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CHAPITRK XI.

l’atteindre. Donc elle a pour Gn ce qui est uniquement en son pouvoir, et ce que, par elle seule, elle peut toujours atteindre. Cette chose unique, absolument dépendante de nous-mêmes, est la vertu. Donc notre fin en ce monde est la pratique de la vertu.

Mais d’autre part, en vertu de l’axiome que la fin absolue d’un être est appropriée à sa nature, et en vertu de cette observation que notre fin présente n’est pas appropriée à notre nature, il est nécessaire qu’à notre vie soient ajoutées une ou plusieurs vies, telles que nos penchants primitifs puissent y recevoir un contentement parfait.

Yoilà le bien défini, le devoir institué, la vie présente réglée, la vie future prouvée. L’enchaînement semble rigoureux, et la réponse complète. Cependant qui n’éprouve en la lisant une secrète inquiétude? Ce mot fin, destinée, si souvent répété, n’a jamais été éclairci. Selon les habitudes de son école, M. Jouffroy l’a employé sans le résoudre en exemples, et sans revenir aux faits particuliers d’où il est tiré. Qui est-il? Que veut-il dire? Peut-être a-t-il deux sens différents. Peut-être est-ce un masque employé tour à tour par deux personnages de différent esprit et de différente force. Si cela est, je suis

M, JÜUFFROY MORALISTE,

trompé, je les ai confondus en un seul; j’ai attribué à l’un ce qui n’est vrai que de l’autre; mon raisonnement est faux. Comment arracher le déguisement, s’il y en a un? Je vais faire ce que M. Jouffroy n’a pas fait, analyser le mot douteux au moyen d’exemples; il n’y a point de terme ambigu qui, sous cette torture, ne découvre sa double face et ne ruine la fiction qu’il soutient.

Je prends un quadrupède, un chien, un bœuf ou tout autre ; je classe les faits que j’y observe, et je trouve qu’ils se réduisent aux groupes suivants ; son type persiste, il se nourrit, il se reproduit, il sent, il associe des images, il se meut. Je dis que sa destinée est de persévérer dans son type, de se nourrir,

de se reproduire, de sentir, d’associer des images et de se mouvoir. Destinée désigne ici les groupes distincts de faits principaux qui composent un être. Voilà un sens très-naturel et très-net. Peut-être il y en a d’autres; il n’importe. Suivons toujours celui-ci, et voyons s’il convient aux raisonnements de M. Jouffroy.

« Tout être a une fin ou destinée. » Rien de plus vrai ; il y a toujours dans un être un ou plusieurs faits qui lui sont propres. La pure matière ellemême a lel siens ; elle est inerte, et l’on peut dire que sa destinée est l’inertie. Au fond, la proposition est identique. Ce que nous appelons un être, c’est un groupe distinct de faits associés, et il est

clair que ce groupe renferme des faits qui lui sont propres. Cet axiome ressemble à ceux de la géométrie et ne dépend pas de l’observation.

« Si chaque être a une fin qui lui est propre, il a dû recevoir une nature et une organisation adaptées à cette fin. » Fort bien encore. Étant donné un fait il y a toujours une cause, force ou nécessité, qui le produit ; sans cela, il ne se produirait pas. Si le bœuf n’était pas construit de manière à sentir, il ne sentirait point. Si le chien n’avait ni os, ni muscles, ni nerfs, il ne pourrait courir. Ceci est encore un axiome, appelé principe de la raison suffisante, et pareil au précédent.

«^a fin d’un être est son bien. » Nous admettons cette maxime, et de plus nous la prouvons. Le bien, pour le chien, est de persévérer dans son type, de manger, de se reproduire, de sentir, d’associer des images, de se mouvoir ; l’empêchement de ces opérations est son mal. Le bien pour la plante est de végéter et fleurir ; son mal est d’être arrêtée dans sa floraison ou dans sa croissance. En effet, par la proposition précédente, les groupes de faits principaux qui composent la vie d’un être sont l’effet de ses forces ou tendances principales. sont donc le terme vers lequel l’être tend ou aspire, et l’objet d’une tendance ou aspiration est ce que nous appelons un bien. La plante tend à végéter : donc la végétation est un bien pour elle. Cet animal aspire

à se mouvoir ; donc pour lui le mouvement est un bien. Jusqu’ici vos déductions sont rigoureuses. ' Vous avez reconnu dans les êtres des groupes distincts de faits principaux, et vous les avez appelés destinée. Vous avez conclu que les tendances qui les produisent peuvent les produire. Vous avez remarqué que le terme vers lequel se porte une tendance s’appelle un bien ; et vous avez conclu que la destinée d’un être est son bien. Gela est géométrique, et voilà un morceau de morale presque parfait.

