Le double sens du mot vérité
144 CHAPITUE VI.
beauté que la beauté morale, et que l'objet de l'art est de l'exprimer. L'art ainsi défini deviendra un auxiliaire de l'éloquence, et l'artiste devra se considérer comme un maître de vertu. Nous appliquerons cette règle aux diverses écoles, et nous avancerons cette conséquence ridicule que Lesueur et Poussin œ égalent ou surpassent » Murillo, Gorrége, le Titien, Rembrandt et Rubens.
Cette morale qui vient de produire toute notre philosophie, nous allons la fonder sur la distinction populaire du juste et de l'injuste. Nous nous garderons bien de l'établir à la façon des psychologues, en exposant le mécanisme forcé de nos sentiments, ou à la façon des métaphysiciens, en découvrant la définition du Bien. Nous l'exposerons en orateurs, en citant le sens commun, et en racontant ce qui se passe dans le cœur d'un honnête homme. Si nous avons besoin de quelque formule rigoureuse, nous irons à Kœnigsberg et nous emprunterons celle de Kant.
Telle est cette philosophie; le besoin oratoire de prêcher la morale y explique tout, le choix des doctrines, le manque d'invention et la faiblesse des preuves. Tout s'y tient, tout s'accorde pour définir le génie de l'auteur; tout indique la domination définitive de la faculté maîtresse que nous avons reconnue dans les beautés et dans les défauts de son style, dans ses goûts et dans son impuissance d'his-
torien et de peintre, et que nous reconnaissons dans le but, comme dans toutes les parties de sa philosopliie, dans sa théorie de la certitude, de la raison, de la Divinité, de la justice et de l'art. Il n'était point inutile de voir deux doctrines contraires naître en lui tour à tour du développement de deux facultés diverses, une faculté plus faible, fortifiée d'abord par les circonstances, prendre l'empire, fléchir lorsque le temps emporte les causes qui la soutenaient, et s'effacer enfin devant la véritable souveraine, qui essaye d'anéantir tout ce que sa rivale a produit. Les forces qui gouvernent l'homme sont semblables à celles qui gouvernent la nature; les nécessités qui règlent les états successifs de sa pensée sont égales à celles qui règlent les états successifs de la température ; la critique imite la physique, et n'a autre objet que de les définir et de les mesurer.
Il y dedans M. Cousin une doctrine capitale sur laquelle il établit sa théodicée, qui lui semble le fondement de la morale et de la science, avec laquelle il réfute les sensualistes, la seule entre toutes les siennes qui renferme autre chose que les maximes du sens commun : la théorie de la raison ; elle est sa place d'armes. C'est de là qu'il part, toutes les fois qu'il commence une expédition philosophique. C'est là qu'il se réfugie toutes les fois qu'il est pressé par un adversaire. C'est ce fort dont nous allons examiner la solidité.
Au moment d'en approcher, je regrette presque mon entreprise. Je pense involontairement à l'un
des maîtres de cette école', qui fut le mien, dont la grande éloquence égale le grand caractère, dont l'accent entraîne et dont la conversation séduit, qui impose les convictions par l'ascendant de sa parole et par l'aulorité de sa science, et qui gagne les cœurs par la grâce' persuasive de son esprit et de sa bonté. Il exposait et soutenait, en partie du moins, cette doctrine. Séparons le défenseur de la cause ; aussi bien si, de souvenir, j'écoutais le défenseur, je n'aurais plus le courage d'attaquer la cause; je me laisserais charmer; je ne songerais plus qu'à suivre, de l'esprit et de l'oreille, le mouvement de cette noble pensée et de cette admirable parole; je me tairais, et je ferais bien. Considérons donc la théorie toute nue, et voyons si elle résiste, sans autres armes que ses preuve, et sans autre juge que la vérité.
M. Cousin appelle raison la faculté ou pouvoir qu'a l'esprit de produire les axiomes et les idées des objets infinis. Les axiomes sont des propositions nécessaires, par exemple : Toute qualité suppose une substance; tout corps est situé dans l'espace;