La jeunesse de Mme de Longueville, p
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adresser encore une fois, avec toule la force qui est en nous, ' notre publique et instante réclamation à celui qui possède encore aujourd’hui les matériaux de ce grand ouvrage. Qu’il sache qu’il ne lui est pas permis de retenir le précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l’altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n’est pas la propriété d’un seul homme, mais le patrimoine de l’humanilé.... Retenir, altérer, détruire la correspondance d’un tel personnage, c’est dérober le public, et, à quelque parti qu’on appartienne, c’est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis.
Cette éloquence est la preuve et l’effet du zèle érudit de M. Cousin. Peu d’hommes ont publié autant de documents nouveaux et utiles. Ses Fragments philosophiques en sont remplis.. Le cardinal de Retz, dom Robert des Gabets, Roberval, M. de La Glausure , l’abbé Gautier, tous les personnages d’une académie cartésienne, une foule de pièces de Leibnitz, Malebranche et Descartes, des lettres de Spinoza, quantité de morceaux sur Mme de Longueville, Mme de Sablé, Pascal, sa famille: il a fourni des mémoires et des documents sur tous les personnages illustres de ce temps. Désormais tout écrivain qui entreprendra l’histoire du goût et de la pensée au xvn' siècle devra profiter de ses veilles ; il n’aura plus qu’à tailler et à assembler les matériaux que M. Cousin a tirés de la carrière et dégrossis.
Cet amour des textes et ce goût du détail appli-
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M. COUSIN ÉRUDIT ET PHILOLOGUE. 187 qués à la critique littéraire ont produit deux œuvres fort belles, la restitution des Pensées de Pascal et le Commentaire du Vicaire savoyard. Le premier , il a eu la patience de ‘déchiffrer l’indéchiffrable manuscrit de Pascal, de deviner les abréviations, les renvois , les mots demi-effacés , demi-formés , de comparer mot à mot le texte vrai avec les éditions publiées, de noter ligne par ligne toutes les erreurs, tous les contre-sens, toutes les fautes de goût des . éditeurs, de montrer le pkn de l’ouvrage, d’en marquer l’esprit, et de ranimer enfin la figure souffrante, passionnée et sublime de Pascal. Cette opposition perpétuelle du texte vrai et du texte mutilé est la meilleure leçon de style ; on y voit clairement et sans phrases ce que c’est que le génie : c’est ' comme si l’on comparait le tableau d’un grand maître avec le carton de ce tableau. Le récit des ratures, des changements, des corrections que faisait Pascal , introduit le lecteur dans le laboratoire de l’éloquence : ce mot ajouté est un accès de passion impatiente ; cette phrase retournée est un redoublement de logique victorieuse. Toutes les souffrances et toutes les hardiesses du Pascal que nous connaissions languissent auprès des ardeurs et des témérités du Pascal que M. Cousin révèle. Il a l’amour des grands hommes et du xvn' siècle : après avoir recueilli les moindres fragments de son auteur et retrouvé son écrit sur les Passions de l’a-
mour, il a poussé la dévotion jusqu’à faire un lexique de ses locutions remarquables. Les érudits de la Renaissance qui ont édité les classiques ne faisaient pas si bien et n’ont pas fait mieuî.
