‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 28 sur 66 · Du Vrai, etc., p · texte numérisé non relu

Du Vrai, etc., p

fautes de langue. Quelqu’un disait ; « La métaphysique s’occupe à souffler des ballons; la grammaire vient, et les crève*avec une épingle. »

Par quelle opération formons-nous ces jugements nécessaires et ces idées d’objets infinis ? Au lieu de faire des raisonnements, regardons des faits. Formons un de ces jugements et une de ces idées sous, les yeux du lecteur ; il saura comment les uns et les autres se forment en les voyant se former.

Nous allons chez le gros mathématicien qui fume; nous le saluons, et nouà l’abordons ainsi :

« Monsieur, nous sommes philosophes, c’est-àdire fort embarrassés et à court. Il s’agit des propositions nécessaires. Si vous en connaissez, comment les découvrez-vous ?

— Messieurs, c’est mon métier, je n’en découvre pas d’autres; prenez des chaises; je vais en trouver devant vous.

K Avec de la craie, je trace sur le tableau un trianc gle A B G ; par le sommet G, je mène une parallèle à la base. L’angle I égale l’angle 5 comme alternes internes ; l’angle 2 égale l’angle 4 pour la même raison ; ajoutons des deux parts une môme

quantité, l’angle 3 ; la somme des angles 1,2,3, égalera la somme des angles 3,4,5. Mais la première somme, comprenant tout l’espace-qui est au-dessous d’une ligne droite, égale deux angles droits. Donc la deuxième somme, qui est celle des trois angles du triangle, égale deux angles droits. Donc, nécessairement et universellement, dans tout triangle, la somme des trois angles égale deux angles droits.

— Monsieur, comment avez-vous fait? '

— J’ai tracé un triangle particulier, déterminé, contingent, périssable, A B et C, pour retenir mon

imagination et préciser mes idées. J’ai extrait de lui le triangle en général ; pour cela je n’ai considéré en lui que des propriétés communes à tous les triangles, et je n’ai fait sur lui que des constructions dont tout triangle pourrait s’accommoder. Analysant ces propriétés générales et ces constructions générales, j’en ai extrait une vérité ou rapport universel et nécessaire. J’ai retiré le triangle génial compris dans le triangle particulier ; ce qui est une abstraction. J’ai retiré un rapport universel et nécessaire contenu dans les propriétés générales de la construction générale ; ce qui est encore une abstraction. Pour découvrir une proposition universelle et nécessaire, il suffit donc d’employer l’abstraction.

— Ainsi vous n’avez pas contemplé la pensée de Dieu ?

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— Pas que je sache,

— En effet, il était plus court de contempler le triangle abstrait. Mais soyez complaisant jusqu’au bout, et donnez-nous encore un exemple.

— 7 ouvriers font 14 mètres d’ouvrage; combien 12 ouvriers en feront-ils? Par une règle de trois, on trouve que le nombre demandé est 24.

« Ce problème contient des nombres déterminés dont aucun n’est nécessaire, et qui pourraient tous être remplacés par d’autres. A leur place, mettons des lettres ; nous les transformerons ainsi en quantités indéterminées, générales et abstraites

« A ouvriers font H mètres ; combien B ouvriers en feront-ils ?

€ Nous arrangeons ces quantités en équation, et nous faisons les transpositions et transformations nécessaires; ce qui signifie que, par abstraction ou analyse, nous tirons d’une expression les diverses expressions qu’elle contient ;

Ax a: = BXH,

« Cette équation finale est une solution nécessaire et universelle, qui s’applique à tous les problèmes du même genre, sans qu’il y ait ni qu’il puisse y avoir une seule exception. Faites varier tant qu’il

VOUS plaira le nombre des ouvriers et des mètres. Universellement et nécessairement, le quatrième nombre inconnu égale le produit du deuxième par le troisième divisé par le premier.

