Esthétique, p
M. JODFFROY ÉCRIVAIN.
nous, de contempler l’autre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l’éclaire, et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c’est que nous la voyons. » Il n’acheva pas de la descendre. Bientôt on ne l’entendit plus qu’à de rares intervalles. Il faisait une leçon, puis s’arrêtait. I.a consomption physique vint aider l’autre. Une interpellation de tribune l’acheva. Il mourut à quarantesix ans.
Ce caractère et ces événements conduisirent son esprit et déterminèrent ses idées. Ayant quitté la religion parce qu’elle manque de preuves, son premier besoin en philosophie fut la certitude. Pour toute garantie, il trouvait la méthode ; avec sa passion ordinaire, il embrassa la méthode et ne la quitta plus.
Son premier soin, en abordant une recherche, était de la diviser en plusieurs recherches. Puis il examinait comment celles-ci dépendent les unes des autres, laquelle est supposée par les autres et n’en suppose aucune autre. Ayant marqué leur ordre, il montrait leurs subdivisions, puis les questions que chacune d’elles engendre, puis les réponses qu’on y a faites , puis les conséquences de ces réponses.
Cela faisait une sorte de « carte et de plan de campagne* » très-détaillé, très-compliqué, sur lequel il retenait bon gré mal gré les auditeurs. Il ne quittait leur main qu’après les avoir orientés dans ce labyrinthe, munis de classilications, de délinitions, d’explications, éclairés sur la route à suivre, mis en état de guider leur guide, remplis de défiance pour euxmêmes^ d’espoir en la vérité et de confiance en la méthode. Alors seulement il se mettait en marche, aussi attentif dans le voyage que pendant les préparatifs. Ses raisonnements font plaisir à voir, tant le réseau en est serré, solide, soigneusement disposé pour ne laisser aucune issue à la vérité fuyante. On le juge aussi soigneux dans les fautes que dans les réussites; lorsqu’il se trompe, il est exempt de reproche; il a employé toute sa force; ce sont les circonstances ou quelque invincible illusion philosophique qui l’ont perdu. Je ne connais guère de lecture plus attachante que le Cours de droit naturel. Les réfutations, principalement, sont admirables; il est impossible de mieux posséder son sujet, de pénétrer plus complètement le fort et le faible des systèmes, de mettre plus exactement et plus visiblement le doigt sur l’origine des sophismes, de démêler et de corriger plus sûrement les déviations par lesquelles
1. Préface du Cours d'esthétique, p. 8. — Cows de droit naturel, première leçon. — De l’organisation des sciences philosophiques.
■ Digitiz«2
M. JOUFFROY ÉCRIVAIN
une doctrine vraie fléchit et va se perdre dans l’erreur. On prend courage, et on estime la raison humaine, quand on la voit si assidûment victorieuse, si assurée dans sa démarche, capable de surmonter tant de si grands obstacles, pourvue de tant de tinesse, de rectitude, de solidité et d’attention. Ces sortes de livres font honneur à l’homme; et si le Cours de droit rmturel était écrit en style exact, on pourrait le lire à côté des Provinciales de Pascal.
L’amour du vrai avec la force de prouver donne le courage d’étre sincère. Il y a des philosophes qui croiraient se discréditer en avouant que leur science a des obscurités et que leur vue a des bornes; ils , auraient honte de fléchir sous un doute, ou de rester courts devant une objection; ils goûtent l’admira-' tion aussi vivement que les coquettes; pour la garder entière, ils simulent des explications, comme elles achètent de fausses dents. Autour de M. Jouffroy, on écrasait le scepticisme, sans laisser dans le monstre la moindre partie saine; M. Jouffroy, quoique philosophe officiel, osait dire que sa tête est invulnérable, et bien au-dessus de nos coups*.
« Je ne comprends pas que, prenant le scepticisme corps à corps, on prétende démontrer que l’intelligence humaine voit réellement les choses telles qu’elles sont. Comment ne s’aperçoit - on pas que