Cours de droit naturel j 2' leçon, p
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branche est allé plus loin ; il a prouvé , et fort rigoureusement , que Dieu n'a point en vue le bien des créatures, mais sa gloire, qu'il fait tout pour lui et rien pour elles, et qu'il ne serait pas Dieu, s'il était humain.
« La fin d'un être est indiquée par sa nature. » En aucune façon. Tous les théologiens ont parlé des voies mystérieuses de la Providence. J'ai- beau disséquer des moutons, je ne découvre pas ce que Dieu avait en vue en créant des moutons. Si, comme dit Bossuet, Dieu a fait la révolution d'Angleterre pour sauver l'âme de Madame , le plus subtil historien n'aperçoit pas dans les événements la moindre trace de ce projet ; et si le soleil' est fabriqué pour éclairer les hommes, les habitants du soleil, qui sont en bon lieu pour observer sa nature, n'ont pas encore découvert sa fin.
Sortons de cette morale théologique : j'ai honte de l'imputer à M. Jouffroy. Il l'estimait comme elle le mérite, et la laissait dormir dans les in-folio du moyen âge , où nous espérons qu'elle restera. Et cependant, sans le savoir, il l'acceptait à demi. Il flottait entre les analyses d'Aristote et les souvenirs du catéchisme. Il commençait en philosophe et finissait en théologien. Il errait entre deux sens qui s'excluent, et donnait à des prémisses païennes une conclusion chrétienne. Il ne les distinguait pas, et les employait indifféremment comme s'ils n'en
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faisaient qu'un. Il considérait d'abord la destinée, en naturaliste, comme un fait, simple produit de l'organisation et des tendances ; il la considérait ensuite, en fidèle, comme un but et un décret de Dieu. Il y voyait d'abord une œuvre des forces naturelles ; il y voyait ensuite l'accomplissement d'une volonté surnaturelle. 11 oubliait que les axiomes du naturaliste ne peuvent aboutir aux suppositions du théologien, ni les suppositions du théologien se fonder sur les axiomes du naturaliste. Il ne remarquait pas que les suppositions du théologien se fondent sur un dogme théologique , reculé au plus profond du ciel, hors des prises de toute science , incapable de produire une morale naturelle, capable de produire une religion positive, et qu'il eût repoussé s'il l'eût entrevu. Il ne remarquait pas que les axiomes du naturaliste aboutissent à des vérités redoutables qu'on n'ose aborder tant qu'on garde les restes de ses premières croyances, et qui l'auraient déchiré si elles l'avaient atteint. Ici , comme ailleurs , il garde l'empreinte de ses deux natures : chrétien converti, philosophe tardif, conduit par une méthode sévère, appesanti par des souvenirs d'enfance, il s'est agité et il s'est meurtri; la moitié de sa peine est demeurée stérile; de ses mains inquiètes il a ouvert la science, et s'est assis blessé sur le seuil.
Et cependant le but n'était pas loin. Rien de plus
simple que la déduction des vérités morales. Il suffit, pour les découvrir et les enchaîner, d'appliquer la méthode qui ramène les idées à leur origine, et les formules générales aux cas particuliers. Dans ces grands mots obscurs , fin, bien , destinée, devoir, obligation, morale, il n'y a ni sublimité ni mystère. « Conscience , conscience , s'écrie Rousseau, auguste instinct, voix immortelle! » L'analyse ne trouve dans cet auguste instinct et dans cette voix immortelle qu'un mécanisme très-simple qu'elle démonte comme un ressort.
Considérez le plaisir, la puissance, la science. Vous désirez ces choses pour elles-mêmes , non comme des moyens, mais comme une fin. A ce titre , vous les nommez des biens, et vous appelez bien la chose qui par elle-même est l'objet d'une tendance.
La nutrition est dans une plante un fait principal dont beaucoup d'autres ne sont que la préparation ou la suite. On peut donc dire que la plante tend à se nourrir, et que la nutrition n'est point pour elle un moyen , mais une fin. On peut donc dire que pour la plante la nutrition est un bien.
Prenez tout le groupe des faits principaux , l'intégrité du type , la nutrition , la reproduction. On dira que ces trois faits sont le bien de la plante.
Généralisez : le groupe de faits principaux qui
constitue un être est le bien de cet être. Voilà la définition du bien.
Vous voyez qu'il a suffi de prendre un fait trèsfréquent et très-visible, un de nos désirs ou tendances. Par une série de combinaisons et de transformations, il a fourni la formule universelle du bien. Une série analogue d'opérations semblables va produire l'ordre mathématique des sentiments moraux.
L'attitude de l'esprit les fait naître ; ils ont pour cause un point de vue ; la conscience n'est qu'une manière de regarder. Regardez un bien en général, et par exemple, prononcez ce jugement universel que la mort est un mal. Si cette maxime vous jette à l'eau pour sauver un homme, vous êtes vertueux.
Les sentiments étant produits par les jugements ont les propriétés des jugements producteurs. Or, le jugement universel surpasse en grandeur le jugement particulier; donc le sentiment et le motif produits par le jugement universel surpasseront en grandeur le sentiment et le motif produits par le jugement particuher. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressés ou affectueux.