« Ici l’abstraction est visible, puisqu’elle se manifeste par la conversion des chiffres en lettres, et qu’elle constitue une science entière, l’algèbre. Et il est visible aussi qu’elle agit seule, puisqu’une fois les chiffres traduits en lettres, il n’y a qu’à leur trouver une position convenable, et à remplacer les expressions ainsi formées par des expressions équivalentes. Il y a ici un ouvrier agissant, l’abstraction ; il n’y a ici qu’un ouvrier agissant, l’abstraction ; il se fabrique une œuvre qui un instant auparavant n’existait pas : une proposition nécessaire et universelle. C’est donc l’abstraction ou analyse seule qui a fabriqué cette proposition.

— Fort bien. A présent, permettez-nous d’aller réfléchir à ceci, là-bas dans un coin.

« Voilà des jugements universels et nécessaires, formés par l’abstraction seule. Probablement, ils ne sont pas les seuls. Il faut voir si par hasard les choses ne se passent pas en métaphysique comme en mathématiques. Peut-être est-ce une opération d’algèbre qui forme les fameux axiomes de M. Cousin.

« Prenons l’axiome des substances, et commençons par l’entendre. Toute' qualité suppose une substance. Qu’est-ce qu’une substance et qu’est-ce

qu’une qualité ? Cette pierre est dure, blanche , carrée. Cet homme est laid, spirituel, méchant. Le moi est sensible, passionné, intelligent. La pierre, l’homme, le moi, voilà des substances ; la blancheur, la dureté, la laideur, la méchanceté, l’intelligence, voilà des qualités. Daignez réfléchir un instant, et vous verrez que les qualités sont des parties, des points de vue, des éléments, bref des abstraits de la substance, et que la substance est l’ensemble, le tout indivisible, en un mot la donnée concrète et complexe d’où sont extraites les qualités. L’objet avant analyse et division, c’est la substance; le même objet analysé et divisé, ce sont les qualités. La substance est le tout, les qualités sont les parties ; ôtez toutes les qualités d’un objet, toutes ses manières d’être, tous les points de vue par lesquels on peut le considérer, il ne restera rien. La substance n’est donc pas quelque chose de réel, distinct et différent de ses qualités ; c’est par illusion qu’on se la représente comme une sorte de siège et d’appui sur lequel les qualités viennent se poser. Cette pierre n’est rien, en dehors de la forme, de l’étendue, de la dureté, de la couleur, des propriétés chimiques qu’elle possède. Elle en est, non la collection, car ce mot semble indiquer un tout fabriqué de parties primitivement séparées, mais l’ensemble primitif, et les qualités ne sont que des parties de cet ensemble ultérieurement séparées. Maintenant l’axiome

s’entend très-clairement. Toute qualité suppose une substance. Cela signifie ; tout abstrait, c’est-à-dire toute partie, tout fragment, toute donnée extraite d’unedonnée pluscomplexesuppose une donnée plus complexe. Vous voyez que le mot donnée plus complexe se trouve dans le sujet comme dans l’attribut de la phrase, qu’ainsi l’attribut ne fait qu’isoler ce qui est déjà dans ce sujet, et que par conséquent il n’y a là qu’une analyse. Ainsi, pour formèr l’axiome de substance, il suffit d’analyser les notions de qualité et de substance. Mais on aura ces notions dès qu’on pourra observer une qualité et une substance particulières, et en tirer par abstraction l’idée d’une substance et d’une qualité en général. Or, nous observons par la conscience une substance qui est nous-mêmes et des qualités qui sont nos manières d’être. Il suffira donc, pour former l’axiome de substance, de deux observations de conscience, de deux abstractions ayant pour effet de produire deux idées générales, et d’une analyse ou abstraction pratiquée sur ces deux idées. Il suffira donc, pour produire un axiome, d’employer l’expérience et l’abstraction.

