleterre, une grande partie des hommes qui les portent dépendent, ou par la dignité, ou par la position, ou par les antécédents, de l'Université d'Oxford. Heureux

1. V. entre autres l'ouvrage déjà cité de J. Gondon : Conversion de soixante ministi'es anglicans, etc. Cet ouvrage, qui ne mène le mouvement d'opinion dont nous parlons qu'en 1846, aurait besoin d'être continué. Du reste, ce n'est pas seulement l'Angleterre qui attire et captive l'attention des hommes vigilants aux yeux desquels l'état du catholicisme, en Europe, est la question de l'avenir comme il fut la question du passé. V. l'ouvrage de l'abbé Rohrbacher sur les Principales conversiotis parmi les protestants et les autres religionnaires, depuis le commencement du xixe siècle.

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symptômes, selon nous, que ce soit d'Oxford que le Puséysme rayonne avec le plus d'intensité; car Oxford, ce n'est pas le cœur, mais le cerveau protestant de l'Angleterre. Oxford catholique, l'Angleterre tout entière suivrait bientôt, et l'Établissement tomberait en ruines.

Et cela est si certain et si démontré, dans la conscience même de tous ceux qui vivent de la vieille organisation universitaire et anglicane, que les résistances opposées dernièrement au libre mouvement anglocatholique ont contracté ce caractère d'acharnement qu'un grand danger inspire autant que la peur. Oxford a compris qu'il s'agissait de son foyer et de son autel. Au milieu de ces conversions qui se sont suivies, en vingt années, — comme certains éclairs se suivent à l'horizon, — avec une électricité silencieuse, Oxford, appuyée sur sa force séculaire, et d'ailleurs la vue affaiblie comme tous les pouvoirs qui ont fait leur temps, pouvait endormir ses inquiétudes dans le souvenir orgueilleux de son passé. Mais quand les idées contre lesquelles elle a été élevée, comme une tour de guerre, par la prévoyance des Tudors, elle les a senties dans son sein ; quand un de ses plus illustres professeurs (le D"" Pusey) a couvert de son nom ce romanisme qui sera peut-être du papisme demain, oh! c'est alors qu'elle s'est résolue à combattre, et, si elle le pouvait encore, à cruellement châtier. Elle voulut se payer l'impression terrible que lui avait causée

l'éclatante conversion — Newman n'avait pas encore fait la sienne — de Siblhorp, felloiv du collège de Sainte-Madeleine, le courageux défenseur des Iracls (1) /

A dater de celte époque surtout, Oxford se montra impitoyable. On se rappelle la suspension du D"" Pusey dont nous avons parlé et qui souleva jusque dans la Chambre des Communes une indignation bientôt étouflfée sous les cris d'une majorité fanatique. Qu'on se rappelle aussi le double procès de Ward et Oakeley. Le révérend Georges Ward, felloir du collège de Balliol, mêlé à la grande controverse puséyste qui passionnait l'Angleterre, avait fait paraître, en 184'i, V Idéal d'une Éfjlise chrétienne {Idéal of a Christian church),ei ce livre^philippique inspirée contre l'Église établie, excita des flammes de ressentiment chez les universitaires, à qui la suspension du D"^ Pusey ne suffisait plus. Après des débats d'une solennité orageuse, le livre de Ward fut condamné et l'auteur dégradé de ses titres et banni de l'Université. Quant à Oakeley, felloir^ comme Ward, du collège de Balliol, chanoine de Lichfield et curé de Sainte-Marguerite de Londres, l'un des esprits les plus distingués de son Église, il avait noblement appelé sur sa tête la condamnation qui avait frappé

1. V. l'écrit intitulé : Some answerslo tlie inquiry: Whyare you become a calliolic ?{Quelques réponses à cette question: Pourquoi êtes-vous devenu catlwlique !')

Ward. Une lettre, digne des premières plumes théologiques de tous les temps et de tous les pays, avait été écrite par lui à l'évêque de Londres, et cette lettre était un manifeste en faveur des doctrines et des interprétations de l'éloquent auteur de Vldeal. Cité devant la cour des Arches, Oakeley partagea le sort de l'homme qu'il avait si grandement défendu (1).

Des faits semblables — quelques durs qu'ils paraissent au premier coup d'oeil -- portaient avec eux, il faut en convenir, une justification suprême : l'amnistie de la nécessité. D'ailleurs, Oxford avait pour elle plus que la nécessité même : elle avait le double droit de sa tradition et de son institution. Oui ! puisqu'elle était Oxford, puisqu'elle avait sous sa rigoureuse surveillance des doctrines qu'elle devait garder inaltérables, elle ne pouvait, sans déshonneur et sans suicide, agir autrement qu'elle n'a agi. Tout catholiques que nous soyons au plus profond de notre intelligence, et même parce que nous sommes catholiques, nous n'avons point à blâmer Oxford d'avoir essayé de maintenir par le châtiment ce qu'elle croit son orthodoxie. C'est la

1. Oakeley et Ward sont devenus catholiques depuis leur condamnation. Si nous ne nous trompons, c'est Newman qui a reçu dans ses mains, récemment bénies, labjuration d'Oakeley. Oakeley, en défendant Ward, se défendait lui-môme. Il défendait l'unité de sa vie intellectuelle et religieuse; car, en 1841, il avait publié une brochure sur le fameux Traité XC«, — Tract XC historically exaniined, — dans lequel il soutenait les mêmes opi- . nions que Ward sur les XXXIX articles.

seule gloire et la seule idée juste qui soit restée au protestantisme anglican que de poser une autorité et une règle, et de vouloir que celte autorité soit obéie, que cette règle soit respectée. C'est par là qu'il se distingue de tous les autres protestantismes. Que cette autorité soit une inconséquence de plus avec le principe môme du protestantisme, avec le fait de la révolte de Henri VIII; que cette autorité — comme le soutiennent les puséystes, et entre autres Ward et Oakeley, — ne soit pas suffisante, personne de sens ne saurait le contester ; mais la question n'est pas là. La question, c'est le maintien de l'orthodoxie anglicane, et on ne maintient uneorthodo.xieque par l'anathème. Seulement, si la condamnation d'Oakeley et Ward fut méritée, elle n'eut pas moins les conséquences d'opinion qu'elle devait avoir. Les anglo-catholiques s'en fortifièrent comme d'une persécution. Impasse horrible, où les pouvoirs unissent un jour par s'acculer 1 On est forcé de se défendre, et la défense même crée de nouveaux périls et de plus grands. Ainsi la situation s'est aggravée des efforts faits pour en sortir, et c'est ainsi que pour les institutions comme pour les hommes, l'agonie est pire que la mort.

