‹ Les philosophes francais du 19. siecleChapitre 50 sur 66 · Mélanges, p · texte numérisé non relu

Mélanges, p

" naissance. Les forces prennent la matière, la con- « forment et s’annoncent en se peignant à la surface » par leurs effets, se signifient et s’interprètent par « les qualités qu’elles imposent à la matière. » Par exemple , la circulation du sang est produite par une cause. « Mais est-elle l’acte même de cette « cause? Évidemment non. Elle n’est que le résultat <c matériel de cet acte , lequel nous échappe , parce « qu’il s’accomplit dans le sein de la cause qui le pro- « duit. » — La véritable cause qui meut le cœur, l’es- « tomac, les organes, est extérieure et supérieure à « ces organes’. » Il y a donc un monde spirituel distinct du monde matériel, et dont nous apercevons un individu dans la cause qui est nous-mêmes ; tout l’effort de la psychologie est d’étudier cette cause , plus importante que ses effets.

— Nous pensons exactement le contraire , et nous ne croyons pas que l’âme soit distincte des idées, sensations et résolutions que nous remarquons en nous. Notre avis est que les idées, sensations et résolutions, sont des tranches ou portions interceptées et distinguées dans ce tout continu que nous appelons nous-mêmes , comme le seraient des portions de planche marquées et séparées à la craie dans une longue planche. Nous ne disons

1. Esthétique, p. 132, 145. — Nouveaux mélanges, p. 233, 234, 239, 240, 255, 25C, 257, 260, 262, 266, 269, 273.

point pour cela que le moi soit la collection et l’amas des idées , pas plus que nous ne disons que la planche est la collection et l’addition des morceaux de planche. Dans la planche comme dans le moi, le tout précède les parties; le tout est sujet ou substance , les parties sont attributs ou qualités. Mais si tous les morceaux étaient enlevés, il n’y aurait plus de planche; et si toutes les idées, sensations, résolutions disparaissaient , il n’y aurait plus de moi. Si vous en voulez une preuve , considérez le sens du verbe , vous verrez que toujours et par^ tout où il se rencontre , l’attribut est une qualité , un abstrait , une portion du sujet. Cette pierre est pesante, la matière est étendue, cette plante végète, le soleil est brillant ; dans toutes ces phrases, l’attribut est un membre détaché du sujet. L’étendue est une portion du tout qu’on appelle matière ; la pesanteur est une portion du tout qu’on appelle pierre; la végétation est une portion du tout qu’on appelle plante; l’éclat est une portion du tout qu’on appelle soleil. Donc quand vous dites : Je souCfre, je jouis, je pense, je veux, je sens, la sensation, la résolution , la pensée, la jouissance , la souffrance exprimées dans le verbe , sont des portions du sujet je ou moi. Donc nos opérations et modifications sont des portions de nous-mêmes. Donc le moi n’est point une chose distincte, autre que les opérations et modifications, cachée sous

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elles , durable en leur absence. Vous avez été trompé par les mots. On vous a présenté une planche, et vous avez dit successivement, en parcourant successivement les divisions tracées à la craie : « Voici un carré de la planche , voici un « rectangle de la planche , voici un losange de la « planche. J’ai beau avancer, je trouve toujours la « planche invariable , idenlklue , unique , pendant •c que ses divisions varient. Donc elle en diffère; elle « est un être distinct. On pourrait ôter le carré, le « losange, le rectangle et toutes les divisions sans la « toucher. » Par ce raisonnement vous avez ramené la science à l’étude du sujet nu , et vous lui avez donné pour objet un être qui n’existe pas.. '

« Delà, plusieurs méprises, et entre autres l’étude des facultés. Par un raisonnement semblable, vous avez distingué ces facultés des faits, et vous les avez changées en choses réelles, forces actives attachées autour de la substance , invisibles créatrices des faits visibles. A l’instant elles ont pris une importance énorme. Les faits n’ont plus été considérés que comme un moyen de les découvrir. Quelles sont-elles ? Y en a-t- il trois ? Y en a-t-il quatre? Comment agissent-elles les unes sur les autres? Gomment sont-elles liées à la substance? Gomment un fait les détermine-t-il à agir ? Un homme d’çsprit , votre unique successeur, a passé sa vie à en distinguer vingt-cinq ou trente , à compter les

trente ou quarante inclinations primitives, à démêler en nous l’instinct de monter sur les lieux élevés. La science s’est encombrée de questions scolastiques. Vous l’aviez conduite hors du chemin dans une broussaille ; elle y est encore ; les physiologistes à qui l’on parle de psychologie se mettent à rire, citent Molière, l’opium qui fait dormir parce qu’il a une vertu dormitive ; l’homme qui perçoitles objets extérieurs parce qu’il a la faculté appelée perception extérieure ; l’ûme qui ressent l’émulation parce qu’elle apporte en naissant un penchant à l’émulation ; l’esprit qui connaît les objets infinis parce qu’il possède la raison, faculté de l’infini. Plusieurs fois nous avons eu honte, et si vous causiez souvent avec des médecins, vous seriez aussi embarrassé que nous.

— Donc , selon vous , il n’y a que des faits et des apparences, point d’essences ni de causes.

— Au contraire. Seulement, nous ne les mettons pas au même endroit que vous. Certains faits sont la cause des autres ; certains faits sont l’essence des autres. Il y a des essences et des causes ; mais ces essences et ces causes ne sont que des faits. Tout le mouvement de la science consiste à passer des faits apparents aux faits cachés , des faits produits aux faits producteurs.

« Daignez considérer sans prévention une de vos théories ordinaires, celle de M. Royer-Collard et

des Écossais sur la perception extérieure. Que disent-ils? Que l’objet excite une sensation dans notre main froissée , et qu’à la suite de la sensation nous concevons et affirmons l’objet. J’en savais autant avant de les lire. Le maître de philosophie de M. Jourdain lui apprenait à peu près la même chose, quand il lui révélait que la conversation est de la prose, et que pour dire U, il faut faire la moue. Pénétrez au delà de ce fait apparent. Supposez , par exemple, que‘ la perception extérieure soit une hallucination vraie. A'oilà un fait nouveau, caché sous le premier, et dont le premier n’est que l’apparence. On découvre une vérité importante , singulière même, en apprenant que les arbres, les maisons, tous les objets sensibles, sont des fantômes de notre cerveau, lesquels correspondent ordinairement à des objets réels. Le maître de philosophie de M. Jourdain ne disait rien de semblable , et, si la psychologie avait sur toutes les questions une réponse pareille et prouvée , elle ne serait pas méprisée. Allez plus loin : percez une seconde enveloppe ; remarquez que ce que nous appelons une hallucination , une vision , une représentation , est une apparence et une apparence fausse; que lorsque nous nous figurons une maison , il n’y a rien dans notre esprit ni dans notre cervelle qui res-

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