« Essayons. J'aperçois mes sensations .par la conscience. J’aperçois par la même conscience un tout continu et persistant, dont ces sensations sont des moments isolés, et que j’appelle moi. En d’autres termes, ces sensations sont des données extraites

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d’une donnée plus complexe, le moi. A ce titre je les appelle qualités, et j’appelle la donnée plus cora- ‘plexe substance. Par abstraction, je dégage deux idées générales, l’idée de qualité, et l’idée de substance. J’analyse celle de qualité, et j’y retrouve ce que je viens d’y mettre, l’idée de substance. L’axiome est formé. Récapitulez, et vous trouverez que les seules facultés qui l’ont produit sont l’expérience et l’abstraction.

« Or, tous les axiomes sont des propositions de ce genre. L’attribut est toujours enfermé dans le sujet, et on l’en extrait par analyse. Kant avait cru qu’en certains cas il n’en est pas ainsi. Hégel a prouvé que les exceptions apparentes rentrent dans la règle générale. Et il faut bien qu’elles rentrent dans la règle générale, puisque le sens unique et toute la force du verbe est d’exprimer que l’attribut est enfermé dans le sujet. On voit maintenant comment on peut tirer une proposition nécessaire et universelle de la notion d’un objet limité et contingent. De cet objet, substance limitée, on tire par abstraction J’idée générale de substance. Cette idée étant générale convient à toutes les substances ; donc ses propriétés se retrouvent dans toutes les substances. Dans ce mot toutes vous voyez naître les propositions universelles. — De ce même objet, substance contingente, on tire un groupe d’idées qu’on réunit en une seule notion. Cette notion est identique aux

idées qui la composent, et qui sont elle-même sous un autre nom. On ne peut donc l’en séparer, puisqu’on ne la peut séparer d’elle-môme. Il faut donc que toujours et partout elle les contienne. Dans ce mot il faut vous voyez naître les propositions nécessaires. Réduisez les mots à leur valeur. Rapport universel signifie rapport entre deux abstraits ; mais il y a des abstraits dans les choses limitées ; on peut donc découvrir dans les choses limitées des rapports universels. Rapport nécessaire signiGe rapport d’identité ; mais il y a des données identiques à d’autres dans les choses contingentes. On peut donc découvrir des rapports nécessaires dans des objets contingents.

« Reste un second point. Revenons au mathématicien. Monsieur, secourez encore une fois la métaphysique. Si vous connaissez des objets infinis, comment les connaissez-vous?

— Messieurs, rien de plus simple. L’infini entoure toute quantité. Dans les hautes mathématiques, on l’exprime, on le met en équation, on compare ses diverses formes, on le calcule, on s’en joue. Vous allez le voir dans un compte de cuisinière et dans une numération d’écolier.

« La série des nombres est absolument infinie. Cela signifie que non-seulement nous n’apercevons pas la limite de cette série, mais qu’elle n’en a pas et ne peut en avoir.

<• Pour former l’idée de cet infini, je forme les idées de deux ou trois nombres. Soit 2, c’est 1 -|- 1 . J’observe dans ce cas particulier que j’ai pu ajouter I à 1 . Mais le second I est absolument semblable au premier. Je puis donc faire sur lui la même opération que sur le premier, et lui ajouter I , ce qui donne 3. Ce troisième l a la même nature que les autres. De ces trois cas, je dégage par abstraction la conception de l’unité en général ; de cette conception je dégage encore par abstraction cette loi générale qu’une seconde unité tout à fait semblable à la première peut être ajoutée à la première. Cette loi engendre une addition éternelle. Il suffit de l’analyser pour apercevoir par abstraction cette addition parmi ses conséquences. Ici encore l’abstraction forme une idée générale, en tire une loi générale, et par cette loi produit en nous l’idée d’un infini.

— Nos yeux sont plus intelligents que notre cervelle. Daignez trouver un exemple qui rende sensible la génération de l’infini.

— Soit 1 à diviser par 3.

etc.

0,3333, etc.

CHAPITIŒ VII.

