‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 2 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M. LAROMIGUIÈRE

Il y a encore par le monde de vieux sensualistcs. L’un d’eux, disciple de M. Laromiguière en 1812, m’a conté la conversation que voici :

C’était dans la cour de la Sorbonne, quelques années plus tard, à la sortie d’un autre cours. Le sensualiste endurci était arrêté par un jeune étudiant son ami, qui le prenait par le bouton de sa redingote et lui disait :

« Bonjour, cher monsieur, comment vous por-

tez-vous? Êtes-vous toujours sensualiste, immoral et athée?

— Comment ?

— Oui ; vous n’admettez pas que la raison soit une faculté distincte ; vous attaquez tes idées innées ; vous dites qu’une science parfaite n’est qu’une langue bien faite. Vous renouvelez Condillac ; donc vous ne pouvez croire niàla vérité, ni à la justice, ni à Dieu.

— Bon Dieu !

— Oh! je sais ce que vous allez dire; vous séparez l’attention de la sensation, vous restituez quelque degré d’activité à l’âme. Palliatif inutile. Au fond, vous ôtes du xvin* siècle; votre philosophie détruit la dignité de l’homme; vous êtes réduit au matérialisme ou au scepticisme. Choisissez.

— Je vous remercie, mais je ne choisis pas.

' C’est que vous êtes inconséquent. Le sensua-

liste nie la raison, qui est la faculté de connaître l’absolu. Donc il détruit les preuves de l’existence de Dieu, qui est l’absolu. Donc il détruit les principes de la science, qui sont des vérités absolues. Donc il détruit les principes de la morale, qui sont des vérités absolues.il est donc athée, sceptique, immoral ; c’est une ruine universelle. Voilà les conséquences qu’entraîne la philosophie du fini; il faut ramener l’infini dans l’univers et dans la science. Sans l’infini, point de fini ; car le fini, n’étant fini que par quelque autre fini, ne saurait se soutenir par lui-même. L’infini est

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le primitif; le fini est le dérivé. Oter finfîni du fini, c’est supprimer le fini avec l’infini. Vous ne pouvez vous tirer de là. Mais adieu ; trois de mes amis m’attendent; nous devons discuter aujourd’hui la manière dont l’intelligence passe du moi au non-moi, et du subjectif à l’objectif. »

Le pauvre disciple de Laromiguière, un peu confus et inquiet, monta à la bibliothèque de la Sorbonne, et pour se rassurer ouvrit le premier volume de son professeur. « Serait-il bien possible, disaitil, que la doctrine de mon cher maître renfermât de si étranges conséquences ?» Et il relut les passages suivants :

L’harmonie admirable qui règne sur la terre et dans les deux force la raison à reconnaître une intelligence suprême qui a tout disposé avec une souveraine sagesse.

L’idée de Dieu sera à l’épreuve do toutes les attaques, si elle s’appuie sur iesentiment. Du sentiment de sa faiblesse et de sa dépendance, l’homme ne s'élèvera-t-il pas par un raisonnement inévitable à l’idée de la souveraine indépendance et de la souveraine puissance? du sentiment que produisent en lui la régularité des lois de la nature et la marche calculée des astres, à l’idée d'un ordonnateur suprême? du sentiment de ce qu’il fait lui-même quand il dispose ses actions pour les conduire vers un but, à l’idée d’une intelligence infinie? Ces trois idées no sont qu’une seule idée. Mais comme celte idée unique sort de trois sentimentsdi vers, on a pu, en la prenant sous trois points de vue, en faire le moyen de trois argumenis de l’existence de Dieu , distincts et séparés. Le premier est puisé au fond même de notre na>>

lure. Le second éclate dans la magnificence du spectacle de Tunivers. Le troisième nous vient avec une force irrésistible de la considération des causes finales.

Et un peu plus loin :

Ce qui constitue proprement la bonté morale, c’est la fin que se propose l’agent libre, à savoir, le bien de ses semblables , et quelquefois aussi d’autres motifs , comme celui de ne pas blesser la dignité de sa nature, de nous conformer à l’ordre, et surtout do nous soumettre à la volonté de notre Créateur.