Si pourtant l’on veut voir ce talent de M. Cousin dans toute sa force, ce n’est point ici, c’est dans ses études sur Abailard, sur Xénophane et sur d’autres sujets semblables, qu’il faut l’admirer. L’esprit érudit réussit mieux qu’ailleurs dans les questions d’érudition pure ; on est toujours à son aise quand on est chez soi. M. Cousin découvre trois manuscrits d’Abailard ; il les décrit tour à tour avec scrupule; il juge de leur valeur; il prouve que ce sont eux que décrivait Oudin et que citait VHistoire littéraire; il entre dans l’intérieur du manuscrit, marque les différents traités qu’il comprend, les lacunes plus ou moins longues, les feuillets blancs, les feuillets noirs, les différentes encres, et je ne sais combien d’autres choses encore. Arrivé au bon manuscrit , il montre par des raisons logiques que toutes ses parties se tiennent, qu’elles forment un cours complet de dialectique, que des ressemblances de style et diverses autres probabilités indiquent que cette dialectique est celle d’Abailard, citée dans la Théologie chrétienne par Abailard lui -même. D’autres conjectures, habilement établies, en découvrent à peu près la date. Puis tour à tour une suite de discussions excellentes, conduites avec une
clarté parfaite et une raison soutenue, font voir que Roscelin fut le maître d’Abailard , qu’Abailarci était très-ignorant en mathématiques , qu’il ne savait pas le grec, qu’il ne connaissait tout au plus de Platon que le rûnee dans la version de Chalcidius, qu’il ne connaissait d’Aristote que VOrganum, et de V0r~ ganum que les trois premières parties traduites par Boèce, et qu’ainsi la philosophie scolastique est sortie d’une phrase de Porphyre traduite par Boèce. Vous voyez quelles peines il faut prendre, quelle prudence, quel tact, quelles recherches de tout genre, quel soin minutieux, quels efforts de rai-, sonnement il faut employer pour constater les faits les plus minces. C’est une gloire d’avoir réuni tant de mérites et composé des monographies qui resteront.
C’est une gloire plus rare encore d’être resté homme de goût, homme éloquent, amateur d’idées générales , parmi des détails si insipides et des argumentations si sèches. Ordinairement, en devenant érudit , on cesse d’être homme. La philologie est un souterrain obscur, étroit, sans fond, où l’on rampe au lieu de marcher, si éloigné de l’air et de la lumière, qu’on y oublie l’air et la lumière, et qu’on finit par trouver belle et naturelle la clarté fumeuse de la triste lampe qu’on traîne accrochée après soi. Au bout de quelques années de séjour, on y déclare que le ciel est un rêve d’esprit creux. J’ai
entendu des habitants de ces caves traiter de chimère l’histoire que font les philosophes et les artistes, et rejeter comme choses malsaines l’imagination • passionnée de M. Michelet et les idées générales de M. Guizot : en effet, quand un mineur revient à la surface, l’air pur le suffoque et la vraie lumière l’éblouit. Au contraire, lorsque M. Cousin s’enfonce dans ces noires galeries, il songe au retour, et d’un élan, sans qu’on s’y attende, le voilà remonté dans la philosophie, dans la haute histoire, dans le grand style, dans le monde supérieur où il eût dû toujours vivre, et qui est le seul digne de sa science et de son talent. Vous sortez d’un commentaire docte et aride, ayant pour but d’établir, d’après Stobée, Diogène de Laërte et d’autres, le système probable de Xénophane, et, parmi des arguments de commentateur, vous tombez sur la phrase suivante :
La partie du sysièmede Xénophane qui porte l’empreinte de l’esprit ionien est et devait être sa partie cosmologique et phy'sique. Car qu’est-co que l’esprit ionien? le scepticisme en toutes choses ; l’amour du plaisir dans la vie; en politique , des goûts démocratiques et des mœurs serviles; dans l’art, la prédominance de la grâce ; dans la religion, l’anthropomorphisme; dans la philosophie, qui est l’expression la plus générale de l’esprit d’un peuple, un empirisme plus ou moins ingénieux, une curiosité assez hardie, mais toujours dans le cercle et sous la direction de la sensibilité. Et qu’enseigne la sensibilité? Ce qui paraît, non ce qui est.
Qae peuvent donc enseigner les sens sur l’ordre du monde? Le système des apparences. Or l’apparence pour l’homme est que lui -même et avec lui celle terre qu’il habite est le centre de toutes choses. Selon l’apparence encore, la terre est immobile, et doit être infinie dans sa partie inférieure.