« La série verticale des 1 et la série horizontale des 3 sont visiblement infinies.

« Remarquez la façon dont vous découvrez cette infinitude. Dès la première opération, vous constatez que le reste est 1 comme le dividende. Puisque le diviseur ne change pas, la deuxième opération se trouve la même que la première. Donc, puisque la première en engendi e une autre semblable à ellemême, la deuxième en engendrera une autre semblable à elle-même, et ainsi de suite. Puisque le quotient de la première est 3, le quotient de la seconde est 3, et ainsi de suite. D’où je conclus que le nombre des chiffres du quotient est absolument infini, et que tous les chiffres sont des 3. Toutes ces conséquences naissent d’une seule remarque obtenue par abstraction, à savoir que le reste est semblable au dividende. En découvrant que le dividende engendre un dividende absolument semblable, j’ai découvert la cause d’une division éternelle. L’abstraction, appliquée sur une opération particulière, a dégagé l’idée générale du dividende et du reste; puis, de cette idée, elle a tiré la loi générale qui, au quotient, répète toujours les mêmes chiffres et les répète à l’infini.

— De sorte que vous n’avez contemplé ni un être infini, ni une intelligence infinie, mais simplement des quantités exprimées par des chiffres, et leurs propriétés isolées par abstraction ? Re-

tournons dans notre coin; probablement nous allons trouver que nos inünités, comme les vôtres, ont l’abstraction pour mère. Leurs idées naîtront humainement par analyse, et non plus divinement par révélation.

« Soit l’idée d’un objet infini, par exemple, l’espace. Examinons d’abord ce que nous entendons par espace et ce que contient cette idée. L’espace est une grandeur continue à trois dimensions, absolument infinie, c’est-à-dire excluant toute limite. De plus, nous le concevons comme n’étant ni un être réel, ni la qualité d’un êtr.e réel, ce qui signifie qu’il est une grandeur abstraite ; d’où l’on voit pourquoi il est nécessaire, et pourquoi on ne peut le supposer détruit. Pour pouvoir être détruit, il faut êître, et il n’est pas. De plus, sa grandeur continue à trois dimensions se confond absolument avec celle des corps, qu’on appelle étendue ; ce qu’on exprime en disant que les corps occupent l’espace. L’espace est donc l’étendue abstraite séparée du corps, non réelle, purement possible, et portée à l’infini.

« Voyons maintenant ce que nous entendons par infini. Ces traductions, à demi grammaticalesi, à demi logiques, sont la seule lumière en philosophie ; les maîtres du xvm* siècle nous les enseignent.; il faut les faire et comprendre parfaitement son idée, avant d’expliquer comment elle peut se former. Dire

qu’une grandeur est infinie , c’est dire qu’elle exclut toute limite, et que, si elle était limitée, il y aurait en elle une contradiction. Concevoir l’espace comme infini, ce n’est pas apercevoir expressément ^t distinctement par un seul acte de l’esprit la totalité de ses parties, c’est simplement lui concevoir une limite quelconque, analyser cette idée de limite et y trouver une contradiction. C’est donc encore une analyse qui me fera concevoir l’espace comme infini. Et cette analyse portera comme précédetnment sur une idée générale, puisqu’elle portera sur l’idée d’une limite quelconque, c’est-à-dire d’une limite en général. Cette idée sera donc tirée comme précédemment d’un cas particulier, et il suffira pour la former de considérer une certaine limite particulière, Ce sont là tous les procédés employés plus haut pour former les axiomes, employés dans le même ordre, nvec le même effet. Concluez que la même théorie s’applique aux idées d’objets infinis aussi bien qu’aux axiomes, et que partout l’expérience et l’abstraction suffisent pour expliquer les jugements et les notions que M. Cousin explique par la raison.