Et le sentiment d'une position que nous appellerions fatale si le mot était plus chrétien, qui n'en a pas la pleine conscience, à l'heure qu'il est, en Angleterre? Qu'on examine les deux partis, on trouvera d'un côté l'effroi égal à ce que, de l'autre, est l'espé-

rance. Les anglo-catholiques pourraient-ils douter de leur force, après tant d'écrits et tant d'actes qui ont remué si profondément les vieilles doctrines anglicanes? Et s'ils en doutaient, — car la passion de réussir a parfois aussi ses défiances, — est-ce que l'attitude prise par les anglicans effrayés ne leur remettrait pas dans l'âme la certitude de la victoire et la plus inébranlable sécurité? Interrogeons les faits encore. En 1844, sous le coup du livre célèbre de Ward, ne fut-il pas question de soumettre à l'assemblée universitaire qu'on nomme Convocation, un nouveau Test dans le but de s'opposer aux interprétations puséystes des XXXIX articles ? Dessein violent qui trouva son obstacle partout, et dans la majestueuse résistance du D' Pusey, et dans celle du parti qu'il représente, et parmi les anglicans eux-mêmes. De terreur, l'Université dépassait son droit. Instituée pour garder la doctrine, elle n'a jamais eu pour mission de la déterminer. Ainsi la terreur engendrait l'audace; l'audace redoubla la terreur. La répulsion à un tel projet fut si vive, que le chancelier d'Oxford fut obligé de reculer et d'humilier ses prétentions. Ce n'est pas tout. En 184.5, les ministres de l'Ecosse, de l'Angleterre et de l'Irlande, ne se réunirent-ils pas à Liverpool pour délibérer sur les moyens d'arriver à l'union des chrétiens évangéliques de toutes les communions et de toutes les dénominations? \Jne telle démonstration n'indiquait-elle pas éloquemment le déses-

poir d'une Église qui fut toujours exclusive, mais qui mendiait des auxiliaires pour tenir tête à ce papisme abhorré, avec lequel elle avait rompu ? Chose curieuse ! L'anglicanisme voulait avoir aussi son concile de Trente. Mais pour l'avoir, il fallait faire ce que Rome n'avait pas eu à faire pour avoir le sien. Lui qui, nourri à la forte mamelle de Rome, avait, tout en frappant et en reniant sa mère, conservé de son éducation vigoureuse le grand principe de vérité et de gouvernement : « Hors de l'Église pas de salut », il tendait maintenant une main épouvantée à tous ses frères en révolte, jusque-là si hautainement méprisés. Abaissement gratuit et inutile! qui prouvait seulement, comme l'a remarqué un historien, la différence d'agir du protestantisme au xvi* siècle et du protestantisme au xix% ot surtout le besoin retrouvé de l'union après la séparation consommée, c'est-àdire, dans une donnée étroite encore mais qui finira par s'élargir, l'influence de celte idée d'unité qui tourmente la pensée universelle, et que Dieu a répartie dans tous les vents qui soufflent actuellement sur le monde, comme une semence de l'avenir.

Ce qui se passait dans le sein de l'Université anglicane devait avoir son contre-coup dans la nation tout entière, et plusieurs années dépensées dans une guerre de plume fort active l'avait merveilleusement disposée à le ressentir. En effet, depuis quelque temps, les livres, les journaux, toutes

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les expressions de la pensée publique étaient entrés plus ou moins dans la luUe religieuse entre l'organisation anglicane et les idées anglo-catholiques, développées, creusées par le D'' Pusey et ses amis. Le Su7i, la Chronicle, le Witness d'Edimbourg, avaient montré l'atlachement historique des anglais aux préjugés d'un protestantisme décrépit. Nous ne pouvons ici donner la liste de toutes les publications qui parurent de 1833 jusqu'en 1844. Seulement, parmi les plus empreintes de cet esprit aveugle et obstiné qui rencontre je ne sais quelle étrange grandeur dans la force de sa stupidité même, car il se compose du respect du passé et de foi religieuse, c'est-à-dire, en somme, du meilleur ciment qu'aient les peuples, nous signalerons une brochure qui parut en 1837 et dans laquelle se retrouvaient, à notre époque étonnée de les entendre, les accents ressuscites du fanatisme anglican des plus mauvais jours. Le titre de ce livre ressemblait presque aune imprécation, et devait faire vibrer — si elles n'étaient pas tout à fait pétrifiées — les vieilles entrailles de l'Anglelerre de Henri VIII et d'Elisabeth. Il s'appelait : le Papisme d'Oxford, confronté, désavoué et répudié [confronled, disavowed and repudialed). L'auteur, Peter Maurice, membre de l'Université d'Oxford et de l'Église établie, savant dans la connaissance des textes sacrés, mais un de ces esprits ardents et courts qui périssent dans la lettre comme un soldat dans sa consigne, attaqua

8 0 LES PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELlfilEDX

fougueusement le nouveau parti qui s'élevait dans Oxford, et qui menaçait la Grande-Bretagne du règne prochain de l'antéchrist. Peter Maurice examina — si une chose si violente peut s'appeler de ce nom si calme : examiner, — les principaux écrits puséystes, les Tracts en général, et en particulier ceux qui traitent de la. succession apostolique, la lijra apostolica, enfin les idées admises de plus en plus par les anglocatholiques sur le service divin, les cérémonies, les vêtements, etc., idées qui doivent rappeler bien douloureusement à un protestant comme Peter Maurice toutes les abominations de la Babylone écarlate. Sur ces divers sujets, P. Maurice n'a point de jugements qui lui appartiennent; il n'a que ses sentiments contre Rome et les condamnations de son Église à faire valoir. Son livre, qui tomberait des mains sans qu'on prît la peine de le ramasser, s'il ne s'agissait que de la personnalité de l'auteur, a cependant une certaine importance : — l'importance de l'opinion collective qu'il exprime. Quand on le lit, on prend une idée assez juste de la solidité et de la résistance que doit opposer pour un temps à la réaction catholique, cette religion anglicane, ruinée dans la conscience publique, mais debout encore dans le gouvernement du pays.

Ainsi, le gouvernement! voilà donc la dernière force et la dernière espérance du protestantisme anglican 1 Religion d'Élat, qui n"a plus que l'État pour

elle, qui vit plus sur le bénéfice de son ancienne hiérarchie, de son administration, de ses privilèges, de tout un ordre de choses lent à tomber tant il fut solidement construit, que sur la croyance profonde et le respect sincère des peuples. Déjà nous avons fait lapart de la noble ténacité anglaise qui s'obstine si fièrement dans ses coutumes, du génie traditionnel qui respire partout en Angleterre ; ajoutons à cela l'influence du gouvernement sur ces tètes si naturellement politiques, et cette double déduction introduite dans l'appréciation à vol de pensée que nous hasardons ici, il restera, pour qui va nettement au fond des réalités, une religion insuffisante, une formule vaine pour l'esprit religieux de l'Angleterre et ses exigences actuelles. Les masses ne se rendent pas raison de cette insuffisance, il est vrai ; mais qu'on ne s'y trompe pas ! elles en souffrent, et c'est le sentiment des masses, palpitant sympathiquement dans les âmes d'une forte disposition religieuse, comme Pusey, par exemple, Newman et tant d'autres, qui aproduit ce grand mouvement vers la Vérité par la Science, ce retour au catholicisme par l'étude de ses développements dans la doctrine et dans l'histoire. A cette cause interne et spontanée, il s'en est joint une autre extérieure et non moins puissante. Les catholiques du continent, les hommes qui font la propagande de leur foi, ou par leurs écrits ou par leurs prières, ont redoublé, nous n'en doutons pas, la ferveur d'une étude pieuse dont

K2 LKS PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RELIfilEUX

les résultats doivent être si grands. * Depuis cinq à six « ans, — dit Peler Maurice avec une espèce de fris- « son (1), — je suis informé par un de mes amis, dont « les lumières me sont connues, que beaucoup d'hom- « mes religieux et instruits du continent entretiennent « l'opinion que le PAPISME — (toujours le mot de la « haine!) — pourrait bien se montrer encore une fois « dans la Grande-Bretagne... Que l'église réformée « ou protestante tomberait alors, sinon par la forme, « au moins par l'identité de la doctrine, dans Vapos- « tasie romaine, et, certainement, si les personnes qui « soutiennent les idées du Tract's Magazine conti- « nuaient de les répandre, une telle éventualité ne « serait pas seulement possible, mais probable... » Comme on peut en juger, l'aveu est formel, et il est d'un ennemi. Si la peur est parfois un avertissement de la Providence, si les batailles perdues sont les batailles que l'on croit perdues, on se demande où en est la cause de l'anglicanisme dans le pays où elle s'est élevée? Selon nous, cette cause est vaincue, non dans les faits encore, mais dans les idées. L'anglocatholicisme du D' Pusey, qu'on appelle aussi du romanisme, conduira avant peu l'Angleterre à une réconciliation avec Rome. Oui! l'Angleterre romaniste sera bientôt romaine. Qui ne voit pas cela, ne voit rien I