« La destinée d’un être est appropriée à sa nature. Or, la nature de l’homme est composée d’aspirations infinies que notre condition présente ne peut satisfaire : donc notre destinée présente n’est pas de les satisfaire, mais d’atteindre la seule chose qui soit en notre pouvoir, la vertu, » — « La nature d’un être indique sa destinée. Or, la nature de l’homme est composée d’aspirations infinies que notre condition présente ne peut satisfaire : donc il y a pour nous une destinée future, et une série de vies où nous pourrons les contenter. » Confusion sur confusion ; tout est brouillé et tout est perdu.

On va le voir par des exemples.

« La nature d’un être indique sa destinée. - Cette proposition est générale pour M. Jouffroy ; elle s’applique dans son raisonnement au bœuf aussibien qu’à l’homme. Or, la nature du bœuf est de vivre quinze ans et de se reproduire ; donc la des-

tinée du bœuf est de vivre quinze ans ei de se reproduire. Mais sa condition présente l’en empêche; l’homme le coupe à six mois et le mange à trois ans. Donc le bœuf dont j’ai mangé hier, renaîtra dans un autre monde, y vivra douze ans encore, et y fera des veaux.

«La destinée d’un être est appropriée à sa nature. » Cette seconde proposition est également générale pour M. JoulTroy ; elle s’applique dans son raisonnement au bœ-uf aussi bien qu’à l’homme. Or, dans la condition prése'nte on coupe le bœuf à six mois et on le mange à trois ans : donc sa destinée présente n’est pas de satisfaire l’inclination qu’il a pour vivre quinze ans et pour se reproduire, sa destinée présente est d’accomplir la seule chose qui soit absolument en son pouvoir. Pour un animal libre comme nous, celte chose est la vertu ; pour un animal privé de liberté comme lui, cette chose n’est pas ; donc dans la vie présente il n’a point de destinée du tout.

Le raisonnement pour l’homme et pour le bœuf est exactement le même. Voilà une pauvre bête privée de destinée, et néanmoins certaine de sa résurrection finale. Rappelons -nous le sens des mots, et nous verrons périr le raisonnement de M. Jouffroy avec l’immortalité du boeuf et les petits veaux de la vie future. La destinée d’un être, ce sont les groupes distincts de faits principaux qui composent sa vie. Or, un fait est toujours péris-

M. JOUFFRÜY MORALISTE. ’ 269

sable. S’il y a une force qui le produit, d’autres forces peuvent le détruire. S’il vient du dedans, il dépend du dehors. — Par exemple, il y a une force qui développe le poulet et l’organise. Trempez le bout de l’œuf dans l’huile, la force est -vaincue, le développement s’arrête, l’organisation se renverse et vous voyez naître un monstre : l’être n’est point allé à sa'Gn, sa destinée n’a point correspondu à sa nature. — Il y avait dans le bœuf une force vitale et une force reproductive; le couteau du vétérinaire et la massue du boucher en ont empêché l’effet; les tendances existaient, la destinée ne s’est point accomplie. — Il y a en nous un besoin infini de science, de sympathie et de puissance; la supériorité des forces voisines , l’infinité de l’univers , l’imperfection de notre société nous condamnent à des misères sans nombre, et à des contentements médiocres; nous avons la tendance, nous n’avons pas la puissance. Quoi de plus simple? Quoi déplus naturel même ? Et quelle bizarre preuve de l’inornortalité que les révoltes de notre cœur ! Combien plus bizarre encore , si l’on remarque qu’elles ne persistent guère que chez les poètes et chez M. Jouffroy, que quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent se résignent, et qu’au fond, si belles qu’on fasse les vies futures , notre cœur serait insatiable , puisque c’est la perfection qu’il réclame, et qu’à moins d’être * Dieu il ne serait pas satisfait! Ne dites donc pas que