<£ Essayons l’opération. Soit un corps connu par le toucher ou une sensation étendue observée parla conscience. Je puis séparer cette étendue de son sujet, et par abstraction la considérer à part.' Cette étendue étant abstraite n’est rien que de l’étendue ;

et ses parties, comme elle, étant étendues et n’étant rien de plus, sont absolument semblables l’une à l’autre. Ce qu’on exprime dans le langage ordinaire, en disant qu’entre les parties de l’espace pur il n’y a aucune différence. Donc ce qui sera vrai de l’une sera vrai de l’autre. Ainsi considérez l’une d’elles, vous connaîtrez toutes les autres. Or, arrivé à sa limite, vous apercevez une autre partie qui la continue. Mais la limite de cette autre partie est, d’après ce qu’on vient de dire, absolument semblable à celle de la première; vous devez donc concevoir une troisième partie, c’est-à-dire un espace nouveau qui continue la seconde et la prolonge au delà de l’espace que vous avez considéré d’abord. De l’idée de ces trois étendues limitées, vous tirez par abstraction l’idée d’une étendue limitée quelconque. Vous avez maintenant l’idée générale d’étendue, et, par abstraction aussi, vous découvrez ce qu’elle contient. Ce qu’elle contient, c’est la loi suivante : toute étendue limitée peut être continuée par une seconde étendue limitée. Vous analysez cette loi, et vous trouvez que la seconde étendue a la même définition que la première, qu’ainsi elle est soumise à la môme loi, que, par conséquent, elle engendre elle-même une nouvelle étendue, et ainsi de suite. Vous remarquez que si à un endroit quelconque cet accroissement n’était plus possible, la loi serait contredite. Dès lors vous avez l’idée de l’espace infini , puisque

VOUS avez l’idée d’une étendue ai>straite et puremeu.t possible, c’est-à-dire de l’espace, et que vous avez découvert en elle la loi génératrice de l’inGnitude, et dans cette loi rim,possibilité de la limitation. Comptez vos pas. Vous avez employé l’expérience des sens ou de la conscience pour former l’idée d’un objet réel étendu. Vous avez employé l’abstraction pour isoler cette étendue et la considérer pure. Vous avez encore employé l’analyse ou abstraction pour découvrir en elle la similitude absolue de toutes les parties, et la propriété que possède une partie d’être continuée par sa voisine. Vous avez formé ainsi l’idée générale d’une partie quelconque. Analysant cette idée, vous en avez tiré la loi en question. Reconnaissez donc ici par l’observation, comme tout à l’heure par le raisonnement, qu’il suffit de l’expérience et de l’abstraction pour produire l’idée de l’espace infini.

« Je conclus contre M. Cousin que les propositions nécessaires et les idées des objets infinis se tirent pai abstraction ou anal j se des notions et des jugements acquis par l’expérience,. »

Pourquoi cette longue discussion? C’est un plaidoyer en faveur de l’analyse. Expérimenter, analyser les idées et les jugements acquis par l’expérience, la méthode n’est rien de plus. L’expérience nous donnera tous les faits, l’analyse nous donnera

toutes les lois. Appliquons aux expériences que le XIX* siècle sait si bien faire l’analyse que le xvm* siècle enseignait, et que, grâce à M. Cousin, nous avons désapprise. La question qu’oil vient d’examiner est celle-ci : Où est la vérité? De la réponse dépend toute la méthode, et quelque chose de plus grave encore, je veux dire la direction habituelle et involontaire de l’esprit. Si, comme on vient de le montrer, la vérité est dans les choses, il suffit pour la trouver de décomposer les choses, de les résoudre par l’analyse en leurs éléments, de noter ces éléments par des signes précis, d’assembler ces signes en formules exactes , de convertir ces formules les unes dans les autres, et d’arriver par des équations à l’équation finale qui est la vérité cherchée. Un esprit élevé dans ces habitudes court droit aux faits sitôt qu’on lui propose une question générale; il en choisit un particulier, et contingent; il le garde incessamment sous ses yeux; il sait qu’il n’a pas d’autre moyen de préciser et vérifier les idées ; il y revient sans cesse; il sait que ce fait est la source de tous les termes abstraits qu’il va recueillir, et combiner. C’est la marche de Condillac dans cette admirable langue des calculs, que noos ne lisons plus. Si au contraire, comme le veut M. Cousin, la vérité est en Dieu, si les faits particuliers ne sont 'que l’occasion et l’accident qui tourne nos yeux ters elle, si c’est en Dieu que nous l’apercevons, d est