1. V. The Popenj of Oxford, ch. X. Fallinrj into Popo >j, p. 70.

Et ce jour-là, que Dieu fasse luire! ne sera pas seulement un jour de joie pour la catholicité tout entière, mais ce sera surtout un jour de bonheur pour la Grande-Bretagne. Elle qui aime la force et qui tient à sa gloire, entrevoit-elle les conséquences terrestres, les conséquences politiques qu'entramerait, dans ce moment et plus tard, sa triomphante rentrée au sein de l'unité catholique?... Après l'intérêt sacré de la conscience, — le plus haut intérêt pour les peuples comme pour les individus, — on peut parler de l'intérêt politique à une nation qui entend la puissance et qui n'a pas dit le dernier mot de ses destinées. Eh bien, nous n'hésitons pas à le proclamer : politiquement ce serait un coup de maître que le retour de l'Angleterre à ses antiques croyances, que sa soumis sion au Saint-Siège ! Voyez, en efifetjComme sa position vis-à-vis du monde tout entier en serait simplifiée et ses influences agrandies! Certes! l'Angleterre n'est guères aimée à cette heure. Les sentiments qu'elle inspire à l'univers sont des sentiments de méfiance, d'amertume et d'hostilité. Comme Napoléon, — mort de cela et qui l'a avoué, — elle a choqué Les peuples, et peut-être elle aussi, quoiqu'un Ëtat ait la vie plus dure qu'un homme, finirait-elle par en mourir. A une époque comme la nôtre, où les gouvernements bâtis sur la crainte s'écroulent sous la main des peuples devenus hommes qui veulent les remplacer par les gouvernements de l'amour, rentrer dans la grande com-

8 4 LliS PHILOSOPHES ET LES ÉCRIVAINS RBLIGIEUX

munion chrétienne, — car les communions protestantes sont plutôt des dispersions chrétiennes que des communions, — reprendre nécessairement les sentiments de charité qu'engendre la foi catholique dans les âmes et leur faire jouer dans la politique de son avenir le rôle qu'a joué, dans celle de son passé, le sentiment d'un égoïsme inflexible, ce serait là un de ces spectacles qui ferait tomber l'imprécation de bien des lèvres et rallierait bien des cœurs. Qu'on ne s'y trompe pas! l'anglicanisme est presque aussi exclusif à sa façon, que le monopole insulaire. Il n'a pas ce sentiment de la fraternité qui eCface le caractère toujours répulsif des nationalités trop marquées. Pour donner un exemple des sympathies de sa politique, qu'on regarde l'Orient! En Orient, l'Église romaine soutient les églises romaines. L'É^^lise grecque soutient les églises grecques. L'Église anglicane envoie un évéque à Jérusalem, et elle aide les Juifs à rebâtir leur temple. L'intérêt politique a dévoré la sympathie religieuse ; mais, en la dévorant, il s'est presque dévoré lui-même. L'évêque de Jérusalem n'est qu'un consul, un chargé d'affaires du gouvernement britannique, se liguant, selon des convenances diplomatiques ou commerciales, avec des musulmans contre des romains et des grecs. En redevenant catholique, l'Angleterre, qui n'est qu'une île, et dont la politique est profondément insulaire, se rattacherait à l'Europe au lieu de s'en isoler. Voilà pour la question d'ensemble. Quant

LE DOCTEUR l'USEY 85

aux questions de détail, qui pourrait douter des solutions faciles que la conversion de l'Angleterre au catholicisme apporterait?... Que sait-on? l'affreux cancer qui lui mange le flanc guérirait peut-être; l'Angleterre catholique réparerait les maux que l'Angleterre protestante a infligés à la catholique Irlande. Ce que le grand agitateur n'a pas fait, le gouvernement anglais pourrait l'accomplir. Il y aurait dans sa chrétienne et généreuse initiative comme une expiation de la tyrannie de Cromwell, alourdie du poids de trois siècles. Quand nous avons vu récemment se produire,au sein des Chambres britanniques, une si bonne et si enthousiaste disposition vers le Saint-Père, les hommes d'État, les hommes à vue longue, avaient-ils l'instinct de la situation que leur créerait immédiatement une entente profonde avec Rome? Quand on presse les faits de l'histoire d'Angleterre, on sait combien dans la haine de Rome il entrait de haine pour les Stuarts. Les Stuarts morts, c'est autant d'apaisé, c'est autant d'éteint dans cette haine que les générations ont usée en se la transmettant. Que bientôt il n'en reste plus! Les hommes comme Newman et Pusey ont, parleurs travaux théologiques, diminué les préjugés anglicans, et ils les diminuent encore : l'un par le magnifique exemple de sa conversion, l'autre par la pureté et la vertu de toute sa vie. Ces lumières de la conduite et du génie n'auront pas brillé en vain. Dans un siècle aussi vieux de civilisation que le nôtre, il

8 6 LES l'IlILOSOPUKS FT LES I^XRIVAINS RKLIOIEUX

n'y avait qu'un moyen de retrouver la foi perdue : c'était de la refaire par la science. Dieu soil béni, la chose qui paraissait impossible est à présent consommée! Le feu de la terre a rallumé le feu du ciel. L'Angleterre ne reculera point dans la voie f[u'ont tracée les esprits les plus religieux et les plus éclairés de ce temps, où tout ce qui porte un flambeau dans su faible main va vers Dieu. L'édifice bâti par Henri VIII, consolidé par Elisabeth, ne s'écroule point encore avec fracas, mais chaque jour il s'alTaisse et plie... Que dirait-elle, la grande papesse de l'hérésie anglicane, si elle sortait de son tombeau? « Chacun mon- «. trait ses cheveux blancs au doigt, — disait Hall, — « et murmurait : Quand cette neige fondra, il y aura « un débordement. * La neige s'est fondue, mais le débordement s'est fait assez longtemps attendre. Il arrive de tous côtés, maintenant. Par les livres, par les idées, par la science, par les besoins religieux des peuples, par la tendance générale vers une unité nécessaire ; il ramène dans son flot toujours montant le catholicisme, et c'est le débordement de la vérité!

Indépendamment de l'importance actuelle du sujet qu'il irâiie :VO)'ganisation générale du travail, Fraincis Lacombe est catholique, et la solution qu'il a retrouvée plus qu'il ne l'a découverte du problème posé, à celte heure, avec un si vaste retentissement, appartient à un ordre d'idées et de faits inspirés du catholicisme. Fragment détaché d'un travail à l'étude encore, la brochure de Francis Lacombe, qui a le mérite que lord Bolingbroke estimait le plus dans les livres, c'est-à-dire d'être substantielle et courte, a été pensée en dehors des circonstances du moment* et il faut savoir gré à l'auteur de les avoir devancées. Il y gagne en autorité. Entraîné vers les études historiques par tous les instincts de sa pensée, Francis

1. De ^organisation générale du travail {Revue du Monde catholique, 15 avril 1848).

8 8 LES PflILOSOPHF.S ET LES ÉCRIVAINS RELIGIEUX

Lacombe, qui prépare depuis longtemps un grand ouvrage sur la bourgeoisie, a dû nécessairement se préoccuper de cette question qui n'est pas d'hier, quoi qu'elle envahisse tout aujourd'hui. En effet, on dirait qu'on l'oublie : l'organisation du travail, qu'on intitule la grande question des temps modernes, est une question éternelle. Elle a été posée et résolue à toutes les phases des sociétés, et si un tel fait a été méconnu, si l'on n'a pas tenu le compte qu'on devait des solutions sur lesquelles l'humanité a vécu, pendant des siècles, heureuse et puissante, la faute en est à ce mépris que des économistes ignorants ont toujours montré pour l'histoire, — pour l'histoire qui le leur rendra bien !

