‹ Les philosophes français du XIXe siècleChapitre 51 sur 64 · Leçons de 1830, p · texte numérisé non relu

Leçons de 1830, p

, , M. JOUFFROY BiORALISTE. 257

chantement incurable, et cette question mélancolique : a Pourquoi suis-je ici 1 »

Sortez de vous-même, contemplez la nature; la même question retentit plus forte, et l'homme tressaille en entendant la voix de l'immensité. « Quand cet être si fort , si fier, si plein de luimême, si exclusivement préoccupé de ses intérêts dans l'enceinte des cités et parmi la foule de ses semblables, se trouve par hasard jeté au miheu d'une immense nature, qu'il se trouve seul en face de ce ciel sans fin , en face de cet horizon qui s'étend au loin et au delà duquel il y a d'autres horizons encore, au milieu de ces grandes productions de la nature qui l'écrasent , sinon par leur intelligence, du moins par leur masse; lorsque, voyant à ses pieds, du haut d'une montagne et sous la lumière des astres, de petits villages se perdre dans de petites forêts, qui se perdent elles-mêmes dans l'étendue de la perspective , il songe que ces villages sont peuplés d'êtres infirmes comme lui, qu'il compare ces êtres et leurs misérables habitations avec la • nature qui les environne, cette nature elle-même avec notre monde sur la surface duquel elle n'est qu'un point, et ce monde à son tour avec les mille autres mondes qui flottent dans les airs et auprès desquels il n'est rien : à la vue de ce spectacle, l'homme prend en pitié ses misérables passions toujours contrariées,

ses misérables bonheurs qui aboutissent invariablement au dégoût. » Il se demande si la vie est bonne à quelque chose, et ce qu'il est venu faire dans le petit coin où il est perdu.

Il ouvre l'histoire, et la nouvelle immensité qu'il découvre l'accable encore sous le poids de la même question. Cette humanité dont il est un fragment ignore sa racine. Jetée sur ce globe, quand, où, comment, elle n'en sait rien. Les races ont remplacé les races ; les empires ont détruit les empires ; les civihsations se sont levées et sont tombées comme les moissons d'une plaine. Nous voici à notre tour; et notre jour fatal viendra bientôt peut-être. Quelle est cette destinée, et quelle mystérieuse puissance promène ainsi les nations et les hommes dans le cercle infranchissable de la vie et de la mort? La géologie vient agrandir l'histoire, et la même question renaît agrandie. La terre fouillée a révélé des créations englouties ; sa surface est l'ossuaire de cinq ou six mondes, et les étages de ses couches ne sont que des lits entassés de cercueils; « On s'est convaincu qu'il fut un temps où la nature n'avait su produire à sa surface que des végétaux, végétaux immenses auprès desquels les nôtres ne sont que des pygmées, et qui ne couvraient de leur ombre aucun être animé. Vous savez qu'on a constaté qu'une grande révolution vint détruire cette création,

comme si elle n'eût pas été digne de la main qui l'avait formée. Vous savez qu'à la seconde création, parmi les grandes herbes et sous le dôme de ces forêts gigantesques, on vit se dérouler de monstrueux reptiles, premiers essais d'organisation animale, premiers propriétaires de cette terre, dont ils étaient les seuls habitants. La nature brisa cette création, et dans la suivante elle jeta sur la terre des quadrupèdes dont les espèces n'existent plus, animaux informes, grossièrement organisés, qui ne pouvaient vivre et se reproduire qu'avec peine, et ne semblaient que la première ébauche d'un ouvrier malhabile ^ La nature brisa encore cette création, comme elle avait fait des autres, et d'essai en essai, allant du plus imparfait au plus parfait, elle arriva à cette dernière création qui mit pour la première fois l'homme sur la terre.... Pourquoi le jour ne viendrait-il pas aussi où notre race sera effacée, et où nos ossements déterrés ne sembleront aux espèces vivantes que des ébauches grossières d'une nature qui s'efface? Et si nous ne sommes ainsi qu'un anneau dans cette chaîne de créations de moins en moins imparfaites, qu'une méchante épreuve d'un type inconnu, tirée à son tour pour être déchirée à son tour, que sommes-nous donc et où

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