]a nature d’un être prédit sa destinée ; tout au plus elle l’indique, par conjectures probables , réserve faite des causes extérieures qui peuvent se jeter à la traverse et des conditions extérieures qui peuvent manquer. Ne dites pas non plus que la destinée présente est appropriée à la nature actuelle, et que, puisque nos tendances naturelles ne peuvent présentement être satisfaites , notre destinée présente n’est pas de les contenter. Que l’herbe soit mauvaise , peu importe ; la destinée du bœuf est toujours d’en manger. Que notre science soit imparfaite, peu importe; notre destinée est toujours de connaître. La preuve en est que le bœuf désire manger et que nous aspirons à connaître. Conservons précieusement le sens exact que les exemples particuliers ont attribué au mot destinée; par ce moyen, tout s’éclaire. Les faits dominants qui composent la vie d’un être sont sa destinée ; donc il y a en lui des forces capables de les produire ; donc il y tend et ils composent son bien. — Nous ne sommes pas sûrs qu’il les produise ; car, à titre de faits, ils sont précaires et dépendent Ses circonstances extérieures ; donc, étant donné un être, il n’est pas certain qu’il atteigne sa destinée. — Il aspire à l’atteindre, quoique souvent il ne parvienne pas à l’atteindre; donc ils sont un bien, et dès cette vie 'il a raison d’y aspirer. Le sens du mot, comme un juge sévère, a démêlé l’erreur de la vérité.

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M. JOÜFFROY MORALISTE.

D’où vient donc que M. Jouffroy, après un raisonnement si rigoureux , est tombé dans un raisonnement si faible? Nous arrivons à la seconde interprétation du mot destinée. Pendant tout le morceau, les deux sens se confondent, et ils sont pris l’un pour l’autre à chaque instant.

Quelle est la fin d’une locomotive ? Traîner des fardeaux ; ici le mot fin indique un but préconçu , en vue duquel l’objet a été construit et organisé. Non-seulement nous remarquons ici , comme dans le cas précédent , que le transport des fardeaux est l’efTet principal et ordinaire de la machine; mais nous jugeons qu’il est sa cause; un savant mécanicien s’est proposé ce but; et le but a déterminé la quantité du fer, la disposition des roues, l’établissement des pistons , l’épaisseur de la chaudière, le choix du combustible, et le reste. Le sens est tout autre : reffet est devenu cause , et il y a ici un architecte de plus. Regardez chez M. Jouffroy, voici l’architecte ;

De même que, dans une grande machine composée de mille rouages, nous savons que chaque rouage accomplit un certain mouvement, et nous croyons que ce mouvement contribue pour sa part au naouvement de la machine entière; de même dans ce vaste univers, peuplé de tant d’êtres différents, non-seulement nous croyons que chacun de cea êtres agit selon sa nature, mais encore que son action importe à celle do l’ensemble. Pas plus que moi, ce caillou qui roule sous mes pieds n'a été ciéé en vain ; sa nature lui as-

signe, comme à moi, un rôle dans la création. Et si ce rôle est obscur, s’il est moins beau, moins considérable que le mien, il n’en est pas moins rempli, et n’en concourt pas moins au but que le créateur s’est proposé en laissant échapper le monde de ses mains ' .

A l’instant, les propositions que nous avons réfutées prennent un sens nouveau. üne destinée n’est plus un fait périssable, subordonné aux causes exté- , rieurès. C’est un décret de Dieu ; or, un décret de Dieu ne peut manquer de s’accomplir; s’il ne s’accomplit pas ici-bas , il s’accomplira ailleurs ; puisque mes aspirations infinies seront contentées, et ne peuvent l'être dans la vie présente, elles le seront dans la vie future; il y a donc une vie future. — D’autre part Dieu est juste. Or, il ne serait pas juste, si la destinée qu’il nous impose ici-bas dépendait d’autre chose que de nous-mêmes. Mais il n’y a qu’une chose qui soit entièrement en notre pouvoir , et ne dépende que de nous-mêmes; c’est la vertu. Donc notre destinée présente n’est autre que l’exercice de la vertu. Grâce à ce changement de sens, tout est retourné, réparé et démontré.

Mais, par un triste hasard, ce changement de sens qui rend vraies les dernières propositions de M . Jouffroy rend les premières fausses ; or, les dernières dépendent des premières; de sorte que tout croule, et qu’il n’y a plus rien debout.

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