‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 14 sur 64 · De VAperception immédiate, p · texte numérisé non relu

De VAperception immédiate, p

l'eût pas cru profond. C'est pour cela que M. Cousin l'a promu au grade de a premier métaphysicien a du temps. « Autour du berceau du spiritualisme, il fallait des nuages. Personne n'en a plus fourni que M. de Biran. Je vois d'ici la scène; les gens frappaient à la porte de M. Cousin: « Daignez, monsieur, « nous expliquer ce qu'est l'ame; pourquoi vous la « nommez une force libre; comment une force qui « est une qualité peut être le moi qui est un être. » Et M. Cousin répondait : « Passez, messieurs, dans « l'arrière-cave ; c'est le domicile de M. de Biran, un « bien grand philosophe ; il vous donnera tous les « éclaircissements nécessaires. Suivez cecouloirsom- « bre; au bout, vous trouverez l'escalier. » Beaucoup de gens s'en allaient, croyant sur parole. D'autres, arrivés au bord, n'osaient descendre; le trou leur semblait trop noir; mieux valait accepter la doctrine que tenter l'aventure. Les obstinés descendaient, se meurtrissant les membres, donnant du nez contre les murs, et tâtonnant sur la terre humide : le premier soin de M. de Biran avait été de boucher toutes les fentes et tous les soupiraux. Ils regardaient avec attention, et continuaient à voir les plus parfaites ténèbres. Au retour, quand on les priait de raconter leur voyage, ils n'osaient, par amour-propre, avouer qu'ils s'étaient salis et froissés en pure perte, et confesser qu'ils étaient descendus dans une basse-fosse bien bouchée pour y mieux

distinguer les objets. « Oh! M. deBiran est un grand « maître; allez le trouver, il éclaircira tous vos douce tes. » On n'y allait pas. Je suis sûr que de tous ceux qui le citent, il n'y en a pas cent qui l'aient lu, et que des cent qui l'ont lu, il n'y en a pas dix qui l'aient pesé. Voilà comme on fabrique la gloire. Celle-là est la plus solide; on n'a point d'adversaires quand on n'a point de lecteurs.

— Là, vous voilà calme ; vous avez jeté votre colère. M. de Biran fait cette impression agréable sur tous ceux qui le lisent. Permettez-moi maintenant de prendre une plume et d'écrire la traduction des phrases que vous m'avez citées; elles ont un sens. Le style de M. de Biran n'est pas le galimatias double; ce n'est que le galimatias simple. Les lecteurs n'entendent pas l'auteur, mais l'auteur s'entend. C'est un grand mérite ; tous les philosophes ne l'ont pas. Il y a une clef pour ses énigmes. Il n'est obscur que parce que ses phrases sont générales : remplacez -les par des exemples particuliers. Il nous échappe, parce qu'il habite dans l'abstraction pure, à cinq cents pieds au-dessus de la terre ; faites-l'en descendre, et ramenez-le au détail des circonstances précises, aux cas singuliers et distincts, aux événements visibles et palpables. Il est Allemand, rendez-le Français. Ses livres sont des partitions écrites une octave trop haut pour la voix humaine; transposez et baissez chaque note de six

tons. Vous aurez besoin à chaque instant de celte opération dans la philosophie moderne. A'ous la ferez sur M. Cousin, sur M. Jouffroy, sur bien d'autres; ils chantent trop haut, et d'ordinaire se cassent la voix. Celui-ci avait le gosier solide; quoique ses airs soient très-monotones et souvent faux, ils valent la peine d'être déchiffrés.

a Voici d'abord ce que vous appeliez son grimoire :

« Il y a immédiation entre l'aperception immé- 0- diate de la force constitutrice du moi et l'idée de « la notion de mon être au titre de force absolue, <■<- par la raison que je pense et entends la réalité « absolue de mon être de la même manière que ce j'aperçois ou sens immédiatement l'existence in- « dividuelleet actuelle du moi. y>

« La phrase est rude : Force constitutrice du moi, idée de la notion de mon être au titre de force absolue, réalité absolue de mon être, immédiation entre Vaperception et Vidée; ce sont là autant débroussailles qui arrêtent l'esprit tout court. Substitutions des équivalents et traduisons :

« Apercevant la volonté, force efficace qui est moi- « même, je sais directement et sans raisonnement «« qu'il existe une force, laquelle est moi. »

« L'idée ne vaut pas graud'cbose, mais elle est intelligible, et M. de Biran s'entendait, puisque nous l'entendons.