Sensation, statue! Il n’en faut pas davantage à certains esprits pour crier au matérialisme. — La sensation de l’âme est distincte de l’impression de l’organe. — L’âme est une substance immatérielle, incteiidue, simple, spirituelle. Vous ne pouvez nier la simplicité et la spiritualité do l’âme, qu’en niant que vous ayez la faculté de comparer, ou qu’en admettant en vous pluralité do moi, pluralité de personne.

Ces passages et beaucoup d’autres semblables, tirés deCondillac lui-même, le consolèrent un peu ; « Car enfln, se disait-il, il est clair que mes philosophes admettent toutes ces sages et honnêtes doctrines, non par pudeur, complaisance ou bonté de cœur, mais par démonstration. Leur philosophie ne les en détourne pas, elle les y conduit; elle leur fournit des arguments, non des objections. Pourquoi donc mon jeune étudiant les pousse-t-il de force dans des opinions dont ils s’écartent avec horreur? Pourquoi veut-il que son chemin soit le seul praticable? Pourquoi m’oblige-t-il à m’y engager?

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Est'Ce qu’il n’y a pas cinquante routes pour arriver au même but? Est-ce que les philosophes qu’il approuve le plus n’ont pas établi l’existence de Dieu, chacun par des preuves différentes, et en prenant soin de déclarer mauvaises celles de leurs prédécesseurs? Descartes rejetait l’argument des causes finales, Leibnitz celui que Descartes tirait de l’idée d’infini, Kant toutes les démonstrations, excepté celle qu’il découvrait dans la loi morale. Les sensualistes seuls seraient-ils exclus du droit commun, et leur défendrait-on de prouver Dieu à leur manière? D’autant plus que cette manière est claire, simple, exempte de grandes phrases et d’abstractions rébarbatives, pouvant être employée dans un fauteuil au coin dç la cheminée, et n’ayant pas besoin d’être étalée en chaire, avec accompagnement de métaphores et d’éloquence. Il me semble que la méthode de réfutation qu’emploie mon jeune ami n’est qu’une machine de guerre. Il s’est dit peutêtre que le raisonnement n’a pas de prise sur le public. Attaquez une psychologie par une psychologie; vous convaincrez quatre ouj:inq esprits solitaires, mais la foule vous échappera. Au contraire, proclamez bien haut que si l’on continue à croire vos adversaires, Dieu, la vérité, la morale publique sont en danger; aussitôt l’auditoire dressera les oreilles; les propriétaires s’inquiéteront pour leur bien, et les fonctionnaires pour leur place; on re-

CHAPlTnE I.

gardera les philosophes dénoncés avec défiance ; par provision on ôtera leur livre des mains des enfants; le père de famille ne laissera plus manier à son fils un poison probable. Cette probabilité, d’ elle-même, deviendra certitude, et les pauvres gens, tout honteux de leur réputation nouvelle, baisseront le dos, laisseront passer l’orage et se tiendront cois, silencieux dans leur cachette, espérant que, dans cinquante ans peut-être, la doctrine des esprits les plus lucides, les plus méthodiques et les plus français qui aient honoré la France, cessera de passer pour une philosophie de niais ou d’hommes suspects. »

Voilà le raisonnement que se fit mon vieux sensualiste. C’était un signe du temps : au lieu de le réfuter, on l’égorgeait; il avait beau crier, la chose était faite. Avant de raconter comme on la fit, je voudrais regarder un moment la doctrine abattue. Les lecteurs ne refuseront pas de s’arrêter devant le dernier et le plus aimable de ses défenseurs.

Les hommes qui l’ont connu disent que sa conversation avait un charme dont on ne pouvait se défendre, et ses leçons furent une conversation. 11 n’avait jamais l’air d’être en chaire; il causait avec ses élèves comme un ami avec ses amis. Ses gestes

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étaient rares, son ton doux et mesuré, et, pendant que ses yeux s’éclairaient de la lumière de l’intelligence, sa bouche, demi-souriante et parfois moqueuse, ajoutait les séductions de la grâce à l’ascendant de la vérité. Il était dans la philosophie comme un homme du monde dans sa maison; il en faisait les honneurs avec un bon goût et une politesse exquise; il allait au-devant de ses hôtes, leur prenait la main, les conduisait sur tous les points de vue qui pouvaient les intéresser ou leur plaire. Il ne leur imposait point l’obligation d’admirer ou de croire ; il les laissait libres, et cependant les guidait avec une bonté si complaisante et par des sentiers si unis, qu’on ne pouvait s’empêcher de le suivre et de l’aimer. Il prenait ,pour lui toute la peine : il excusait d’avance la marche embarrassée des esprits lourds ; il leur demandait pardon de leur sottise, et se chargeait de leur faute avec toute la modestie de la science et de l’urbanité.

