Voy. cliapitre ii
semble à la maison; que cependant cette image remplace si bien la maison , que dans la rêverie ou dans le sommeil nous la prenons pour la maison elle-même ; vous conclurez qu’il y a en vous quelque modification où opération inconnue , ayant la propriété de vous faire illusion , de vous paraître extérieure , quoiqu’elle soit intérieure , d’être confondue avec la maison physique et matérielle , quoiqu’elle n’ait rien peut-être de physique et de matériel. Voilà un fait nouveau, non connu, mais prouvé; non déflni, mais constaté. Vous avez traversé une seconde apparence ; vous venez de franchir la seconde porte, laissant le vulgaire à l’entrée ; définissez ce fait découvert , et le vulgaire n’aura plus le droit de vous appeler impuissant. C’est que vous avez imité le naturaliste dans sa marche et dans ses découvertes. Au premier instant il disait comme le vulgaire , que l’homme ayant mangé et ayant la faculté de digérer, digère; au premier instant vous disiez , comme le vulgaire , que l’homme ayant senti et ayant la faculté d’apercevoir, aperçoit. Au second instant, ayant ouvert l’estomac , il remarquait que la digestion est une dissolution des aliments,; au second jnstant , décomposant la perception , vous avez remarqué que la perception est une hallucination vraie. Au dernier instant , ayant pratiqué des digestions artificielles, il a observé qu’elles sont une fermentation
chimique des aliments imprégnés par le suc gastrique; au dernier instant, ayant observé des hallucinations et des représentations choisies , vous avez conclu qu’elles sont les apparences fausses d’un fait inconnu que vous constatez et que vous cherchez à définir. Le physiologiste n’a point achevé sa tâche ; vous n’avez point achevé la vôtre. Il n’a pas encore trouvé le fait primitif qui constitue la digestion ; vous n’avez pas encore trouvé le fait primitif qui constitue la perception. Mais tous deux vous avez obtenu de vraies découvertes, et tous deux vous avez suivi la vraie méthode. Tous deux vous avez cherché un fait caché sous un fait apparent, un fait indécomposable sous un fait décomposable. Tous deux vous avez pratiqué l’analyse. Tous deux vous avez négligé la recherche scolastique de facultés inutiles. En psychologie, comme en physiologie, comme en chimie, comme partout, trouver l’essence, c’est ramener un fait aux faits qui le composent et auxquels il se réduit.
« Restent les causes. Lorsque Reid , ayant décrit l’émulation et l’envie, les explique par un penchant naturel qui rend pénible à l’homme la supériorité d’autrui, nous nous jugeons aussi avancés qu’avant d’ouvrir son livre. C’est dire que l’homme éprouve ces émotions parce qu’il les éprouve, et nous trouvons qu’on eût pu se dispenser de cette explication. Au lieu de recourir à Un penchant, cherchons un
fait. Remarquons avec Spinoza* qu’imaginer un bien c’est le désirer, que voir ce bien possédé par un autre c’est souffrir, que par une illusion d’imagination, le possesseur nous semble l’accapareur de ce bien et l’auteur de notre souffrance. La cause est trouvée; le sentiment d’envie, qui est un fait, se trouve dérivé d’un autre fait, qui est l’illusion d’optique. Ramenez ainsi tous les plaisirs, toutes les peines et tous les désirs à quelque fait observable et unique; vous aurez expliqué le cœur de l’homme, et vous aurez fait une œuvre de science. Gela est si vrai, que le célèbre physiologiste Müellera transcrit le troisième livre de V Éthique, disant que l’explication y est entière, et qu’il n’y a plus rien à chercher sur ces questions-là. C’est que votre but et votre marche auront été les mêmes que ceux des sciences positives. Étant donnés l’ascension des ballons, l’élévation de la colonne barométrique, le glissement de l’eau sur les plans inclinés, le physicien ne les explique point par une force d’ascension, par une horreur du vide, par une force d’inclinaison, mais par un fait observable, la chute des corps pesants. Étant donnés la sympathie, l’égoïsme, la vertu, l’amour, l’ambition, la crainte et toutes les passions, Spinoza les explique non par une liste d’inclinations primitives, mais par ce fait que la joie