‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 1 sur 66 · Les philosophes francais du 19. siecle · texte numérisé non relu

Les philosophes francais du 19. siecle

J’étais au quartier latin, en 1852, et je vivais avec cinq ou six jeunes gens qui aimaient à lire. Ils passaient leurs journées aux bibliothèques et aux amphithéâtres, et le soir s’amusaient à raisonner.

L’un d’eux savait les hautes mathématiques et les langues orientale», et travaillait à l’histoire des mathé-' matiques. Un autre, botaniste, écrivait la physiologie des orchidées. Un autre, médecin, étudiait l’bérédité dans les maladies. Un autre prétendait que l’histoire des mœurs pendant les trois derniers siècles est à la bibliothèque des estampes. Plusieurs savaient le droit, d’autres la chimie. Nous connaissions plusieurs savants et quelques artistes ; et nous les traitions en supérieurs parce qu’ils nous traitaient en égaux.

Ces entretiens étaient fort vifs et sincères. Souvent on y discutait par écrit, pour mieux serrer le raisonnement et éviter les équivoques. On riait tout haut des doctrines risibles, et quand on rencontrait un argument faux, fût-il officiel, on le persécutait de réfutations et^ de moqueries, comme im sot et comme un ennemi.

Presque tous ces jeunes gens avaient pratiqué une science , ce qui leur avait donné le dégoût de la philosophie littéraire; ils n’y voyaient qu’une rhétorique élégante, et quand on leur demandait ce que c’est que la

Digilized by Coogle

PRÉFACE

philosophie classique, ils répondaient que c’est la philosophie à l’usage des classes.

De ces conversations est sorti le livre qu’on va lire. Je leur ai conservé leur tour et leur franchise ; mes personnages sont presque tous réels. J’avais du plaisir à copier mes souvenirs. Je sais que ces façons sont irrévérencieuses, et qu’on ne doit jamais appeler une chose par son nom. Mon excuse est que ce livre n’est point fait pour les personnages établis. Je souhaitais persuader mon lecteur, et mon lecteur ne doit pas avoir trente ans. Passé cet âge, les opinions sont faites; on lit pour* s’amuser, pour être au courant de ce .qui s’écrit, pour s’éclairer sur un détail. Quant aux fondements ils sont bâtis, maçonnés, inébranlables; autour d’eux l’habitude, la paresse d’esprit, les occupations pratiques, la nécessité de ménager les puissances, le désir de garder ses amitiés font comme un ciment que rien ne peut dissoudre. Désormais on ne renouvelle plus sa philosophie; on tire les conséquences de celle qu’on s’est choisie, ou plutôt, ordinairement, on n’en a plus ; on songe à des choses plus importantes, aux intérêts d’argent, d’ambition, de parti ; on aperçoit les discussions abstraites derrière soi, dans im lointain obscur, comme un exercice de jeimesse ; on sourit des gens naïfs qui s’y livrent ; on les regarde de haut, et l’on s’amuse à les voir raisonner sur les causes, comme on se divertit à voir les enfants qui jouent au palet. C’est donc pour les jeunes gens qu’il fallait écrire. De vingt à vingt-huit ans, beaucoup d’entre eux pensent ; leur esprit, neuf et libre encore, peut s’éprendre des idées générales.

PRÉFACE

ni

N’ayant ni métier ni ménage, ni soucis d’argent ni sonci de places, ils se livrent à la logique et ne s’inquiètent que de la vérité. C’est la démonstration qui les touche, non l’agrément ou la convenance ; pour admettre une opinion il leur suffit qu’elle soit prouvée. J’ai essayé de prouver la mienne ; quand j’ai réfuté une doctrine, j’ai marqué du doigt la page et la ligne du sophisme, j’ai dit son nom, son origine, le fait palpable et connu qui le contredit; j’ai voulu que chacun pût refaire en soi-même la série des vérifications qui le renversent ; j’ai employé les exemples les plus simples, le style populaire ; j’ai exposé des théories abstraites, comme une affaire pratique et personnelle, avec toutes les familiarités et les émotions qu’une telle affaire inspire et exige. Le lecteur me pardonnera s’il considère qu’il s’agissait nonde spéculation pure, maisd’une philosophie régnante, officielle, qui forme les esprits depuis un quart de siècle, qui les formera encore pendant un quart de siècle, qui les prend du moment où ils s’ouvrent, qui pèse sur eux avec toute la force d’une institution, qui dure en eux, qui les tient dans le reste de leur carrière, qui, sous toutes les formes et par toutes les bouches, vient à toute minute heurter ou étouffer toute invention et tout effort. Je l’ai subie moi-même, et je sens bien que je n’aurais pu en parler autrement.

