‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 48 sur 64 · Mélanges, p · texte numérisé non relu

Mélanges, p

pacUês, autant de métaphores. Jamais de faits, partout des comparaisons. Bien plus et bien pis, voilà que la volonté en nous devient la personne, le moi lui-même, être et principe distinct, lequel est à nos facultés ce que Dieu est à l'univers, et ce que l'ouvrier est à la montre. Ceci peut s'appeler la métaphysique des métaphores ; des fautes de style font ici des fautes de science ; le langage faux produit la pensée fausse; en comparant des qualités et des pouvoirs à des êtres, on les change en êtres; l'expression pervertie pervertit la vérité.

Traduisons. Qu'est-ce qu'un homme maître de lui-même? C'est un homme qui, m.ourant de soif, s'abstient d'avaler une carafe d'eau glacée et y trempe seulement ses lèvres; qui, publiquement insuUé , reste calme en calculant la plus utile vengeance; qui, dans une bataille, les nerfs exaltés par une charge, conçoit une manœuvre compliquée, la sonde, l'écrit au crayon sous les balles et l'envoie à ses colonels. En d'autres termes, c'est un homme chez qui l'idée froide et abstraite du plus grand bien est plus forte que les autres idées et que les sensations elles-mêmes. Le plus grand bien étant conçu, toutes les répugnances, toutes les paresses, toutes les craintes , toutes les séductions , toutes les agitations se trouvent faibles. La tendance excitée par l'idée du plus grand bien l'emporte continuellement sur les autres, et détermine toutes

les actions. Yoilà des faits ; car les tendances et les idées sont des faits ou événements observables. Le lecteur voit que le pouvoir personnel n'est que la force prédominante d'une idée ; que bien loin d'être une chose distincte et une personne réelle , il n'est que la qualité périssable d'une idée périssable; que si M. Jouffroy met en lui l'âme, le moi, la substance, c'est par abus du style littéraire ; que toutes les métaphores par lesquelles on l'exprime désignent simplement la prépondérance habituelle de la tendance qui le constitue. Quand les notations sont si inexactes , tout est à refaire. La science est comme si elle n'était pas K

Les suites du mal sont plus graves que le mal même; manquant de précision comme M. de Biran, M. Jouffroy est tombé dans la métaphysique de M. de Biran. L'ornière était inévitable; accoutumé à considérer des généralités vagues comme

1. L'histoire de la Tolonté est l'histoire de l'idée abstraite du plus grand bien. Pour la faire d'une manière utile, il faudrait chercher les causes qui fortifient cette idée, par exemple l'orgueil (Anglais), le manque d'imagination (Hollandais) , l'habitude du péril (Sauvages), la réflexion habituelle et intense, la vie solitaire, etc.: la volonté n'est "qu'un effet.

des faits précis, il prenait les pouvoirs et les facultés pour des faits observables ^ Naturellement il les transformait en êtres et dévouait la psychologie à l'étude de ces êtres imaginaires, au lieu de l'appliquer à l'analyse des faits. Exposons et discutons le raisonnement qui l'a perdu :

« Je cherche, dit-il, l'essentiel, la cause.

— Et nous aussi.

— L'essentiel , ce n'est pas telle idée, telle sensation, telle résolution , qui passera tout à l'heure, qui aurait pu ne pas être, qui ne s'est pas produite d'elle-même.

— Nous l'accordons.

— L'essentiel, c'est la cause ou vertu productrice et durable dont les faits particuliers et passagers sont les effets.

— Rien de plus vrai.

— Cette cause, c'est le moi et ses facultés. « Il y « a dans le monde interne, il y a dans l'objet cornue plexe saisi à chaque instant par la conscience, deux « éléments distincts : l'un qui est nous, l'autre qui a ^'est pas nous; l'élément qui est nous est simple a dans chaque moment, identique à lui-même dans ce tous les moments , tandis que l'élément qui n'est « pas nous est multiple dans chaque cas et variable

1. Mélanges, p. 319. « Ce fait est la liberté, ou, si l'on aime mieux, le pouvoir personnel. »

<c d'un moment à l'autre. » Ce second élément se compose de nos actions et de nos opérations. « Le a moine se reconnaît pas dans les modifications inéa tendues et sans forme qu'il éprouve.»— «Le monde <t interne renferme donc une réalité simple et iden- «« tique à elle-même, qui est nous, et qui subsiste et ce persiste par elle-même; et, de plus, une phéno- « ménalité multiple et changeante, qui dépend de la a réalité d'où elle émane et qu'elle modifie ^ »

— J'entends : vous croyez au bâton d'ambre de M. de Biran^ Il y a en nous un être solide, une substance , une chose distincte et durable : c'est le bâton d'ambre; puis des idées, des sensations, des peines , des plaisirs : ce sont les petites plumes caduques et légères qui viennent s'attacher au bout du bâton. Mais continuez; cela deviendra plus clair.

— Nous apercevons directement et distinctement en nous la cause productive, chose distincte qui est nous. Mais nous savons qu'il en est partout de même , et que l'univers est composé de forces ou causes individuelles dont les phénomènes visibles sont les effets. « Les causes ne sont pas matérielles. « Leurs actes sont nécessairement immatériels.» — « La matière et ses qualités ne sont que des truche- « ments qui leur servent à faire mutuellement con-

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