« Voyons la seconde obscurité :

^^ Si la collection de tous les modes, de toutes les .. qualités sensibles étant brisée par l'abstraction, la ce substance imaginaire n'est plus rien ou n'a plus a qu'une valeur nominale, la substance abstraite du a mode dans ce point de vue intellectuel conserve « encore la réalité qui lui appartient, à l'exclusion « de toutes les apparences sensibles qui n'existent « qu'en elle et par elle. »

'i Je traduis :

ce Enlevez toutes les qualités sensibles de cette ce pierre, la couleur, la dureté, l'étendue, la poro- « sifé, la pesanteur, etc., et essayez de concevoir la « substance intime : par l'imagination vous ne le ce pouvez, car la substance n'a rien de sensible; par ce la raison vous le pouvez, car la substance est inee dépendante de ces qualités et leur survit. »

ce L'idée est fausse, mais qu'importe? On peut tout à la fois comprendre et se tromper.

« Je reprends votre dernière phrase : permettezmoi de la copier tout au long, «e Chacun peut obserc< ver en lui-même que les perceptions directes des « sens externes, comme les images ou intuitions du « sens interne, et les idées mêmes, produits élaborés « de l'intelligence, venant à être réfléchies ou con- « templées successivement par le moi sous des mo- '< difications sensitives diverses, ou avec un sentice ment variable de l'existence, triste ou pénible.

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« agréable ou facile, etc., se proportionnent jusqu'à a un certain point à ces variations, quant aux de- « grés de clarté ou d'obscurité, de mobilité ou de « persistance, de confiance ou de doute, qui im- « priment à ces idées un caractère particulier et « comme une physionomie propre. »

« Cette période effaroucherait lîégel ou Duns Scot lui-même. Et cependant, après avoir lu tout le passage, on trouve qu'elle renferme un sens très-simple et très-vrai que voici :

a Quand vous avez la colique ou la migraine, vos « raisonnements ont moins de clarté, votre attention a moins de durée, vos conclusions moins d'assu- « rance que lorsque vous êtes en bonne santé. »

ce Ne vous rappelez-vous pas le vieux conte de l'étudiant et de son bidet? L'étudiant était savant en grec, mauvais cavalier, fort secoué et mal en selle ; il avisa un paysan etlui cria : a Agreste, fais un pas « d'approximation vers la personne de mon indi- « vidu pour rétablir l'équipoUence entre les deux a supports de mon hipostase. »

o: Cela voulait dire : a Eh! l'ami, viens donc me « mettre d'aplomb sur ma bête. »

« M. de Biran parle comme l'étudiant; mais vous savez le grec, même le français. Quand vous le voudrez, vous comprendrez ce qu'il vous crie. »

Là-dessus, il prit le livre, relut le passage, vérifia mot à mot la traduction. Un instant après, il fourra

les quatre volumes dans ses poches, boutonna son, paletot sans mot dire et s'en alla courant. Pendant dix jours, on ne le vit plus. Son portier, par ordre, annonçait qu'il était en voyage.

Au bout de ce temps, il revint, toujours muni des quatre volumes, cette fois brandissant un cahier : « Voilà l'homme! je l'ai traduit. Mais c'est un terrible homme. Quelle besogne ! il y a telle phrase qui m'a coûté deux heures. Écoutez-moi sans m'interrompre, et dites si vous l'entendez comme moi.