Tel est en effet le système de Xénophane; et rien n’est plus agréable que de voir une idée générale confirmer par une déduction ingénieuse ce que la discussion des textes avait indiqué. Un peu plus loin, vous voyez l’orateur se lever subitement au milieu d’une citation, et s’interrompre pour exprimer avec une sorte de grandeur poétique l'émotion qui l’a saisi. Le contraste est brusque et frappant :
Aristote dans son livre sur A'énopAane, Gorgiaset Zémn, Simplicius dans son Commentaire sur la physique d'Aristote, et Théophraste dans Bessarion, nous ont conservé le corps de l’argumentation par laquelle Xénophane démontrait que Dieu n’a pas eu de commencement et qu’il n’a pas pu naître. 11 est impossible de ne pas éprouver une impression profonde et presque solennelle en présence de cette argumentation, quand on se dit que c’est là peut-être la première fois que, dans la Grèce au moins, l’esprit humain a tenté de se rendre compte de sa foi et de convertir ses croyance» en théories. Il est curieux d’assister à la naissance de la philosophie religieuse : la voilà au maillot, pour ain.si dire; elle ne fait encore que bégayer sur ces redoutables problèmes, mais c’est le devoir de Tami de l’humanité d’écouter avec attention et de recueillir avec soin les demi-mots qui lui échappent, et de saluer avec respect la première apparition du raisonnement.
Lorsque, après avoir compté les livres et les connaissances que possédait Abailard, il arrive à la phrase de Porphyre qui contient le problème des genres et des espèces , et qu’il y voit en germe la scolastique entière, il ne peut se contenir. Ce grand spectacle l’enflamme, et le lecteur surpris sent tout à coup la contagion d’un enthousiasme qu’il n’avait pas prévu.
Ce problème , aujourd’hui glacé et comme pétrifié sous le latin de Boèce, avait été vivant jadis dans un autre monde. Il avait occupé Platon et Aristote. 11 avait provoqué des luttes immortelles et enfanté des systèmes qui s’-étaient longtemps maintenus debout l’un contre l’autre. Les luttes avaient cessé; cette noble philosophie était éteinte; la société qu’elle éclairait était à jamais ensevelie; la langue même dans laquelle toutes ces grandes choses avaient été pensées et écrites avait fait place à une autre langue, qui elle-même n'était qu’une transition à une langue nouvelle. Ainsi marche l’humanité : elle m’avance que sur des débris. La mort est la condition de là vie; mais pour que la vie sorte de la mort, il faut que la mort n’ait pas été entière. Si, dans les orages de l’humanité, le passé disparaissait tout entier, il faudrait que l’humanité recommençât à frais nouveaux sa pénible carrière. Le travail des pères serait perdu pour les enfants : il n’y aurait plus de famille humaine : il y aurait solution de continuité entre les générations et les siècles. Et, d’un autre côté, si ce monde qui doit faire place à un monde nouveau laissait un trop riche héritage , il empêcherait que le nouveau ne s’établit. Il faut que quelque chose subsiste du passé, ni trop, ni trop peu, qui devienne le fondement de l’avenir , et maintienne, à travers les re-
nouvellements nécessaires , la tradition et l’unité du genre humain.
Voilà la philosophie , la poésie et l’éloquence introduites au milieu de l’érudition. Cette philosophie est un peu vague; cette loi de l’histoire improvisée par une inspiration aventureuse est incertaine ; les conséquences que M. Cousin en tire un instant après contre la Renaissance sont assez fausses. Mais un ’ souffle intérieur emporte toutes ces phrases ; la pensée est noble, l’impression grande, et le morceau, dans ses défauts et dans ses mérites, rassemble assez bien les mérites et les défauts de M. Cousin.
Tel est cet orateur que l’imagination poétique et l’esprit d’érudition ont promené dans l’érudition et égaré dans la philosophie, qui, après avoir voyagé parmi divers systèmes et hasardé un pied, et même deux pieds, dans le panthéisme, est venu se rasseoir dans les opinions moyennes , dans la philosophie oratoire, dans la doctrine du sens commun et des pères de famille ; qui , pensant faire l’histoire du XVII* siècle, en a fait le panégyrique; qui, croyant tracer des portraits et composer des peintures, n’a su que recueillir des documents et assembler des
textes; mais qui, dans l’exposition des vérités moyennes et dans le développement des sujets oratoires , a presque égalé la perfection des écrivains classiques, et qui, par la patience de ses recherches, par le choix de ses publications, par la beauté et la solidité de ses monographies, a laissé des modèles aux érudits qui continueront son œuvre, et des matériaux aux philosophes qui proüteront de son travail. Ces critiques et ces louanges se résument en un mot ; il est né deux cents ans trop tard; c’est un fils du xvn' siècle égaré dans un autre siècle. Si le lecteur daigne regarder autour de lui, il verra cent exemples de ces vocations contrariées par les circonstances, de ces esprits prématurés ou tardifs, de ces hommes de talent qui eussent été des hommes de génie s’ils étaient venus à temps. La Nature nous jette au hasard dans le temps et dans l’espace; et pour un qui se développe, il y en a mille qui avortent, ou qui restent à demi formés.