Or, grâce à Dieu et à son excellent esprit, Francis Lacombe n'est pas un économiste. 11 ne ressuscite pas cette science vaine du xviii^ siècle, en tout le siècle du néant. Il n'est pas non plus un utopiste du xix^ siècle. Les systèmes actuels, qui tendent à refaire un monde sans modèle, ces systèmes insulteurs du passé et que j'appellerais parricides, car ils mordent au sein la tradition dont nous sommes tous les fils, il en a pris le souci qu'ils méritent: il les a laissés dormir et rêver sur celte rude question de l'organisation du travail. Historien, il s'est contenté d'ouvrir l'histoire et d'y lire. Enveloppé dans la grande parole de Leibnitz : le passé est gros de l'avenir, comme dans un talisman de vérité, il a cherché dans le passé la

clef du difficile problème qu'on pose en ce moment, comme un sphinx qui le garderait au seuil d'une société à reconstruire. Pour Francis Lacombe, pour nous autres catholiques, les sociétés ayant leurs lois fixes d'après lesquelles elles agissent toujours, malgré les différences d'époque et ce qu'on appelle à celte heure, avec une arrogance si impérieuse, des besoins nouveaux, il a cru pouvoir montrer toute faite, et fonctionnant, en vertu de sa convenance profonde, une organisation du travail. Parce que cette organisation appartenait au Moyen-Age, à une époque couchée dans la tombe, il n'a pas cru qu'elle en partageât la poussière; il ne Ta pas cru finie, épuisée, impossible ; car une institution fondée sur la nature des choses doit échapper à la destinée de ces institutions ambulatoires que les siècles emportent avec eux. Comme idée, elle doit résister à leur action dévorante. Comme fait, si le temps l'a détruite, fille de la vérité sociale elle trouve une expiation vengeresse dans les désordres et les soufTrances qui ont déchiré les entrailles du monde depuis qu'elle ne le protège plus.

Et c'est ce que F. Lacombe a exposé avec une clarté savante et une force de déduction qui font, selon nous, un grand honneur à son intelligence et à son éducation historique. Son livre n'est pas un système, c'est un récit; mais c'est un récit qui vaut une leçon, et qui vaut même beaucoup mieux si c'est une leçon d'économie politique. Après avoir jeté un de ces re-

90 i.KS l'iiii.osni'iiKs i:t lt.s éciuvmns uEi,ir.ii;ix

gards qui résument sur la constitution du travail dans le monde antique, F. l^acombe a signalé les changements profonds introduits par le Christianisme dans la vie générale des peuples et dans la condition humaine. Maîtrisé par l'idée spéciale de son livre, il a passé vite sur tous les caractères qui distinguent le monde moderne de l'ancien monde ; car il n'y a qu'une grande division en histoire, et c'est la croix de Jésus-Christ qui l'a faite. Le monde ancien finit à cette croix qui s'élève; le monde moderne y commence; et ce qu'on a appelé le Moyen-Age n'est que la jeunesse du monde chrétien, qui ne finira plus sur la terre. Francis Lacombe, en nous prouvant que la fraternité chrétienne est un sentiment du Moyen- Age, nous a mis pour ainsi dire dans la main le lien qui nous attache invinciblement à cette époque, le lien que des sophistes disaient brisé, mais qui ne l'est pas. En effet, le droit municipal des anciens {municijjes) n'était qu'un droit d'émancipation personnelle en ces temps d'inégalité, tandis que le droit communal des modernes est le droit de tous à la communion sociale, en vertu de l'égalité humaine.

Cela posé comme incontestable, F. Lacombe explique en détail ce qu'était la commune de Paris, réunion fraternelle des six plus grands corps de l'industrie, désignée à toutes les époques sous le double nom de V Hôtel de Ville ou Maison de la Marchandise. Le chef de cette commune, directeur de l'œuvre com-

FRANCIS LACOMliK 9t

merciale avant d'être magistrat municipal, s'appela prévôt des marchands jusqu'au 15 juillet 1789 : « Élevé à sa fonction par le vote universel, il gou- « vernait à la fois tous les arts et tous les métiers, et « devenait ainsi le symbole social. Tout bourgeois — « ajoute F. Lacombe — pouvait prétendre aux hon- « neurs de la prévôté des marchands et de l'échevi- « nage ; une réputation intacte était le seul titre à la « recommandation publique. Mais un seul contrat « d'atermoiement et le plus léger soupçon suffisaient « pour le faire destituer ; car les habitants de Paris « voulaient avoir à leur tète un homme qui résumât « tous les nobles penchants de l'humanité, x-

Ce fut sous la minorité de saint Louis, de ce grand roi qui refît la morale publique de son temps, que la constitution des travailleurs fut fortement remaniée. On écrivit les règlements de chaque corporation, qui n'étaient encore que de flottantes traditions. L'œuvre d'Etienne Boileau, chargé par le roi de la réorganisation de l'État populaire, est regardée, avec raison, par F. Lacombe, comme un des faits principaux de notre histoire nationale. C'est cette vaste réorganisation qu'il a décrite dans sa brochure, à grands traits pressés, mais vivants. On y trouve tout ce qui tient aux jurandes, aux maîtrises, aux rapports des travailleurs avec l'État et la religion. Il résulterait de cet exposé rapide et plein, qu'Etienne Boileau et ses successeurs auraient appliqué ce principe éternel et sau-

veur de l'association sur la plus vaste échelle, et que les résultats qu'ils avaient obtenus étonneraient et raviraient notre sentiment démocratique d'aujourd'hui. « Les positions judiciaires, administratives et même « politiques, — dit l'auteur du livre que nous exami- « nons, — devinrent peu à peu l'apanage de la démo- '< cratie, uniquement parce qu'elle était organisée par « groupes de métiers. C'est ainsi qu'à chaque âge de « sa vie elle forma un tout harmonique. Chaque ju- « rande, pour être individuellement constituée, n'en « participait pas moins dans la sphère de son acti- « vite au mouvement de progression universelle... » L'esprit qui animait cette organisation était cet esprit catholique qui fît la force du Moyen- Age, et qui refera la nôtre quand il recommencera de souffler en nous. Dès qu'il faiblit, l'organisation du travail par corporations et par maîtrises s'altéra dans sa source même. Les maîtrises devinrent héréditaires. On établit une ligne injuste et fatale entre le fils du maître etVétranger. F. Lacombe a suivi d'un œil perçant ces dégradations successives d'une organisation qui se corrompit, mais qui, malgré la corruption à laquelle elle était en proie, fut encore une force immense au service de la démocratie jusqu'au milieu du xvi" siècle. Grâce à elle, en effet, au xiv% Etienne Marcel avait osé proclamer la souveraineté populaire, et plus tard Louis XI, ce 7'oi conventionnel, comme l'appelle F. Lacombe avec une audace d'expression qui est une fortune, Louis XI

FHANCIS LACOMBE 93

ne crut pouvoir mieux faire pour sauver sa royauté, menacée parles grands vassaux, que de reconstituer cette organisation préservatrice quand elle s'en allait en pièces de toutes parts.

