‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 33 sur 66 · Nouveaux mélanges, p · texte numérisé non relu

Nouveaux mélanges, p

M. JODFFROY ÉCRIVAIN.

m’avait enseignée, toute ma mémoire, toute mon imagination, toute mon âme s’étaient soulevées et révoltées contre cette invasion d’une incrédulité qui les blessait profondément; mon cœur n’avait pu défendre ma raison....

Je n’oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-méroe ma propre incrédulité fut déchiré. J’entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue , où longtemps après l’heure du sommeil J’avais continué de me promener; je vois encore cette lune, à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures de la nuit s’écoulaient, et je ne m’en apercevais pas; je suivais avec anxiété ma pensée, qui de couche en couche descendait vers le fond de ma conscience , et , dissipant l’une après l’autre toutes les illusions qui m’en avaient jusque-là dérobé la vue , m’en rendait de moment en moment les détours plus visibles.

En vain je m’attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j’allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m’était cher et sacré; l’inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, famille, souvenirs, croyances, il m’obligeait à tout laisser; l’examen se poursuivait, plus obstiné et plus sévère à mesure qu’il approchait du terme , et il ne s’arrêta que quand il l'eut atteint. Je sus alors qu’au fond de moi-méme il n’y avait plus rien qui fût debout.

Ce moment fut affreux, et, quand vers le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s’éteindre, et derrière moi s’en ouvrir une autre sombre et dépeuplée , où désormais j’allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m’y exiler et que j’étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette

découverte furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils furent aptés serait trop long. Bien que mon intcliigenoc ne considérât pas sans quelque orgiMÛl son ouvrage, mon âme ne pouvait s’accommoder à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents elle cherchait à regagner les rivages qu’elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi. ■ Mais des convictions renversées parla raison ne peuvent se relever que par elle, et ce.s lueurs s’éteignaient bientôt.

Elles s’éteignireut pour toujours. Il était entré dans la philosophie, et désormais il y resta. Il y plongea de tout son élan et de toute sa force. Pour les gens qui vivent en eux-mêmes, le scepticisme est insupportable; n’ayant rien d’extérieur où ils puissent se prendre, uniquement soutenus, occupés et animés par leurs croyances, ils sont contraints de croire ou de mourir. Celui-ci osa tout pour retrouver la vérité perdue; il entreprit de construire une philosophie seul, sans maltpe, avec toutes les précautions de la méthode et tous les scrupules du doute, sur un terrain obstrué, inconnu, périlleux, hérissé d’obstacles qu’il apercevait et qu’il comptait.

M. Cousin avait examiné devant lui l’origine des idées et quelques points de psychologie : c’en fut assez; sorti de l’école, il sé mit au travail, * dévoré de l’ardeur de la science, de la foi en lui-inême, » jetant les livres, trouvant la psychologie à mesure qu’il l’enseignait. Il s’attacha à ce livre intérieur

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M, JOUFFROY écrivain.

comme les puritains à la Bible. Il y lut avec la pénétration et l’obstination qui font les inventeurs et les fanatiques. Il s’y enfonça avec l’enthousiasme de la jeunesse et la violence de la passion. «C’étaient des journées, des nuits entières de méditations dans ma chambre ; c’était une concentration d’attention si exclusive et si prolongée sur les faits intérieurs, où je cherchais la solution des questions, que je perdais tout sentiment des choses du dehors, et que, quand j’y rentrais pour boire et manger, il me semblait que je sortais du monde des réalités et passais dans celui des illusions et des fantômes. » Personne n’est plus capable de passion que les hommes intérieurs; on l’a bien vu chez les. puritains d’Angleterre. Pour nous arracher aux distractions du dehors et aux intérêts sensibles , il faut des idées enflammées et dévorantes ; la force des résistances qu’elles surmontent mesure la force d’obsession qu’elles possèdent ; d’un homme elles font un moine ; et quand volontairement un laïque aujourd’hui se fait moine, c’est qu’il le veut de tout son cœur. Professeur, destitué, sain, malade, dans les montagnes du Dauphiné, dans sa petite chambre de la rue du Four, M. Joulïroy s’acharna à ses recherches ; peu importait le pays, le rang, la santé, à celui que poursuivait et remplissait une idée fixe et unique ; tous les accidents de la scène et de la décoration extérieure glissaient sur lui sans le pénétrer. Il était

si possédé de sa passion, qu’il l’apercevait en tout le monde et l’imposait au genre humain ; le fond de l’homme, à ses yeux, est la connaissance de la vérité morale. « Il veut savoir le mot de toutes les énigmes qu’on se pose sur le tombeau de ceux qui ne sont plus, et qui reviennent si souvent dans le cours de la vie, à l’heure de la douleur, de l’injustice, de la maladie, en présence de la nature, dans l’obscurité des nuits sans sommeil, et jusque dans les rêves. Il veut le savoir parce qu’il n’y a point pour lui de repos autrement. »

Ce savoir, il le tira de lui seul.Les'esprits concentrés sont aussi insensibles à l’opinion des autres qu’aux objets extérieurs; ils vivent en dehors du monde social comme en dehors du monde physique; ni les hommes ni les choses n’ont prise sur eux. Ils inventent tout ce qu’ils pensent, et ils créent tout ce qu’ils sont; ils sont originaux comme le vulgaire est imitateur, par nature; ils aiment l’indépendance comme le vulgaire aime l’autorité, par habitude. Ils marchent mieux et plus volontiers seuls qu’avec le bras d’autrui. « Je perdis le goût d’aller chercher et emprunter ailleurs ce -que je pouvais trouver et acquérir par moi-même. Les livres, les cours ne me furent plus rien. Si j’ouvrais les philosophes, si je continuais d’assister le plus souvent que je pouvais aux leçons de M. Cousin, c’était plutôt pour apprendre où en étaient les ques-

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M. JOUFFROY ECRIVAIN

lions que pour en obtenir la solution. Ce que je lisais, ce que j’entendais de philosophie, n’avait d’autre effet que de me donner matière à penser, à chercher. J’en vins même à me convaincre que je ne comprenais véritablement que ce que j’avais trouvé moi-même; je perdis toute foi à l’instruction transmise; et dès lors je n’ai point changé d’opinion. Je n’ai rien su que ce que j’ai trouvé, et quand il m’est entré dans la tête des opinions qui étaient aussi celles des autres, c’est que mes recherches comme les leurs y avaient abouti. » Un peu plus tard, traitant des signes, il ne voulut ouvrir aucun des ouvrages de ses prédécesseurs, et expliqua son étrange refus comme Descartes ; « Notre première raison, c’est que les idées qu’ils nous suggéreraient gêneraient la liberté de notre esprit qui aime à se conduire à sa façon, et dépouilleraient pour lui cette recherche de son plus grand charme, qui est dans la recherche même plutôt que dans le résultat qu’elle peut donner à la science; la seconde, c’est que les idées d’autrui, quand nous n’avons pas d’abord exploré nous-m'ême la matière à laquelle elles se rapportent, n’ont pour nous qu’un sens vague, et nous troublent plutôt qu’elles ne nous éclairent*. » Cette habitude et ce goût sont le signe du véritable philosophe. Celui - ci , qu’on appelle disciple, fut

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