Transportons donc M. Cousin dans sa patrie, et racontons sa vie telle que son bon génie eût dû k faire. Il naquit en 1640. Il fit les plus brillantes études au collège de Navarre; ses maîtres pressentirent son éloquence, son impétuosité, ses élans lyriques, sa capacité singulière dans la science des textes et dans les querelles d’érudition. Ils lui trouvèrent une voie. La théologie, par ses grands horizons métaphysiques, ouvre une large carrière à
M. COUSIN ÉRUDIT ET PHILOLOGUE. 195 l’enthousiasTne et à ^imagination ; en même temps, elle s’appuie sur la connaissance approfondie des textes, sur les recherches de philologie, sur le talent de discuter sans rien prouver, de raisonner sans rien découvrir. D’autre part, la prédication est le plus bel emploi de l’éloquence. La chaire est le trône de l’orateur. Tl y parle en, maître, il a Dieu dans sa main, il foudroie son auditoire, il ne descend jamais, comme l’orateur politique, dans les détails secs et minutieux d’une affaire particulière, il ne parle que du devoir en général, de la vie humaine , des dangers du monde , de la providence de Diey. Il ne sort jamais du ton imposant, et il peut entrer quand il veut dans le sublime. M. Cousin étudia la théologie et la prédication, et passa quatre ans au séminaire. *
Pendant ces fortes études, il fut admis, grâce à sa réputation naissante et à son caractère sacré, dans la société des femmes et des hommes les plus nobles et les plus polis du siècle. Il connut .Mme de Sévigné , .Mme de La Fayette , .Mme de Sablé, et il entrevit une fois Mme de Longueville. Cette angé* ligue figure resta gravée dans sa mémoire , dans son cœur peut-être , et le souvenir de 4a charmante et touchante princesse, épuré par la vue de sa piété parfaite et de sa pénitence héroïque, lui servit plus tard , lorsque du haut de la chaire il peignait la beauté et la pureté des anges, et empor-
tait avec lui ses auditeurs attendris dans le ciel. Il apprit, en écoutant le langage exquis des gens de cour et des gens du monde , la différence du style enflé et du style noble, du style vague et du style élevé ; il se dépouilla d’une certaine rouille philosophique qu’il avait contractée en théologie, et comprit que, lorsqu’on faisait le portrait de personnes si élégantes et si mondaines, il ne fallait pas y apporter les habitudes philosophiques que la Sorbonne conservait dans ses argumentations d’apparat. Lorsque plus tard il écrivit , il se figurait toujours qu’il avait pour auditeurs ces esprits si délicats, si ennemis de toute affectation, si amateurs du style clair et des termes simples , et cette pensée le préserva des expressions abstraites ou vagues sur lesqdhlles les métaphysiciens chevauchent dans leurs promenades fantastiques, dont l’obscurité prétentieuse pouvait plaire à des écoliers, à des bourgeois, à des poètes, mais qui auraient exclu l’auteur du salon de Mme de La Fayette , et l’auraient relégué dans la société des sulpiciens.