C'est ce que l'expérience confirme, puisque nous jugeons le motif vertueux supérieur en dignité et en beauté, impératif, sacré. A ce titre, nous appelons ses impulsions des prescriptions ou devoirs.
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Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motif cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. Ces deux phrases sont toute la morale. M. Jouffroy s'est approché de la première avec les stoïciens, sans la toucher; il a constaté la seconde avec Kant, sans la prouver; s'il n'eût point été égaré par une équivoque théologique, il eût touché l'une et prouvé l'autre. Au bout de nos réfutations eomme au début de nos critiques, nous trouvons le même homme, entravé et puissant, exclu de la vérité et voisin delà vérité. Homme intérieur, dévoué aux théories élevées et prouvées, arraché au christianisme par la logique, il a été égaré par des restes d'inclinations religieuses et par l'habitude de l'abstraction vague. Attaché à la psychologie, troisième fondateur de la science, auteur de descriptions abondantes, scrupuleuses et fines, il a été jeté par l'abstraction dans le chaos des notations trompeuses et des fantômes métaphysiques. Orateur ardent et grave, peintre passionné des angoisses philosophiques, après avoir construit plusieurs morceaux de la science, il a souffert qu'une équivoque involontaire, fruit d'un penchant secret, vînt rompre le tissu serré et savant de sa morale. Il n'a laissé que des modèles de discussions, des fragments d'analyse, des conseils de méthode, des exemples d'invention originale. Son génie promit plus que ne tint sa vie, et
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il eut moins qu'il ne mérita. Comme M. Cousin, les circonstances le génèrent; comme M. Cousin, nous allons le changer de siècle; nous gardons l'homme, nous refaisons les circonstances; et l'homme, aidé par les circonstances, devient plus heureux et plus grand.
Il naquit en 1680, dans le comté de Kent, en Angleterre. Notre premier bonheur est de vivre parmi nos semblables, et pour le fond de l'âme, M. Joulï'roy était Anglais. Le génie de cette race est passionné et réfléchi ; les hommes concentrés y abondent ; mélancoliques, ardents, sérieux, religieux, solitaires, ils pensent naturellement à Dieu, au devoir, au bonheur, à la vie future, et leurs orages sont intérieurs. Parmi ces esprits, M. Jouffroy ne parut pas étrange. Sa sévérité ne sembla point rude; sa gravité ne sembla point roide; sa tristesse ne sembla point monotone. On ne le jugea ni hautain, ni insociable, ni malade; et lorsqu'on parlait de lui en son absence, la sympathie ne manquait jamais au respect.
Il lit des études régulières et solides, et passa sa jeunesse à l'Université de Cambridge. Comme beaucoup d'Anglais, comme toutes les âmes passionnées
et concentrées, il avait un sentiment profond des beautés de la nature- Il eût été malheureux, enfermé dans notre vieille École normale, entre les murs nus d'une mansarde délabrée, en face des sales ruelles du quartier latin, A Cambridge, il contemplait de longues salles vénérables, de hautes boiseries antiques, des allées de chênes séculaires, où des gazons toujours verts nourrissaient des troupes de daims et de paons familiers. Ces beaux objets communiquaient leur calme à son âme, et ses premières pensées s'éveillèrent, non dans un malaise secret, mais dans un heureux recueillement.
Il y prit ses grades, et étudia la théologie avec ardeur, mais sans angoisses. La rehgion protestante est libérale; inconséquente en théorie et prudente en pratique, elle fait une part à la raison et à l'orgueil ; elle souffre et limite la discussion et l'indépendance; si elle trace un cercle autour de l'homme, elle lui permet de s'y agiter. M. Jouffroy ne la jugea pas oppressive. D'ailleurs, au moment où il la reçut, elle était dans tout son éclat. Mandeville paraissait à peine. Voltaire n'avait pojnt encore acéré et multiplié les doutes de Bolingbroke. Les sceptiques étaient une secte isolée, non un parti populaire. Si quelques savants attaquaient la révélation, des savants plus nombreux défendaient la révélation. Le savant Boyle avait pu, sans ridicule, léguer une somme d'argent pour faire \
prêcher huit sermons par an « contre les athées, les déistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Newton commentait l'Apocalypse, et le célèbre mathématicien Barrow ne lui avait cédé sa chaire que pour entrer dans la prédication. Enfin, le protestantisme, qui venait de chasser les Stuarls et d'abolir la monarchie absolue, paraissait le gardien de la Constitution et le libérateur du peuple. M. Jouffroy demeura dans cette religion, qui fournissait un aliment à sa foi sans fermer la carrière à sa logique, qui s'appuyait sur la science nouvelle, au lieu d'être ébranlée par la science nouvelle, qui défendait la liberté au lieu de soutenir la tyrannie, et qui tolérante, accréditée, nationale, convenait à son patriotisme, à son orgueil et à sa raison.