Dieu qu’il faut contempler pour la connaître. Pour étudier une chose, il faut étudier ce qui la contient. Si l’on est conséquent, on prend à l’instant pour méthode l’extase des Alexandrins, Faute de hardiesse et de logique, M. Cousin ne s’élance pas dans ces aventures. Privé de la méthode que demande sa théorie, il est privé de toute méthode. Faute d’analyser les choses, il n’aperçoit point dans les choses ce que l’analyse y découvre, c’est-à-dire les rapports nécessaires, ni ce que l’analyse en tire, c’està-dire les idées des objets infinis. Faute d’analyser les idées, il ne voit pas qu’une propositiorf nécessaire est un rapport nécessaire, qu’un rapport nécessaire est un rapport d’identité, qu’il y a dans tout objet, contingent ou non, des termes identiques, et que partant on peut tirer de tout objet des propositions nécessaires. Faute d’analyser les idées , il ne voit pas qu’une proposition universelle est un rapport entre deux abstraits, qu’il y a des abstraits dans toute chose particulière, et qu’ainsi, de toute chose particulière, on peut tirer des propositions universelles. Faute d’analyser les idées, il ne voit pas que l’idée d’un objet infini n’est que l’idée d’un objet fini, jointe à la connaissance de la loi ou cause intérieure qui, en excluant de lui toute limite, le prolonge au delà des termes que nous apercevons-; et il ne remarque pas que cette loi , étant générale ou abstraite , peut se tirer par abstraction de la

moindre partie de cet objet fini. Faute d’analyser, il déclare l’analyse impuissante; elle se venge en lui imposant l’obligation de fonder sa théorie capitale, et par suite toute sa philosophie, sur deux pétitions de principe, et sur deux équivoques de langue.

M. COUSIN ÉRÜDIT ET PfllLOUOGUE,

Beaucoup de grands hommes ont à côté des facultés qui les illustrent un goût particulier, moins glorieux, mais Utile encore, qui va croissant et qui finit par dépenser à son service la moitié de letir temps et de leurs forces. Celui-ci, homme d’État, est passionné pour le jardinage; il donne siï heures par jour aux affaires, et sit heures à la culture des dahlias. Le plus grand de nos romanciers nourrissait sa cervelle de spéculations, de comptes, de projets de Bourse, et parlait incessamment d’établir â Paris une serre d’ananas qu’il vendrait quinze francs et qui lui coûteraient dit sous. D’autres font des pe-

tits vers, ou se jettent dans l’entomologie. M. Cousin s’est enfoncé dans l’érudition, dans la philologie, dans la bibliomanie, dans les goûts d’antiquaire, et il y est resté.

Cette inclination très-vive, comme toutes cellesde M. Cousin, devient manifeste au premier coup d’œil jeté sur la liste de ses ouvrages. Ses grands travaux sont des éditions : Platon, en treize volumes. Descartes, en onze volumes, Proclus, en six volumes, Abailard et Maine de Biran. Faire une édition est un accident qui peut arriver à tout le monde ; on a eu besoin d’argent, ou bien l’on voulait publier les matériaux d’une histoire qu’on préparait. Faire cinq éditions , c’est prouver qu’on prend plaisir à en faire. M. Cousin, comme Raphaël, s’est fait aider par ses élèves, d’accord ; il n’en est pas moins certain que , pour accomplir de tels travaux, il fallait être philologue dans l’âme. Quiconque a touché, même de loin, Ta philologie, sait qu’elle demande une vocation spéciale. Fouiller des bibliothèques, déchiffrer d’horribles manuscrits, restaurer les textes mutilés , choisir entre les leçons, discuter l’authenticité du document, conjecturer son âge, chanceler partout sur le sol mouvant des probabilités, se plonger dans la foule querelleuse des commentateurs, user sa vue et sa pensée sur les sottises innombrables et sur les - platitudes incroyables dont la populace littéraire et philosophique obstrue les œuvres des grands hom-