Eh bien, c'est cette organisation, tombée sous les combinaisons monarchiques de Richelieu et de Louis XIV, et achevée enfin par l'édit de suppression de l'économiste Turgot, que Francis Lacombe voudrait voir rétablie au xix'' siècle, tant au nom des intérêts de la démocratie qu'au nom de l'intérêt du pouvoir ! Seulement, F. Lacombe, qui a le sens pratique fort exercé, ne relève pas l'institution tout entière pour l'imposer dans son ensemble inflexible à une situation nouvelle, il se contente de tracer quelques grandes lignes que les circonstances pourraient même encore modifier. On voit ici la raison qui a dicté à l'auteur le titre de son livre : Organisation générale du travail. Elle est générale, en effet, le but de l'auteur étant plutôt d'indiquer des principes et une tendance que d'édifier une systématisation complète : « Que tous les chefs d'industrie ou d'ateliers, que « tous les ouvriers de chaque profession — dit-il — « se réunissent et rédigent ce qu'on appelait autre- « fois des cahiers, où ils inscriront librement, égale- « ment et fraternellement, en réunions particulières, « les besoins généraux de leur industrie... Ces cahiers « des ouvriers, ainsi que ceux des fabricants, devront « servir de base à l'organisation du travail que l'As-

» semblée nationale va tUre appelée à édifier sur les « ruines du monopole et de l'individualisme. Dans « cette vaste constitution, il sera juste de voir figu- « rer un syndicat chargé de représenter chaque pro- « fession au sein de la société générale; de sur- « veiller officiellement l'éducation des apprentis dans « le ressort de chaque groupe industriel ; de juger « tous les diflFérends des fabricants entre eux ou les « différends des chefs d'ateliers avec les ouvriers, « afin que le moindre oubli des lois de l'humanité de « la part du premier envers le dernier soit frappé « d'une réprobation générale et flétri par le stigmate « du déshonneur; de veiller à l'exécution de la loi « constitutive librement consentie et à la distribution « des secours accordés aux travailleurs pauvres et « nécessiteux sur la caisse de la communauté, qu'ali- « menteront les versements pécuniaires et fixes de « tous'les associés; de blâmer, de condamner aune » amende quelconque, et même au besoin d'exclure « de l'association, tel fabricant ou chef d'atelier qui, « par une production mauvaise ou quelque autre « délit commis, soit envers les ouvriers soit envers « les acheteurs, compromettrait les intérêts moraux « ou matériels de toute une industrie. »

Certes ! nous ne pouvons qu'applaudir à de telles idées, et on ne saurait trop appeler sur elles le regard des hommes qui peuvent les couvrir et les protéger de la popularité de leur nom. Nous le disons avec fran-

chise : ce que nous aimons, ce qui nous attire dans les idées de F. Lacombe, c'est qu'elles sont profondément historiques, c'est qu'elles ne partent pas d'une lettre d'algèbre pour arriver à l'inconnu, c'est qu'elles portent l'auréole d'une expérience faite et qui a déjà réussi. Les hommes qui ne croient pas que le progrès puisse se produire autrement que dans un sens unique, répondront peut-être par la phrase courante qui dispense, en France, d'une raison : qu'avec de telles idées on veut recommencer le passé. Recommencer Le passé, voilà le grand mot ! Mais d'abord pourquoi pas, si ce passé fut intelligent^ et en tant que cela soit possible? Quelle raison empêcherait ici de se servir de l'expérience des siècles, puisqu'un seul entre tous, le xix% cherche sans la trouver une organisation du travail? Est-ce que les économistes ne sont pas à bout d'idées et d'efforts? Pourquoi donc n'essaierait-on pas d'adapter à notre époque une institution de liberté, mais de liberté organisée, qui se recommande aux hommes de sens jusque par sa ruine ; car elle est due à l'esprit faux des économistes? « Le temps — a dit Bacon — « est le plus grand des novateurs, » mais c'est un grand rénovateur aussi. Il a son action et sa réaction, comme toute chose. D'ailleurs, rien ne donne plus d'aplomb à la pensée d'un homme que les certificats de l'histoire ; l'aplomb de la pensée donne à son tour la justesse du coup d'œil, comme la solidité du corps produit la justesse de la main, et t-'est ce qui est arrivé

9 6 Li:S PHILOSOPHES ET LES ECRIVAINS RELIGIEUX

à F. Lacombe. Les jugements portés par lui sur les grands génies de l'utopie moderne, Fourier, Owen et Saint-Simon, sont d'une fermeté bienveillante, mais inflexible. Comment pourrait-il en être autrement ? Profondément catholique, préservé par une étude supérieure de l'abaissement général des esprits, l'auteur de r Organisation générale du travail ne devait-il pas nettement repousser, au nom même de la transmission du sang humain, au nom de la famille et de la propriété, les théories de ces penseurs qui agitent le monde à cette heure avec leurs chimères, et qui croyaient le féconder? Amoureux clairvoyant de la réalité, F. Lacombe n'est dupe d'aucun prestige. Il n'épargne pas même la popularité de Louis Blanc, cet éclectique de la science sociale, cet enfant indécis de plusieurs pères qui pourraient le réclamer. Il le juge en toute indépendance, et, selon nous, sa sévérité est justice :

« Organe — dit-il — du droit commun vis-à-vis « d'une société constituée par le monopole, M. Louis « Blanc veut remplacer la concurrence d'un petit « nombre par la solidarité de toutes les industries, « substituer aux fabriques particulières une associa- « tien universelle des travailleurs réunis dans des « ateliers sociaux, où les bénéfices de l'exploitation » générale seront également répartis entre les ou- « vriers, et supprimer de la sorte les successions col- « latérales, puisqu'au lieu de familles il n'y aura plus

FRANCIS LACO-MBE 97

« dans l'État, selon sa pensée, que divers groupes in- « dustriels...

« C'est réfuter de telles doctrines que de les expo- « ser, » ajoute F. Lacombe, et rien n'est plus vrai. Point de doute, en effet, que si elles étaient appliquées Mnioerse/Zemen^, la famille chrétienne, comme le calholicismera maintenue, avec la pureté de sa morale et la sévérité de son dogme, ne tombât en ruines, peutêtre pour ne plus se relever. Qu'on le sache et qu'on le nie, avec l'hypocrisie des partis qui ont leur chemin à faire et qui veulent tourner pacifiquement les résistances, ou qu'on l'avoue, au contraire, avec cette foi exaltée aux idées fausses qui a ses racines dans l'orgueil, de tels systèmes, si on les acceptait comme on les donne, ne seraient pas seulement avec le' passé une rupture haineuse et profonde, ils mèneraient droit à l'effacement radical de tout ce qui a prodiiit pendant dix-huit siècles la gloire, la force et les vertus de la société européenne. Ils feraient, dans un temps donné, sur cette civilisation dont les doubles bases sont latines et chrétiennes, le travail du fer et du cheval d'Attila; ils échoueraient, nous n'en doutons pas, — à moins pourtant que Dieu, qui use les races et qui frappe de mort les nations comme les individus, n'ait résolu que l'Europe périsse, — ils échoueraient, mais avant d'échouer ils auraient creusé un abîme qu'on ne comblerait peut-être plus qu'avec du sang.