Un livre de réfutation n’est pas un livre de théorie ; je n’exposais pas, j’attaquais ; je n’étais point tenu de

PREFACE

produire un système ; je n’ai fait qu’indiquer une direction. Un seul point a été traité, et, comme il est capital, je demande la permission de le marquer ici.

Il y a toute une classe de choses, substances, essences, causes, natures, forces, qu’on nomme êtres métaphysiques, et qui, en effet, sont la matière de la métaphysique. Tous ces noms se réduisent à un, qui est c*elui de cause; car ils désignent tous ce je ne sais quoi d’inconnu et d’intime, qui produit et explique les propriétés et les changements des objets. La science a pour but de trouver la cause de chaque objet et la cause des causes qui est celle de l’univers. C’est pourquoi , si vous entendez par cause une certaine chose, vous aurez une certaine idée de l’univers et de la science, et si vous entendez par cause une chose différente, vous aurez une idée différente de la science et de l’univers.

.Deux philosophies principales subsistent aujourd’hui en France et se retrouvent avec des petites nuances en Allemagne et en Angleterre : l’une à l’usage des lettrés ; l’autre à l’usage des savants ; l’une qui s’appelle chez nous le spiritualisme; l’autre qui s’appelle chez nous le positivisme. Voici leur doctrine sur les causes, en quelques mots.

Les spiritualistes (j’entends ceux qui pensent) considèrent les causes ou forces comme des êtres distincts, autres que les corps et les qualités sensibles, semblables à la force intérieure que nous appelons en nous volonté, tellement qu’en dessous du monde étendu, palpable et visible , il y a un monde invisible , intangible, incorporel, qui produit l’aütre et le soutient.

PREFACE

Les positivistes considèrent les causes ou forces, notamment les causes preniières, comme des choses situées hors de la portée de l’intelligence humaine, de sorte qu’on ne peut rien affirmer ou nier d’elles ; ils retranchent ces recherches de la science et la réduisent à la connaissance des lois, c’est-à-dire des faits généraux et simples auxquels on peut içjgmener les faits complexes et particuliers.

Les spiritualistes, par exemple, disent que la cause de la vie est la force vitale, sorte d’être incorporel, uni à la matière pour l’organiser, et que la cause de l’univers est un être distinct, spirituel, subsistant par luimême et assez analogue à l’âme que nous apercevons en nous.

Les positivistes, au contraire, déclarent ne rien savoir ni sur la cause de la vie, ni sur la cause de l’univers. Ils se bornent à noter la somme et la direction des réactions chimiques et deg actions physiques qui composent la vie, et à grouper les lois expérimentales qui résument tous les faits observés dans notre univers.

Les spiritualistes relèguent les causes hors des objets , les positivistes relèguent les causes hors de la science. Réunis sur le principe et divisés sur les conséquences, ils s’accordent à situer les causes hors du monde observé et ordinaire pour en faire un monde extraordinaire et à part, avec cette différence que les spiritualistes croient pouvoir connaître ce monde et que les positivistes ne le croient pas.

C’est pourquoi si l’on prouvait que l’ordre des causes se confond avec l’ordrô des faits , on réfuterait à la fois

PRÉFACE

les uns et les autres ; et les conséquences tombant avec le principe, les positivistes n’auraient plus besoin de mutiler la science , comme les spiritualistes n’auraient plus le droit de doubler l’univers.

