I . Nouveaux mélanges , p
bien plus inventeur que son maître. Comme un phare coloré et commode qui tour à tour reçoit cinq ou six lumières et en transmet au loin la splendeur, M . Cousin, portant en lui tour à tour Maine de Biran, Royer-Collard, Platon, Plotin, Schelling, Descartes et Leibnitz, a fait briller au loin sur l’horizon philosophique leurs rayons un peu déviés et un peu déteints. M. JoufTroy a lui-même allumé son flambeau solitaire. Il n’est point allé emprunter une lampe oubliée dans la nécropole philosophique où dorment les systèmes ensevelis, veillés par le poudreux cortège des historiens et des anti(|uaires. Il n’était jamais entré dans ces froides galeries; il n’avait jamais porté la main sur ces reliques illustres; c’est parce qu’il les a laissées intactes qu’il mérite une place à leurs côtés.
Cette disposition à vivre seul et en soi-même produit la tristesse. Presque tous nos moments de gaieté nous viennent du contact changeant de nos semblables, ou du spectacle changeant de la nature. On se dissipe, on s’occupe, on oublie, on rit : bonheur léger et passager qu’il faut prendre ou perdre, sans beaucoup le regretter ni l’attendre, et sur lequel il ne faut pas réfléchir. L’homme réfléchi le trouve misérable, et, comme il n’y en a pas d’autre, il juge que la joie n’est pas. Bien plus, apercevant les choses par des vues générales, il découvre en l’homme cent mille misères que le vulgaire n’aper-
M. JOUFFROY ÉCRIVAIN
çoit pas ; î’immensité de notre ignorance, l’incertitude de notre science, la brièveté de notre vie, la lenteur de notre progrès, l’impuissance de notre ■force, le ridicule de nos passions, l’hypocrisie de notre vertu, les injustices de notre société, les douleurs sans nombre de notre histoire. Il lui semble, non sans raison, que la,vie est un mal, et s’il ne tombe pas dans la misanthropie méchante de Swift, il n’a de refuge que la gaieté douloureuse de Candide, ou la quiétude mathématique de Spinoza : refuge inutile, qui laisse la blessure aussi cuisante. M. JoulTroy crut en trouver un autre; il y languit, blessé aussi, peut-être plus blessé que personne. Les conversions complètes, quand elles se font tard, laissent l’ilme à jamais malade; à vingt ans on est déjà trop vieux pour devenir philosophe; celui qui quitte sa religion doit la quitter de bonne heure; après ce moment, on ne peut plus la déraciner sans ébranler tout le sol. Chez .M. JouflVoy, cet ébranlement dura. Gomme Hamlet, il souffrit trop de ses premières et chères illusions entièrenient et subitement flétries. La révolution qu’il avait soufferte subsistait en lui par des retentissements si forts qu’il y voyait l’explication de tout le présent et la prédiction de tout l’avenir *. A son avis, l’incertitude des gouvernements contemporains, l’impatience des peuples modernes, la fragilité