mes, c’est là une étude si’ minutieuse, si stérile en conclusions générales et en vérités certaines, qu’il fallait pour l’entreprendre les instincts et les habitudes d’un érudit. Un érudit est un maçon, un philosophe est un architecte ; et quand l’architecte, sans nécessité absolue, au lieu d’inventer des méthodes de construction , s’amuse à tailler, non pas une pierre, mais cinquante, c’est que, sous l’habit d’un architecte, il a les goûts d’un maçon. Vous apercevez ici une des causes et un des caractères de l’histoire de la philosophie, telle que M, Cousin l’a faite. Il a tenté, un instant, de l’écrire en philosophe; il a voulu trouver les lois des faits, et l’ordre de leur succession; il a improvisé la fameuse théorie des quatre systèmes , les seuls , disait-il , qui puissent exister, et qu’on retrouve à toutes les époques de la philosophie. Aujourd’hui cette construction a priori est si fort en ruines que personne ne songe plus à la renverser. Faute de pouvoir la rétablir ou la remplacer, il s’est contenté d’exposer les diverses philosophies; il a publié une foule de documents sur Descartes et son école ; il a retrouvé la dialectique d’Abailard, et raconté les commencements de la scolastique. On l’a imité ; depuis Thalès jusqu’à Kant, on a exploré toutes les philosophies; moyen âge, Pères de l’Église, philosophes de la Renaissance, les thèses et les monographies ont tout remis au jour. Mais en étudiant les faits comme lui.

on s’est, comme lui, dispensé d’en rechercher les lois ; nous avons , grâce à lui , tous les matériaifx d’une+iistoire de la philosophie; grâce è lui, nous n’avons pas cette histoire. Il n’a point trouvé en luiméme ni développé dans les autres l’esprit philosophique ; il a la gloire d’avoir montré en lui-même et développé dans les autres l’esprit d’érudition.

Feuilletez ses livres. Cet esprit devient plus visibleà mesure que vous tournerez les pages. Que décou* vre-t-il dans le xvii' siècle, tant aimé, tant étudié? Des idées? Non, des documents.

Il est un homme qui s’est pris de passion pour l’Italie du xvr siècle, comme M. Cousin pour la France du xvii', Henri Beyle. Comparez ses récits à ceux de M. Cousin ; vous mesurerez la distance qui séparé un psychologue peintre et amateur de sentiments, et uç érudit chercheur et amateur de textes. La différence sera plus sensible encore si vous opposez les personnages décrits par M. Cousin aux personnages du même temps, peints par M. Sainte- Beuve. M. Cousin encadre une multitude énorme de documents inédits dans une mince bordure de commentaires; en tête, il place, en manière d’ornements, des détails de bibliographie. Voici, par exemple, comme il ouvre l’histoire de Jacqueline Pascal :

« Commençons par deux documents authentiques , inédits ou peu connus. D’abord une biographie composée par Gilberte, et qui conduit Jacqueline