C’est ce qu’on a tenté de faire ici, et on a osé le tenter; car toute la difficulté consistait à se préserver d’une illusion d’optique qui pous fait prendre les causes pour des êtres, qui transforme des métaphores en substances, et qui donne à des fantômes la consistance et la solidité. Pour s’en délivrer il fallait assister à leur naissance. Il .fallait voir naître l’idée de cause, et à cet effet, choisir cinq ou six des cas qui la font naître, les choisir palpables et vulgaires, tout explorés et circonscrits, noter en chacun d’eux la circonstance qui la suscite, limiter et définir cette circonstance, avancer pas à pas dans les sentiers étroits des psychologues et des grammairiens. Alors seulement on sait exactement ce qu’est une cause. Ces petites analyses en philosophie ont le même» effet que les mesures précises en astronomie. En mesurant des dixièmes de seconde, on calcule la distance des étoiles à la terre. En précisant l’idée de cause, on peut renouveler son idée de l’Univers.

Par ces décompositions minutieuses, on a montré que la cause d’un fait est la loi ou la qualité dominante d’où il se déduit ; qu’une force active est la nécessité logique qui lie le fait dérivé à la loi primitive, que la force de pesanteur est la nécessité lopque qui lie la chute d’une pierre à la loi universelle de la gravitation. On en a conclu contre les spiritualistes qu’il n'y a pas besoin d’inventêr un nouveau monde

PRÉFACE

pour expliquer celui-ci , que la cause des faits est dans les faits eux-mêmes, qu’il n’y a point un peuple d’êtres spirituels cachés derrière les objets et occupés à les produire, que la source des êtres est un système de lois, et que tout l’emploi de la science est de ramener l’amas des faits isolés et accidentels à quelque axiome générateur et universel.

Mais en même temps on peut en conclure contre les positivistes que les causes ne sont point un monde mystérieux et inaccessible , qu’elles se réduisent à des lois, types ou qualités dominantes, qu’elles peuvent être observées directement et en elles-mêmes, qu’elles sont enfermées dans les objets, que partant on peut les en extraire, que les premières ayant la même nature que les dernières peuvent être comme les dernières dégagées par abstraction des faits qui les contiennent, et que l’axiome primitif est compris dans chaque événement qu’il cause, comme la loi de la pesanteur est comprise dans chaque chute quelle produit.

C’est pourquoi au delà de toutes ces analyses inférieures qu’on appelle sciences, et qui ramènent les faits à quelques types et lois particulières, il y a une analyse supérieure qu’on appelle métaphysique , et qui ramène ces lois et ces types à quelque formule universelle. Cette analyse ne dément pas les autres, elle les complète. Elle ne commence pas im mouvement différent, elle continue un mouvement commencé. Elle reçoit de chaque science la déGnition où cette science aboutit, celle de l’étendue, du corps astronomique, des lois physiques, celle du corps chimique, de l’individu vivant, de

Vlll PRÉFACE.

la peucJe. Elle décompose les définitions en idées ou éléments plus simples, et travaille à les ordonner en série pour démêler la loi qui les unit. Elle découvre ainsi que la nature est un ordre de formes qui s’appellent les unes les autres et composent un tout indivisible. Enfin, analysant les éléments des définitions, elle essaye de démontrer qu’ils ne pouvaient se réunir qu’en un certain ordre de combinaisons, que tout autre ordre ou combinaison renfermait quelque contradiction intime, que cette suite idéale, seule possible, est la même que la suite observée, seule réelle, et que le monde découvert par l’expérience trouve ainsi sa raison comme son image dans le monde reproduit par l’abstraction.

Telle est l’idée de la nature exposée par Hégel, à travers des myriades d’hypothèses, parmi les ténèbres impénétrables du style le plus barbare, avec le renversement complet du mouvement naturel de l’esprit. On vient de voir que cette philosophie a pour origine une certaine notion des causes. J’ai tâché ici de justifier et d’appliquer cette notion. Je n’ai point cherché autre chose ici ni ailleurs.

H. Taine.

Page 1