Je suis loin , disait-il , de partager l’opinion trop généralement répandue que les questions de métaphysique se refusent à la clarté des questions de physique ou de mathématiques. J’aurais quelque intérêt sans doute à vous entretenir dans une pareille opinion; elle me servirait d’excuse, et pour le passé , et pour l’avenir ; mais tous les prétextes que je pourrais alléguer ne seraient que de vains prétextes, et je dois faire l'aveu que, s’il m’arrive de laisser paraître do l’hésitation ou de l’embarras, ce sera toujours ma faute, et non celle des matières que je traiterai. Tous les sujets peu-

vent être traités avec une clarté égale, tous sans aucune exception , car tous les raisonnements s’appuient sur des jugements, et tous les jugements sur des idées. Si donc nos idées sont bien claires, pourquoi leur clarté no se communiquerait-elle pas à nos jugements , à nos raisonnements, à notre discours? S’il en est ainsi, yousavez le droit de vous plaindre de moi, lorsque vous ne m’entendez pas; et je n’aurais le droit de me plaindre de vous, que si vous ne me donniez pas une attention suffisante. Mais vous me l’accordez toujours, et vous voulez bien me dire souvent que vous m’avez entendu.

Au milieu de ces analyses se glissaient de petites phrases un peu malicieuses, railleries à peine indiquées et aussitôt réprimées, si légères que les gens qu’elles effleuraient devaient eux-mêmes sourire, et lui savoir bon gré de les avoir repris. Depuis dix leçons déjà, il parlait de métaphysique, sans avoir défini ni le mot ni la chose; plusieurs auditeurs, embarrassés, et voulant à toute force une formule pour la mettre en tête de leurs cahiers, le pressaient d’interrogations.

Voici encore une leçon , dit-il en montant en chaire, qui m’est commandée par les questions que l’on m’adresse. Et je ne dois pas craindre que mon cours de philosophie en soit plus mal ordonné. Comme vos questions se rapportent toujours à ce qui vient d’être dit , il faut bien que mes ré-, penses, si elles ont quelque justesse, soient en harmonie avec ce que j’ai enseigné précédemment. Ainsi, tout écart m’est défendu, et c’est à vous que je le dois.

Ceci est un compliment d’entrée, une politesse

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gracieuse et pourtant équivoque, bienveillante si l’on veut, et, si l’on veut, ironique.

La suite va nous l’apprendre :

Je cherche à m’expliquer le motif d'une question pareille. Comme, dans bien des têtes, les mots métaphysique, obscurité, difficulté, se trouvent confondus, il se pourrait que, si j’ai quelquefois eu le bonheur de m’expliquer avec clarté , on ait cru entendre autre chose que de la métaphysique. Je serais heureux de vous avoir causé une telle surprise.

Mais qu’est-ce donc que la métaphysique?

Bientôt on demandera : Qu’est-ce que c’est que la logique ? Qu’est-ce que la morale? Qu’est-ce que la philosophie? Ailleurs on demande : Qu’est-ce que l’éloquence? Qu’est-ce que la poésie? Qu’est-ce qu’une idylle? En quoi son essence diffère-t-elle de l’essence d’une églogue? Le Télémaque estil un poëme ou un roman?

Le but principal de cette leçon est moins de vous dire ce que c’est que la métaphysique, d’en déterminer l’idée, que do vous prémunir contre cette habitude universelle de questionner, contre cette impatience de voir défini ce qu’il n’est pas encore temps de définir.