Il acheva ses études avec gloire, et fut dès lors considéré comme une des espérances du clergé français. Il s’attacha à Bossuet, et fit avec lui toutes ses retraites. Ce grand homme, théologien ’ prudent, réprima quelques témérités de son disciple, et le retint dans les limites du dogme. II l’aima,
car il trouvait en lui, quoique à un moindre degré, toutes les parties de son propre génie. La seule différence entre ces deux esprits, c’est que Bossuet était serein dans la grandeur et s’y trouvait dans son assiette, tandis que M. Cousin, pour y atteindre , avait besoin de s’exalter ; Bossuet restait maître de lui-même au plus fort de son éloquence ; M. Cousin s’enivrait de ses propres paroles, et la fantasmagorie des images troublait la sûreté d^son inspiration. Au reste , le jeune homme suivit tous les pas de son maître ; il fut comme lui théologien et philosophe ; il voulut comme lui allier la raison et la foi ; il accabla de superbes paroles les matérialistes qui commençaient à lever la tête; il aima la liberté pour lui-même , et défendit contre Rome les privilèges français, qui étaient les siens. Il ne fut pas évêque , mais c’est qu’il préféra jouir à Paris des triomphes de son éloquence. D’ailleurs on lui trouvait plus de talent pour prêcher que pour agir. Sa biographie ne dit pas s’il fut directeur de femmes; en tout cas, il n’eût accepté que les plus illustres pénitentes; quoique roturier, il aimait les nobles , et n’aurait voulü donner son avis que sur les grandes aventures du cœur. Un jour, par hasard , Mme de Longueville vint écouter son sermon ; la belle pénitente pleura , et tout le monde confessa que le prédicateur s’était surpassé. Mme de Sévigné,qui était là, manqua de se convertir, et
l’écrivit à sa fille. Lorsque Bossuet eut quitté la chaire , son illustre élève passa pour le plus grand orateurde France. Il ranima le courage deLouis XIV pendant les revers de la guerre d’Espagne. Il tonna contre l’impiété naissante, et se retira du monde quand il vit que le courant de l’opinion publique avait tourné. Dans sa retraite, il réfuta les premiers ouvrages de Voltaire, et mourut laissant vingt voluraTes qui sont devenus classiques et que les élèves de rhétorique apprennent par cœur en même temps que les oraisons funèbres de Bossuet.
M. JOUFFROY ÉCRIVAIN
Les gens qui ont écouté .M. Cousin et .M. Jouffroy disent qu’on ne vit jamais dans une chaire de philosophie deux talents si grands et si différents. M. Cousin était le plus admirable tragédien du temps. Il préparait sa leçon huit Jours à l’avance, idées, plan, style, métaphores, et jusqu’aux mots saillants ; il l’écrivait; il la récrivait; il l’apprenait par cœur; il la répétait devant ses amis, devant les indifférents , devant tout le monde. Il la possédait dans les plus petits détails, comme un pianiste son morceau de concert. Le jour venu, les applaudissements, la popularité, les annonces des journaux ,
l’affluence du public, l’intérêt de parti, le sentiment de la gloire, le transportaient jusqu’au génie. Ses yeux noirs pétillaient d’éclairs. Ses traits, ses bras, son corps, tout parlait. Son discours étudié prenait l’accent d’une improvisation sublime; la philosophie l’illuminait. A ses gestes multipliés, à ses changements de physionomie, aux inflexions de sa voix, il semblait qu’il voulût sortir de lui-même. Dardées par ce visage net et par cette bouche expressive, les pensées prenaient un corps, devenaient visibles, pénétraient dans l’auditeur, le domptaient, le possédaient , le livraient aux coups de théâtre , aux effets de style, aux mouvements de passion, aux surprises de méthode. Emporté par le tourbillon métaphysique , assiégé de visions intenses , il tressaillait et croyait. Un vieux magistrat de province, sceptique , positif, et qui donnerait pour une poularde l’inûni , le fini et leur rapport, m’a répété que tout le monde était sous le charme. ? Quand ce diable d’homme nous disait ; « Voyez-vous? » quoi que ce fût , on croyait voir. i> Le lendemain , à la réflexion , c’était autre chose ; l’admiration seule restait entière , et on allait à un autre cours.
On trouvait là un homme maigre, un peu voûté, les épaules saillantes, comme tous les poitrinaires ; les yeux d’un bleu pâle, profondément enfoncés dans l’orbite flétri , l’air pensif et mélancolique, portant dans toute sa personne une expression de
M, JOUFFROY écrivain.