Du reste, qu'on ne se méprenne pas sur nos paroles

et sur la sympathie que nous exprimons pour le livre de F. Lacombe. Nous ne voulons en aucune façon nier l'amélioration que le temps doit toujours apporter dans lacondition humaine. Une pareille négation serait impie. Mais nous disons que l'imagination, ce singe de l'intelligence, comme l'appelle Schiller, nous pipe souvent avec une image. Le mot progrès en est une. Le spectacle qu'il offre à l'esprit, c'est le mouvement continu et en avant. Or, l'entendre ainsi est une duperie. Le progrès est un perfectionnement, qu'on aille devant soi ou qu'on revienne sur ses pas. L'humanité, cet homme collectif, fait souvent dans sa marche ce que fait l'homme individuel dans la sienne, quand il revient chercher ce qu'il a oublié derrière lui et ce qui est nécessaire à son voyage. Comme les armées, l'humanité recule parfois pour mieux avancer. Or, si cela est, et qui oserait le contester ? les idées de Francis Lacombe sur l'organisation du travail, quoique empruntées à un autre âge, sont des idées de progrès, puisqu'elles impliquent un perfectionnement. Rien dans les circonstances actuelles n'en rend l'application impossible ; tout, au contraire, la rend opportune. Et, à ce propos, nous finirons par une vue que nous n'aurons pas besoin de recommander aux hommes de gouvernement.

Francis Lacombe a très bien montré dans son livre le rapport de cause à effet existant 'entre la destruction des assemblées corporatives et l'établissement

des clubs révolutionnaires. Les assemblées des sansculottes devaient succéder à la suppression des jurandes et des maîtrises, « inévitable métamorphose, « qui prouve que le premier droit et la destination « finale de l'homme individuel, mais collectif de nais- « sance, est l'association ». L'association commerciale brisée, il s'établit réactivement sur ses débris l'association politique. Aujourd'hui que les assemblées commerciales n'existent pas, du moins à l'état d'organisation, l'eflrayant phénomène des associations politiques se produitavec l'énergie d'une tempête. Mais ce mal, qui vient de l'oubli d'un principe, sera détruit par le principe même. Qu'on rétablisse les assemblées corporatives, dans lesquelles l'activité humaine trouvera une légitime expansion, et du même coup, sans déchirement, sans violence, on aura suppriméles dangers des clubs. On aura remplacé des réunions anarchiques où le peuple s'occupe d'idées qu'il n'entend pas, par des réunions d'ordre et de liberté où il s'occupera de ses intérêts, qu'il entend très bien. Ceci, comme on voit, n'est pas seulement de l'organisation du travail, c'est aussi de l'organisation politique, preuve de plus — car rien n'est simple en science sociale — que l'idée de Francis Lacombe est juste, puisque, dans son système, ces deux organisations se donnent la main.

L'ABBÉ BRISPOT

De tous les livres que peuvent publier la science et la foi réunies, le plus élevé dans tous les temps, mais le plus utile dans les temps actuels, c'est à coup sûr la Vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Dans les temps actuels, en effet, entre les négations matérialistes du xviii'' siècle et les affirmations rationalistes du xix°, la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ doit se dérouler avec une majesté de réponse devant laquelle, pour tout ce qui pense, il n'y a plus que le mutisme de la confusion ou le silence du respect. Laissons dire les hommes sans bonne foi! Si souvent on a répondu sans la faire taire aux objections de la philosophie, si souvent on a vu la pensée se frappant elle-même

1. Fm Vie de Nolre-Seir^nenrJésus-Chrisl, écrite par les quatre évanqélistes, coordonnée, expliquée et ordonnée par les ëainis- Pères, les docteurs et les orateurs les plus célèbres, par l'abbé Brispot (Univers, 4 janvier 1851).

t02 LKS PHILOSOPHES ET LES ECFUVAlNS RELIGIEUX

avec 1 arme de ses propres raisonnements, qu'on se trouve amené k reconnaître que l'histoire, la tradition, les faits dans leur simplicité auguste et dans leur sainte authenticité, senties meilleurs moyens de traduire la vérité clirétienne et de l'introduire ou de l'affermir dans les esprits ; sur ce point les expériences se sont accumulées, mais il importe plus qu'on ne croit de le répéter. Oui ! nous sommes arrivés à une époque où ceux qui aiment, vénèrent et se dévouent à propager les vérités du catholicisme, peuvent laisser là les argumentations inutiles, qui n'imposent plus au scepticisme même quand elles l'étonnent, et se contenter de reproduire les textes sacrés, d'où la lumière jaillit sur le monde des anciens sophistes et doit rejaillir de la même force sur les nouveaux. Qu'on regarde attentivement autour de soi! Le cercle de raisonnements dans lequel tourne, depuis tant de siècles, cette ivre créature qu'on appelle l'homme, s'est épuisé et fermé sur lui. La philosophie, la négation, l'incrédulité, après s'être beaucoup remuées dans les limites des facultés humaines, auxquelles elles tiennent comme le rayon de lu roue tient à son moyeu, sont revenues à leur point de départ en faisant un circuit immense, s'imaginant avoir progressé, comme l'animal qui pait l'herbe croit s'être avancé pour avoir péniblement tendu la corde du grossier piquet qui l'attache au sol. Immuable destin de la pensée de l'homme I Au bout d'un certain temps, la balbutie de

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l'erreur et son radotage se rejoignent dans la vie des générations comme dans la vie individuelle. C'est là une grande raison, il semble, pour que la vérité, qui ne change point, la vérité immortelle, ne se croie pas obligée, devant les insolentes exigences de l'esprit humain, de revêtir des formes nouvelles qui la feraient mieux accepter de ce Balthazar ennuyé à la dernière heure de son orgie. Non! venue d'en haut comme la lumière, la vérité révélée se rallume comme la lumière sur le flambeau où l'on croyait l'avoir éteinte. 11 n'y a qu a élever le flambeau pour qu'on l'aperçoive rayonner. Toujours présente dans un texte indéfectible, elle se démontre en s'affîrmant comme à l'origine, et se prouve une fois de plus en se répétant. Pour tout cœur pur et tout esprit juste, il est évident que la reproduction des Évangiles est la meilleure exposition des vérités de notre foi.

Ajoutez à cette vue générale et dominatrice que cette reproduction du texte saint, que cette vie de Notre-Seigneur, écrite par la plume inspirée de ses apôtres, était une de ces publications les plus indiquées et les plus appelées par les récentes polémiques de notre âge. Qui l'aurait déjà oublié ? Malgré l'indifférence dont on s'est beaucoup vanté pour une religion finie, que plusieurs considéraient, disaient-ils, comme ils auraient considéré les antiquités d'Herculanum, il s'est pourtant rencontré que le xix^ siècle, qui jouait la comédie de la plus haute impartialité à

l'endroit de tous les symboles et qui avait la prétention de les ramener à une explication scientifique, s'est élevé de plus belle contre cette religion qui a fall rvgir tous les impies, depuis Celse jusqu'à Condorcel, et l'a passionnément attaquée non plus dans sa morale et les conclusions politiques qui en découlent, mais dans le plus fondamental de ses dogmes, — la personnalité divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Chose étrange au premier coup d'oeil, mais qui n'étonne pas ceux qui connaissent la philosophie, c'est individuellement (qu'on me passe ce mot!) contre Notre- Seigneur Jésus-Christ que la philosophie, VimparliaJr philosophie du xix^ siècle, a poussé son dernier blasphème. Le monde et l'Allemagne retentissent et retentiront longtemps encore du livre déicide de Strauss. Le froid de la science et l'hypocrisie de la théologie protestante n'y font rien. Pour qui sait voir, on retrouve la ra.ge contre Vin [âme de Voltaire, concentrée sous les formes pédantesques du D' Strauss. Cette rage, vieille comme le monde et éternelle comme lui, et qui n'est, en fin de compte, que la révolte délirante de l'orgueil, sait se masquer avec la figure de chaque époque; mais une pareille mascarade ne change pas le fond des choses, et le fond des choses, c'est le travail destructeur, latent ou visible, mais implacable, de la philosophie. Ainsi, après avoir faussé la raison, faculté par faculté, et obscurci la conscience; après avoir nié en théologie, en métaphysique, en morale^ en toutes

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choses, la philosophie nie aujourd'hui en histoire. Elle continue son œuvre éternelle. Elle se sait de ce vieux xix^ siècle, profondément et presque exclusivement historique, comme tous les vieillards, qui n'ont plus d'autre fonction dans le monde que de raconter le passé, et c'est la science historique, la science même du siècle, qu'elle vient dresser, dans la plus monstrueuse de ses négations, contre la divinité de Notre-Seigneur. Eh bien, répondre à cette dernière attaque de la philosophie par le texte des Évangiles mis à la portée du plus grand nombre ; répondre à ce crime de l'histoire par le témoignage de l'histoire, telle a dû être la pensée de l'auteur de la publication que nous annonçons avec joie et que nous voudrions populariser!

