‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 24 sur 64 · C'est en 1818 seulement qu'il connut Schelling · texte numérisé non relu

C'est en 1818 seulement qu'il connut Schelling

étonnante préface qu'un philosophe ait jamais écrite.

En voici le sens : Je ne suis pas philosophe, je suis prédicateur. Je n'apporte ni une vue nouvelle sur la nature des êtres, ni une vue nouvelle sur la méthode des sciences ; j'apporte une exhortation à la vertu. Ma philosophie n'est pas une ouvrière de science, c'est un instrument de morale. Son but n'est pas de découvrir le vrai, quel qu'il soit, mais de faire des honnêtes gens, quoi qu'il en coûte. « Son caractère est de subordonner les sens à l'esprit, et de tendre, par tous les moyens que la raison avoue, à élever et à agrandir l'homme. » Elle n'esj pas seulement une doctrine, elle est ce un drapeau, d C'est « une cause sainte, « et il y abientôtquarante ans que « je combats » pour elle. On la reconnaît en ce qu'elle est « l'alUée naturelle de toutes les bonnes causes. Elle soutient le sentiment religieux, elle seconde l'art véritable, la poésie digne de ce nom, la grande littérature; elle est l'appui du droit; elle repousse également la démagogie et la tyrannie; elle apprend à tous les hommes à se respecter et à s'aimer. « Pour mieux prouver que la science m'est indifférente, et que je ne me soucie que de morale, je range avec moi sous le même drapeau des philosophies sans métaphysiques, des métaphysiques opposées entre elles et des religions ; il me suffit qu'en pratique elles tendent au même but, et contribuent

à nourrir, dans l'homme les mêmes sentiments. Je prends pour doctrine « cette philosophie qui commence avec Socrate et Platon, que l'Évangile a répandue dans le monde, que Descartes a mise SQys les formes sévères du génie moderne, qui a été au xvir siècle une des gloires et des forces de la patrie, qui a péri avec la grandeur nationale, et qu'au commencement de celui-ci M. Royer-Collard est venu réhabiliter dans l'enseignement, pendant que M. de Chateaubriand, Mme* de Staël, M. Quatremère de Quincy la transportaient dans la littérature et les arts. « C'est une croisade que j'annonce, ce n'est pas une formule que j'établis. Écoutez plutôt le ton de mon discours :

Puisse notre voix être entendue des générations présentes comme autrefois elle le fut de la sérieuse jeunesse de la Restauration. Oui , c'est à vous que nous adressons particulièrement cet écrit, jeunes gens qui ne nous connaissez plus, mais que nous portons dans notre cœur, parce que vous êtes la semence et lespoir de l'avenir. Nous vous montrons ici le principe de nos maux et leur remède. Si vous aimez la liberté et la patrie, fuyez ce qui les a perdues. Loin de vous cette triste philosophie , qui vous prêche le matérialisme et l'athéisme , comme des doctrines nouvelles destinées à régénérer le monde : elles tuent, il est vrai, mais elles ne régénèrent point. N'écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent pour de profonds penseurs, parce qu'après Voltaire, ils ont découvert des difficultés dans le christianisme; vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération que vous ressentirez pour

la religion de l'Évangile.... Ne fléchissez pas le genou devant la fortune, mais accoutumez-vous à vous incliner devant la loi. Entretenez en vous le noble sentiment du respect; sachez admirer : ayez le culte des grands hommes et de's grandes choses. Repoussez cette littérature- énervante, tour à tour grossière et raffinée ,.qui se complaît dans la peinture des misères de la nature humaine, qui caresse toutes nos faiblesses, qui fait la cour aux sens et à Timagination , au lieu de parler à l'âme et d'élever la pensée. Défendez-vous de la maladie de votre siècle, ce goût fatal de la vie commode , incompatible avec toute ambition généreuse. Quelque carrière que vous embrassiez, proposezvous un but élevé , et mettez à son service une constance inébranlable. Sursum corda, tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie.,..

Il le dit, du moins. Mais se figure-t-on l'étonnement d'un chimiste, ou d'un naturaliste qui lit ce morceau, surtout si jusqu'ici il a cru (sur parole) que la philosophie est une science? Il découvre qu'elle est une harangue, moyen de pédagogie et de gouvernement.

Yoilà l'orateur rentré dans l'éloquence. Construisons sa philosophie , toute pratique et morale. Sans observer les faits , sans pratiquer d'analyses , on peut la prédire ; car elle ne dépend ni des faits ni des analyses. Son premier principe est d'édifier les honnêtes gens et de convenir aux pères de famille. C'est là pour elle l'unique marque du vrai. Une doctrine a-t-elle ce caractère, elle l'accepte. Ne l'a-t-elle pas, elle la rejette. Les

observations et les analyses sont de simples accessoires qu'elle emploie pour se donner un faux air de science, et sur lesquels elle ne s'appuie pas.

Gomm.ençons par la question de la certitude. Elle est résolue d'avance. Le scepticisme absolu , le scepticisme modéré, tout scepticisme est immoral. Si l'on doute sur un point, on peut douter sur tous les autres ; et rien de plus dangereux pour la pratique. Nous rejetons donc tous les systèmes qui nient ou affaiblissent la certitude, et mettent à la place le doute ou la probabilité. Il s'agit maintenant de trouver des arguments. Kant a fait contre la certitude un raisonnement que M. Jouffroy jugeait invincible. Nous le réfuterons par une équivoque ^ Quant aux recherches utiles qui pourraient agrandir cette question de logique, nous nous en dispenserons. Peut-être se rencontrera-t-il un vrai savant, très-peu connu parce qu'il méritera de l'être, très-philosophe parce qu'il ne se donnera point pour philosophe, qui prendra la peine de mesurer le degré de certitude des sciences, d'établir l'axiome sur lequel elles s'appuient et d'expliquer les raisons raisonnables que nous avons de croire en elles. Nous parlerons éloquemment de la certitude, on ira l'étudier dans le livre de M. Gournot^

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