. fatigue, de noblesse et de résignation. Il était fier, hautain même , réservé , volontiers silencieux , ni accueillant, ni familier avec les élèves. Tandis que M. Cousin, emporté par l’assaut intérieur de la verve et par la surabondance de la vie animale, causait, s’ouvrait, s’épanchait, dissertait, plaidait avec les gestes et l’appareil oratoire, dans un jardin public, dans son cabinet, n’importe où, devant n’importe qui, jusque devant ce pauvre petit personnage qu’on appelait son secrétaire, M. JoufTroy, même en chaire, paraissait froid et contenu. Il n’avait point l’air de se douter qu’on fût là. Son geste était rare, son corps immolaile; on eût dit qu’il lisait un livre intérieur, uniquement attentif à le comprendre et à se convaincre; il réfléchissait tout haut. Point de mots brillants ni de phrases hasardées; nul calcul pour amuser, émerveiller ou toucher; au contraire, de longs exordes, encombrés de divisions et de subdivisions minutieuses, un examen circonstancié et incessant de questions préalables. Lorsqu’il était entré dans son sujet, nulle phrase incisive et subite; des répétitions infinies : ses élèves, en relisant leurs notes, trouvaient qu’ils avaient écrit la même idée trois et quatre fois. Cependant, dès le premier jour, tout esprit attentif fléchissait sous son esprit. Dès l’abord, on découvrait en lui un foyer secret d’ardeur inextinguible, plus violente et plus puissante que l’éblouissante
illumination de M.* Cousin. Moins il s’épanchait, plus on le sentait brûler. Ces répétitions redoublées annonçaient, par leurs tâtonnements opiniâtres, un esprit insatiable de l’expression exacte, incapable de se reposer dans les idées ébauchées, invincible à la fatigue, obstiné à marcher jusqu’à ce qu’il eût atteint la parfaite clarté. Ces divisions infinies annonçaient, par leurs précautions multipliées, une intelligence avertie de l'étroitesse de la route et du débordement d’erreurs qui l’entoure, décidée à ne pas faire un pas avant d’avoir exploré ou assuré le terrain qu’elle allait fouler. On voyait qu’il ne poursuivait que le vrai, qu’il y employait toute sa force, qu’il n’en dépensait rien pour des intérêts étrangers, qu’il ne songeait ni à briller ni à plaire, qu’il était penseur et non orateur, qu’il se servait de la parole par occasion et non par amour de la parole. On était rempli de respecte! de confiance, et quand un tremblement de la voix ou quelque image subite indiquait la découverte d’une vérité importante, on apercevait dans ce faible .signe plus d’émotion et d’éloquence que dans les magnifiques dithyrambes de son rival.
. Par nature et par éducation, M. Joufîroy fut un homme intérieur. Cette disposition était le trait saillant de son caractère. « Né de parents pieux , dit-il quelque part, et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie au commencement
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du siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à considérer l’avenir de l’homme et le soin de son âme comme la grande affaire de ma vie » Cette préoccupation dura jusqu’au bout : hors du christianisme, il suivait la pente du christianisme; de- , venu philosophe, c’est de l’avenir qu’il s’inquiétait encore ; en ramenant toute lu philosophie au problème de la destinée humaine , il cherchait le salut sous un autre nom ; ses recherches étaient intéressées : ce n’est point une curiosité qu’il contentait, mais une inquiétude qu’il calmait. Comme un marin qui n’observe le ciel et les astres que pour prévoir les dangers, diriger sa course et atteindre le port, il n’étudiait la nature et l’homme que pour régler sa vie et conjecturer ce qui suit la mort. Sa philosophie n’était point spéculative, mais pratique; de son cerveau, elle descendait dans son cœur, puis dans tout son être, et l’engageait tout entier. Les dogmes abstraits acquis par la science se changeaient ainsi en émotions personnelles et en espérances journalières; dans ime observation de psychologie, dans une classilication de logique, il apercevait contenus sa conduite et son bonheur.
11 a raconté lui-même sa conversion, et comment de chrétien il devint philosophe. Ce ne fut point une découverte tranquille, mais une révolution