Et ce n'est pas tout encore. D'autres raisons moins spéciales, mais non moins décisives, font de cette imposante publication presque un livre de circonstance, et ces raisons consistent principalement dans l'influence possible, dans l'effet moral et pratique qu'une semblable publication doit avoir sur les masses à qui elle s'adresse, — car, avec sa traduction française et ses gravures, elle s'adresse encore plus aux masses qu'aux penseurs et aux esprits lettrés. L'auteur de la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en traduisant les Évangiles a voulu les vulgariser. Sachant l'immense parti que les protestants tirent de leurs traductions de la Bible, il s'est dit que les catholiques

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pouvaient imiter cette propagation par les livres, et il a rapproché, à l'aide d'une traduction fidèle et pure, de la pensée des plus nombreux, le texte de l'enseignement divin, afin que les simples autant que les doctes pussent y réchauffer leur foi ou y désaltérer leur piété. En cela, il a répondu toujours par l'histoire, par le texte, par le fait, — les meilleures réponses de ce temps, — à de certaines notions erronées et dangereuses qui circulent, à cette heure, dans une foule d'esprits ignorants ou prévenus. La philosophie, qui s'embusque partout oii elle peut tirer de là sur la religion, ne s'est pas contentée de nier la divinité de Jésus-Christ dans les livres d'une exégèse difficile, de bouleverser le sens des prophéties, de discuter et de dénaturer les miracles. Elle a, dans les doctrines d'application et d'exécution de ce socialisme, le dernier enfant de ses entrailles, introduit avec une satanique profondeur de dessein une fausse figure historique du Sauveur des hommes, croyant sans doute qu'il resterait assez d'irrésistibles séductions dans la tête divine — défigurée par elle — pour fasciner les âmes et les entraîner à ses fins. Comme la révolution du passé, qui, dans sa familiarité sacrilège et par la bouche de ses plus cyniques enthousiastes, faisait du Fils de Dieu un sans-culotte, la révolution de l'avenir a, pour son propre compte, recruté aussi au Calvaire et métamorphosé Notre-Seigneur en un socialiste anticipé. Il fallait que le sens public fût

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aussi profondément perdu qu'il l'est pour qu'on laissât passer de si honteuses extravagances sans les couvrir d'une flétrissure universelle ; il fallait qu'on put désespérer de la raison même pour les voir accueillies et soutenueSjà tous les étages de la société, dans des livres,dans des journaux, dans des discours. Jésus, le Dieu qui a crucifié l'orgueil et la volupté humaine, qui est venu apporter au monde païen deux choses qui, pour la première fois, descendaient du ciel : l'humilité et la charité, n'est plus maintenant qu'un philosophe qui a dit aux peuples d'une voix plus douce, mais qui a dit comme les Gracques ou comme tous les souleveurs de plèbe : « Comptez vos maux et comptez-vous! » Des esprits de tout ordre ont été pris à cette horrible gageure de parti, et c'est parce que le mal a été grand à cet égard et qu'il augmente, que la vulgarisation des Évangiles est devenue de la plus grande opportunité. Avec ceux qu'on égare par des analogies menteuses, il n'y a, en effet, qu'à ouvrir l'Évangile et en étudier la doctrine. On verra s'il peut y avoir quelque chose de commun entre le Rédempteur des hommes qui nous a relevé de la chute et ceux qui, repoussant l'idée de la chute comme une calomnie à la nature humaine, nient que le monde eût besoin d'être relevé; entre Celui qui a dit : « Bienheureux ceux qui souffrent ! » et ceux-là qui parlent du droit de la créature au bonheur. Aussi, faut-il le reconnaître, dans les circonstances qui nous entourent, en face des mons-

trueuses comparaisons qu'on se permet, essayer de rendre plus populaire et plus facile cette étude de l'Évangile qui nous élèverait la tête et nous ouvrirait le cœur si nous savions y revenir, c'est là une tentative d'esprit pénétrant qui voit les maux de ce temps et leur remède, c'est une noble et touchante entreprise d'intelligence et de charité. Une Vie de Noire- Seigneur Jésus-Christ comme celle dont il est question ici, est moins un livre qu'une œuvre impersonnelle où la gloire de l'auteur n'est que le bien qu'il peut faire et le mérite des bonnes pensées dont il deviendra l'occasion. D'ailleurs, pour un chrétien et pour un prêtre, l'idée de Téternité rabougrit singulièrement la gloire, et s'il écrit son nom sur son œuvre, c'est plus pour le signaler aux fraternités de la prière que pour le livrer à ces bouffées de vent léger qui lèvent de terre un nom et l'emportent dans la renommée.

Du reste, jamais peut-être publication n'aété mieux conçue et mieux réalisée que celle-ci pour toucher sûrement le but excellent qu'elle veut atteindre. L'auteur, < l'abbé Brispot, à qui, si nous ne nous trompons, on doit un livre de prières, a fait preuve dans cette distribution nouvelle des quatre Évangiles et dans leurs diverses concordances, d'une intelligence remarquable et d'une science véritablement sacerdotale. L'œuvre essayée par lui à son tour a été plus d'une fois entreprise, et les difficultés qu'elle a toujours présentées sont nombreuses. Plus d'un courageux esprit a

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lutté avec elles; car ce n'est pas une idée d'aujourd'hui ou d'hier, mais un besoin quidate de loin dans l'Église, qu'une concorde lumineuse des Évangiles devant laquelle la mauvaise foi et la mauvaise science fussent obligées de baisser le ton et les yeux. Dès les premiers temps de l'Église, en face des premières hérésies, saint Jérôme écrivait au pape saint Damase sur la nécessité vivement sentie parles fidèles de relier et de concentrer les quatre Évangiles en un seul. Depuis cette époque, beaucoup d'évêques et de prêtres, dans la mesure diverse de leurs forces et de leur génie, ont tenté de remplir cette tâche délicate et grande que l'abbé Brispot s'est imposée et qu'il a remplie (du moins jusqu'ici) avec un rare discernement. Quatre livraisons de son ouvrage, qui formera un magnifique volume grand in-4°, ont déjà paru, et par le cintre de ce portique commencé, on peut déjà juger de la grandeur et de l'entente de l'édifice. L'abbé Brisput accompagne le texte concordé des Évangiles de commentaires, explications et notes, tirés des écrivains les plus illustres de l'Église dans l'ordre de la sainteté ou de la science, et c'est dans le choix de ces annotations, qui viennent ajouter leur lumière à celle du texte souvent d'une trop divine pureté pour tomber dans des yeux charnels sans les offenser, que l'abbé Brispot a montré les richesses d'une forte érudition religieuse et le tact supérieur qui sait s'en servir. Autant qu'il est possible de comparer l'œuvre directement et