Le professeur reparaît et corrige son auditoire. Et pour rendre la leçon plus complète et plus vive, il en fait une petite scène. Il représente d’un côté un groupe d’étudiants qui discutent avec la ferveur desnéophytes cinq ou six définitions de la philosophie; puis une assemblée d’hommes graves qui proposent sentencieusement cinq ou six déflnitions différentes des premières et différentes entre elles. Il entrechoque devant ses auditeurs cette foule d’abstrac-

lions, d’explica,tions et d’argumentations ; et quand il les voit bien assourdis par le bruit du combat et par le choc sonore de pompeux adjectifs philosophiques, il les emmène doucement hors de la mêlée, éclaircit leurs idées par des exemples familiers, les engage adroitement dans la bonne route, leur fait découvrir d’eux-mémes et près d’eux ce qu’ils cherchaient si loin et dans les autres, et les laisse satisfaits d’eux, contents du maître, enrichis d’une idée claire, et munis d’une leçon de patience et de discrétion.

Cet art d’animer les dissertations et de mettre la philosophie en dialogue indique une verve secrète et une imagination capable de peindre aux yeux les objets. Lorsque le cours de la logique portait le professeur d’analyse vers des endroits plus riants et plus agréables, il ne s’en détournait pas ; il consentait parfois à ramasser sous ses pas quelques fleurs littéraires; il choisissaitvolontiers celles qui, simples et populaires, pouvaient se montrer sans disparate au milieu des raisonnements psychologiques, comme un bluet dans une gerbe d’épis mûrs. Il raillait les métaphysiciens amateurs de métaphores , pour qui « l’entendement est le miroir qui réfléchit les idées, » et qui définissent la volonté « une force aveugle guidée par l’entendement, éclairée par l’intelligence. * Mais au même instant il oignait l’exemple au précepte, et disait dans ce

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style choisi dont ses maîtres lui avaient donné le modèle :

L’homme est porté à tout animer , à tout personnifier , à mettre quelque chose d’humain jusque dans les objets qui ont le moins de rapport à sa nature, k la source d’un ruisseau, il a placé une jeune fille, une nymphe , dont l’urne penchante verse l’eau qui doit arroser le gazon des prairies ou désaltérer le voyageur. A celle d’un grand fleuve, c’est un homme dans la force do l’âge, c’est un demi-dieu couché tranquillement au milieu des roseaux, et contemplant d’un œil satisfait les campagnes qu’il féconde et qu’il enrichit. Mais si les beaux-arts ne plaisent que parles fictions, la philosophie ne platlque par la vérité: elle doit s’interdire tout ce qui peut la voiler, je ne dis pas ce qui peut l’orner.

Ces ornements employés avec tant de mesure et placés avec tant de goût ne sont point le principal charme de son style. On y aime avant tout la facilité abondante et le naturel heureux. Les idées s’y suivent comme les eaux d’une rivière tranquille. La première conduit dans la seconde, la seconde dans la troisième, et l’on se trouve amené au milieu du courant sans y avoir songé. Elles vous portent et vous font avancer d’elles-mêmes; on n’a pas besoin d’eflort, on pense sans le vouloir, et l’on ne s’aperçoit de son progrès et de ses découvertes qu’au plaisir paisible dont insensiblement on se trouve pénétré.- Le mouvement n’est pas rapide ; l’auteur n’entraîne point l’esprit par l’élan d’une logique

impétueuse; il le promène doucement autour d’une foule d’idées familières. Ces idées, qui paraissent claires, ont pourtant besoin d’être éclaircies; son premier travail est de les éclaircir. Il les ramène à leur origine, et note les légères différences qui les séparent; il marque soigneusement le sens des mots et les nuances des expressions ; il enseigne aux gens le français qu’ils croient avoir appris, et la logique qu’ils pensent savoir de naissance. Rien de plus agréable que ces fines distinctions et ces ingénieuses analyses. La science n’a pas coutume d’avoir tant d’aisance, ni la psychologie tant de grâce ; et ce qui ajoute à leur prix , c’est qu’elles ne font point sortir le public du terrain où il a coutume de se tenir; elles semblent le complément d’un cours de langue ou de littérature; l’auteur décompose une fable de La Fontaine pour faire le catalogue des opérations de l’esprit; une phrase de Bufîon, pour prouver que tout raisonnement est un composé de propositions identiques. Les grands auteurs font cercle autour do sa chaire ; il en descend le plus souvent qu’il peut et leur cède la parole ; il prétend qu’ils sont les meilleurs maîtres d’idéologie, et que leur style est toute une logique. Il nous renvoie à leurs livres, il ramène la philosophie à l’art d’écrire, et, à force de se rapprocher d’eux, mérite presque d’être rangé à côté d’eux.

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