Dmiti/rdhv C;oo

depuis sa première enfance jusqu’au moment où elle entre à Port-Uoyal ; ensuite, dans les Mémoires de Marguerite Périer, plusieurs paragraphes consacrés ^ sa tante, qui développent et achèvent la première biographie.... Nous rétablissons ici le vrai texte d’après deux excellents manuscrits, l’un de la Bibliothèque royale de Paris , Supplément français, n“ J 485 ; et l’autre de la bibliothèque de Troyes , n» 2203. » Là-dessus suit un volume de textes, terminé, dit la table , « par la description du manuscrft de l’Oratoire , du manuscrit 1485, du manuscrit 2281, du nîanuscrit 397, etc., par une lettre de Pascal à la reine de Suède, et par un fragment d’un écrit sur la conversion du pécheur, avec les variantes des naanuscrits. * — L’histoire du P. André est composée exactement de la même manière, et c’est à peine si l’orateur moraliste apparaît dans six lignes égarées à travers une forêt de documents. On a vu ' que les biographies de Mme de Longueville et de Mme de Sablé ont le même défaut. Les dates, les citations, les annotations , les textes prodigués , les . commentaires intercalés, infestent le style. Au moment où la douce figure de Mme de Longueville commence à se reformer sous les yeux du lecteur, il entend un fracas d’in-folio qui tombent. C’est une dissertation qui arrive et efface la charmante image

SOUS son appareil démonstratif. « Il ne serait pas sans intérêt de savoir quel était ce bal, où Mlle de Bourbon fut traînée en victime , où elle parut en conquérante, et d’où elle sortit enivrée. Mais Villefore ne nous apprend rien à cet éçard. On en est donc réduit aux conjectures. En voici une que nous donnons pour ce qu’elle peut valoir. On lit dans les Mémoires manuscrits d’André d’Ormesson , et dans la Gazette de France de Renaudot, que le 18 février 1635, il fut donné au Louvre, sous le roi Louis XIII, un grand ballet où figurèrent toutes les beautés du jour, et parmi elles, Mlle de Bourbon. »

Ce n’est point de ce ton qu’on conduit au bal une jeune princesse, surtout lorsqu’on est amoureux d’elle; M. Cousin l’emploiera plus à propos, lorsqu’il voudra montrer à quelque archéologue une édition rare ou un manuscrit inconnu. La même erreur lui a fait prendre des textes pour des peintures. Par exemple, il s’est fort réjoui d’avoir découvert les noms des religieuses, compagnes de Mlle de Bourbon au couvent des Carmélites; il a cru introduire le public dans l’intérieur d’un* couvent, en lui ap- * prenant l’âge, la condition, la date de la mort et de l’entrée de toutes les abbesses et de toutes les prieures, en transcrivant des biographies inédites composées au couvent, lesquelles, en leur qualité de biographies pieuses, ne renferment que des éloges vagues et des anecdotes édifiantes; toutes choses qui

ressemblent à l’histoire comme une boîte de couleurs ressemble à un tableau.

Ce sont là des misères de l’érudition. Il en est encore une autre bien naturelle. Toute vraie passion tombe dans l’excès. On finit par se prendre d’amour pour des bagatelles , et on. s’exalte à propos d’un fétu. Le lecteur se souvient de ce minéralogiste allemand qui cherchait un certain caillou ; un jour l’apercevant: «Ah! sirène, dit-il, tu m’enchantes, mais tu ne m’échapperas pas. » M. Cousin s’enthousiasme au sujet de la rue Saint-Thomas du Louvre, et pousse là-dessus des exclamations, avec l’onction d’une oraison funèbre; en effet, c’est l’oraison fu- > nèbre de la rue Saint-Thomas du Louvre, rue infortunée qui vient de disparaître au profit du Carrousel. « Puisse , dit-il , celte admirable place conserver sa grandeur si chèrement achetée et nul bâtiment transversal ne gâter la belle harmonie du Louvre et des Tuileries ! Puisse aussi quelque homme instruit et laborieux, vqué à l’étude de Paris et de ses monuments, ne pas laisser périr la rue Saint- Thomas du Louvre sans en donner une description et une histoire fidèle à l’époque de son plus grand éclat ’ ! Lorsqu’il s’agit d’un philosophe du xvu' siècle, il se croit dans son domaine; il revendique l’homme; grand ou petit, exhumé par lui ou

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