immédiatement inspirée de Dieu à des œuvres simplement humaines, le commentaire est digne du texte. L'abbé Brispot a réuni et choisi avec un art exquis les fragments épars de cette belle mosaïque intellectuelle étendue, pour ainsi parler, sous les pieds du texte divin. Comme un de ces grands artistes lapidaires du Moyen-Age, il a incrusté de pierres précieuses le tabernacle... Mais c'est moins un but d'adoration et de rayonnement splendide qu'il a eu en vue, que la pensée plus mâle de la propagation des idées et des faits qui sont pour nous la vérité. Le prêtre, l'homme qui veut convaincre et allumer la foi dans lésâmes, est toujours en première ligne chez l'abbé Brispot. Les annotations qu'il a choisies indiquent suffisamment cette tendance fixe de sa pensée : « Ce « livre — est-il dit dans le prospectus très simple « et très intelligent qui serait la préface naturelle de « son ouvrage — n'est pas seulement le travail d'un « auteur isolé, mais l'œuvre de tous les grands i « hommes qui ont brillé dans la société chrétienne ' « depuis les temps apostoliques jusqu'à nos jours, qui « semblent s'être levés de toutes les parties du monde « et, malgré la distance des temps et des lieux, s'être « réunis, comme dans un concile auguste, pour nous « montrer comment nous devons concevoir Jésus- « Christ et interpréter son Évangile. Si l'on nous de- « mandait les noms de quelques-uns de ces grands « hommes, nous répondrions avec saint Jean Chry-

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« sostôme parlant de ceux qui l'ont précédé, que « c'est un Évode, la bonne odeur de l'Église, disci- « pie et imitateur des Apôtres; que c'est un saint « Ignace, qui porte Dieu lui-même dans sa personne; « un saint Denis l'Aréopagile, qui poussait son essor < jusque dans le ciel; un saint Hippolyte-le-Grand, « si plein de douceur et de bienveillance; un saint « Basile-le-Grand, presque égal aux apôtres ; un « saint Athanase, si riche de vertus; un saint Gré- « goire-le-Thaumaturge, soldat invincible de Jésus- « Christ; un autre du même nom et du même génie, « un saint Ephrem, dont le cœur semblait être le « temple particulier de l'Esprit-Sainll ! »

Et l'auteur de la Vie de Jésus-Christ ne s'est pas contenté de ces noms anciens et illustres^ l'éternel honneur des premiers temps. On trouve, à côté, des illustrations plus modernes, qui, après les gloires incomparables de la sainteté, ont leur autorité et leur éclat : ainsi Bossuet, Massillon, Bourdaloue, — Bourdaloue surtout, que l'abbé Brispot semble afïectionner pour l'héroïque et toute-puissante virilité du raisonnement. Entrecesnomsimmenses, l'abbé Brispot a quelquefois glissé le sien. Inspiré à son tour par le livre de sa foi et par sa cohabitation de cœur et d'esprit avec les hommes de génie qui ont écrit sur ce livre saint des pages si éclatantes et si profondes, l'abbé Brispot a plusieurs fois montré que cette espèce d'intimité, ce grand voisinage, avait porté bonheur à

sa pensée. Soit qu'il lui échappe quelque ardente prière dans une note émue, ou qu'il révèle la sagacité renseignée de 1 érudit dans un rapprochement ou une explication, on aime à retrouver l'individualité de l'homme qui a conçu le plan de cet ouvrage, tout ensemble utile et modeste, à le voir se rappeler de temps en temps avec talent et convenance au milieu des graves fragments qu'il groupe et coordonne. Le catholicisme a cela de remarquable que, par cela seul qu'il est la vérité, il élève tous les esprits dans une sphère de lumière qui les échauffe et les pénètre. Le fond des choses y est si grand qu'on y sent réellement moins qu'ailleurs les différences de génie, et que la pensée y trouve presque, comme le cœur, son égalité devant Dieu.

Telle est, en quelques mots, cette Vie de Notre-Seigneur Jésus-Chrnst, qne toutes les âmes pieuses accueilleront avec applaudissement. Typographiquement, cette publication est d'une beauté presque grandiose. Les gras'ures dont elle est ornée ont été confiées à l'habile burin de Rouargue, qui les a exécutées sur des modèles dus à l'école allemande du xvii* siècle. Ces modèles, dus au crayon de Notalis, de Matheus et de Spinx, et qui ont été retrouvés dans une pauvret cabane de paysans à Magny, sont d'une naïveté d'inspiration qui ferait croire qu'ils appartiennent à une époque d'une date plus ancienne que celle qu'ils portent, si on ne savait pas que l'Allemagne, par le fait

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seul du génie qui lui est personnel, peul,au xvii* t^iècle, équivaloir, en naïveté de touche et en candeur de sentiment, à ce que pouvaient être les autres nations de l'Europe au Moyen-Age. Si le protestantisme iconoclaste a tué en Allemagne l'inspiration catholique, il a ébranché l'arbre même du génie national, intimement religieux ; mais ce qui est resté catholique dans cette terre prise sous les glaces de l'examen de Luther, n'a point perdu son flot pur de naïveté, si naturellement épanché. On le voit suffisamment à ces dessins si vrais dont l'ouvrage de l'abbé Brispot estorné, et qui en rendent la gravité et plus aimable et plus touchante ; que disons-nous? plus véritablement catholique. Le catholicisme, en effet, est essentiellement imagier, comme il est essentiellement artiste. Il fait le siège du cœur de l'homme avec tous les arts qui répondent aux nobles instincts de la créature de Dieu. Il entre, par les images, dans le creur des peuples, qu'il réchauffe et qu'il inspire. Pour notre part, nous connaissons des mots sublimes (et un mot sublime c'est de la vertu instantanée) inspirées à des âmes simples par les plus simples images. Ah ! en a-i-il souffert! des torrents! disait un jourune pauvre femme toute en larmes devant une grossière enluminure qui représentait la Passion de Notre-Seigneur. L'artiste catholique note de pareils cris quand il les entend, et le penseur sait ce qu'ils contiennent... Les gravures du livre de l'abbé Brispot, au nombre de cent vingt-

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huit, représentent les scènes les plus solennelles etles plus pathétiques du passage du Fils de Dieu sur la terre. Et véritablement, dans un temps où l'archéologie religieuse est en honneur et refleurit de toutes parts, elles offriront plus d'intérêt peut-être aux esprits curieux des choses du passé que si elles avaient appartenu à une pensée contemporaine.

Puisse cette publication, due aux travaux et aux efforts d'un prêtre, avoir tout le succès qu'elle mérite et faire tout le bien qu'elle peut produire ! Nous encourageons toujours de nos vœux les publications de ce genre, tous les ouvrages qui, comme cette Vie de Aotre-Seigneur Jésus-Christ, remettent en lumière et en solidité les assises mêmes de notre religion et de notre foi. Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons en finissant ; car c'est l'idée qui doit incessamment planer sur tous les esprits religieux. Nous sommes arrivés à une époque où les discussions tombent d'elles-mêmes, où ce qu'on appelle la logique en a tant fait qu'elle est déshonorée, et où les épouvantables fatigues de l'anarchie nous guériront peut-être de l'anarchie. Qui sait? Dieu aurait peut-être cette pitié de nous! Rien donc de meilleur, rien de plus approprié à l'état des choses, que de reprendre l'âme de l'homme par la base et de le conduire jusqu'au faîte, de recommencer son éducation religieuse en revenant à ces éléments sacrés qu'il a oubliés ou méconnus. Depuis que le xviii^ siècle a achevé dans les

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Ames modernes le travail putréfiant qu'y avait commencé la Renaissance, nous sommes tellement pourris (le paganisme que ce qui fut, il y a dix-huit cents ans, la bonne nouvelle pour le monde, serait encore aujourd'hui la bonne nouvelle, comme au lendemain de la Rédemption.

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