« Vous n'aviez pas tort. Il a pensé. C'est un esprit vigoureux, très-vigoureux, puisque avec ce style il n'est pas devenu imbécile. J'estime un homme qui ayant un boulet aux jambes se met à marcher. Il a creusé profondément, il a saisi dans un recoin obscur une idée singulière, il l'a pressée dans ses mains tenaces, il l'a gardée sous sa prise, toute glissante qu'elle fût, il en a exprimé tout le suc, et, avec cette liqueur étrange, il est venu tout dissoudre, psychologie, logique, métaphysique, pour tout recomposer par de nouvelles règles et sur un nouveau plan. Je reconnais le philosophe, logicien intraitable, qui, emprisonné dans une idée, pioche

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le roc, perce le granit, creuse un abîme où l'univers pourrait s'engloutir. Ainsi faisait Fichte. M. deBiran est un Fichte français, plus mesuré et plus faible, moins visionnaire et moins inventeur. Bien plus, il a fait des découvertes. Son premier livre est beau et restera. Contenu par Condillac, de Tracy, amateurs de faits et écrivains précis, il a commencé par l'étude des faits et le style précis. Son Traité de Vhabitude est sensualiste et vrai. Des médecins pourraient le lire ; les physiologistes devraient le lire. C'est livré à lui-même qu'il s'est gâté. Et s'il s'est gâté, c'est que cela était nécessaire. Là-dessus, regardez mon raisonnement et jugez.

« Il y a des gens qui fabriquent une philosophie pour gagner une place ou de la gloire; mettez de côté ces flatteurs du gouvernement ou du public : M. deBiran n'en était pas. Mais il y a des gens qui fabriquent une philosophie pour traduire au dehors leur genre d'esprit et se faire plaisir; considérez ces sohtaires : M. de Biran en était. Ceux-ci inventent pour eux-mêmes. Ils ne profitent pas des vérités ni des méthodes acquises. Ils n'ont qu'une philosophie personnelle. Leur doctrine porte l'empreinte de leurs facultés ; leur méthode manifeste leur genre d'esprit. Si leur esprit a un défaut, leur système a un défaut. Ils sont comme des miroirs courbes et prêtent leur courbure aux objets ; M. de

Biran en avait une. Son style indique à chaque ligne la haine des faits particuliers et précis, l'amour de l'abstraction, l'habitude invincible de considérer uniquement et perpétuellement les qualités générales. On ne résiste pas à une inclination si forte, si continue, si universelle. Il n'y a pas résisté. Ne considérant que les abstractions, il a fini par prendre les abstractions pour des choses. Ne considérant que les facultés et les puissances, il a Uni par prendre pour des êtres les facultés et les puissances. Platon, à force d'étudier le même, l'un, la différence, et toutes les qualités générales, avait fini par déclarer que ces qualités sont des substances. M. de Biran, à force d'étudier la volonté, a fini par déclarer qu'elle était l'ame et le moi lui-même, véritable substance indépendante des organes et distincte des opérations.

« Gela est incroyable, n'est-ce pas? La proposition est si énorme, qu'on croit d'abord n'avoir pas compris. On se frappe le front, comme en lisant Platon et les Alexandrins. On aime mieux accuser l'auteur d'obscurité que d'absurdité. On n'ose admettre qu'un grand nom couvre une fausseté éclatante. On ne veut pas qu'une vie entière ait été employée à développer les suites d'une bévue. On répugne à croire que tant de fortes facultés aient peiné si obstinément et si laborieusement pour creuser et fermer le cachot où il s'est enfoui. Attendez les preuves.

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Il a mis tous ses soins et toute son énergie à vous convaincre, et, bon gré, mal gré, vous serez convaincu.

« Posez d'abord avec lui qu'il y a deux psychologies : l'une analogue aux sciences physiques, ayant pour objet de constater, de décrire et de classer les plaisirs, les peines, les sensations, les idées, bref, toutes nos opérations passagères; l'autre ne ressemblant à aucune des sciences physiques, unique en son genre, ayant pour objet d'observer et de définir le sujet permanent et la cause durable de ces opérations ^ La première n'étudie que les modifications , les effets, lés phénomènes; la seconde étudie la substance et l'être qui sont l'âme et le moi. Il laisse la première et s'attache tout entier à la seconde. Il n'observe que le moi, l'âme, l'être, la substance. Où les trouve-t-il ? Dans là volonté. Cela est si étonnant, qu'il faut le laisser parier :

ce Cette volonté n'est pas différente de moi. Le moi ce s'identifie de la manière la plus complète et la « plus intime avec cette force motrice {suijuris) qui ce lui appartient ^ »

ce Ainsi le moi n'est plus ce tout indivisible et continu dont nos idées, nos plaisirs, nos peines sont les parties composantes, isolées par fiction et par analyse. C'est une force ou faculté, portion du

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