Tranquille de ce côté, il se tourna vers la philosophie, emploi naturel d'un esprit concentré et d'un homme intérieur. 11 n'y chercha point la règle, mais l'occupation de sa vie. Il la laissa philosophique, et ne la voulut point religieuse. Il ne lui demanda point la voie du salut, mais le chemin de la vérité. Plus désintéressé, il fut plus libre. Il se proposa en curieux de constater et de classer les idées, les sentiments et leurs lois, et ne se proposa pas autre chose. Il donna pour but à la psychologie la psychologie, et ne permit pas aux questions métaphysiques de diriger sourdement ses recherches, et de pervertir par degrés ses observations.
Il avait dix-sept ans quand parurent les Principes de Newton ; sept ans plus tard, il lut V Optique. Les sciences naturelles tout d'un coup devenaient adultes, et laSociété Royale semblaitla capitale du monde pensant. L'enthousiasme public porta les esprits vers l'étude de la nature extérieure, et M. Jouffroy, comme tout le monde, devint physicien. Ce fut un bonheur pour lui ; délivré de la concentration violente qui l'emprisonnait en lui-même, et habitué à considérer les forces comme des lois et des qualités des choses, il ne prétendit point que les forces fussent des êtres, ni que l'âme fût une force. Il laissa les monades fleurir en Allemagne, et ne voulut observer que les faits.
Il suivit Locke, dont les Essais avaient paru. Plus systématique, plus attentif, plus pénétrant, plus abondant, il détermina l'origine des idées qui restait vague, ajouta au quatrième livre plusieurs recherches sur les signes, étudia longuement les sentiments sympathiques, et devança Adam Smith et Condillac. Élevé, comme tous ses contemporains , dans le style exact et simple, il put noter ses idées avec vérité et avec précision. L'air n'était encore épaissi ni par l'emphase nuageuse du xix'^ siècle, ni par la poussière des abstractions germaniques. M. Jouffroy vécut à l'abri du style obscur et sublime ; ses phrases restèrent libres de généralités et de métaphores, et il ne fut point tenté d'étudier,
au lieu des idées et des sensations, ^ les capacités et les facultés. »
II vécut retiré, presque toujours à la campagne, dans une petite maison, au pied d'une colline, près d'une jolie rivière murmurante, dans son comté de Kent. On lui offrit une place de professeur à Cambridge; il refusa, aimanta penser par lui-même, et jugeant qu'un enseignement ofliciel n'est jamais assez libre. Sa gravité, son honnêteté, sa gloire parurent considérables au parti whig, et les chefs lui proposèrent une place au parlement. Après un peu d'hésitation, il refusa encore; non qu'il dédaignât les honneurs : au contraire, il y était secrètement très-sensible; mais il s'était jugé. Les rudes apostrophes, les dénonciations, la vie militante de la chambre auraient brisé sa nature passionnée et délicate ; il aurait trop senti et trop souffert. Il évita la politique, et ne vint aux élections que par conscience. Il était marié et jouissait, en homme solitaire, des affections de la famille. Addison, Pope, Swift le visitaient; plus tard, Hume lui présenta son Traité de la nature humaine. Pour rétablir sa poitrine attaquée, il passa deux ans en Italie, puis en France. Il y vit M. Cousin, chargé d'années et de gloire, dernier Père de l'Église, successeur admiré de Bossuet.Tous deux eurent une conférence, et M. Cousin, habitué à l'empire, s'étonna de rencontrer un esprit si original et si libre ; quoique un peu choqué, il
l'estima et ne tenta point de le convertir. De retour en Angleterre, M. Jouffroy étudia les œuvres de l'illustre prédicateur français ; il le jugea moins observateur que logicien, moins logicien qu'orateur, moins orateur que politique. Néanmoins, le prédicateur et le philosophe entretinrent longtemps un commerce d'éloges réservés et de discussions polies. Leurs amis considéraient avec curiosité l'opposition parfaite de leurs natures, et un soir, dans la petite maison, on s'amusa fort en écoutant Pope, cervelle bizarre, qui, par un jeu d'imagination, transformait M. Cousin en philosophe, le plaçait au xix* siècle, et lui donnait pour disciple M. Jouffroy.
POURQUOI l'Éclectisme a-t-il réussi?
Conclusion.
Parce qu'il est vrai, n'est-ce pas?
Quand cela serait, sa vérité ne lui aurait point donné l'empire. La moindre étude de l'histoire prouve que l'empire ne s'acquiert point ainsi. Si la proposition du carré de l'hypoténuse choquait nos habitudes d'esprit, nous l'aurions réfutée bien vite. Si nous avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain, sur la place du Carrousel, on leur élèverait un temple. Tant de religions diverses et tant de philosophies contraires , tant de vérités renversées et tant d'erreurs soutenues, ont montré que l'établissement et la chute des opinions dépendent non de leur absurdité ou de leur évi-
dence , mais de la conformité ou de l'opposition qui se rencontre entre elles et l'état des esprits. C'est pour cela que les dogmes varient selon les siècles et selon les races. Ce n'est point faire injure à un siècle ni à une race que d'expliquer ses croyances par ses inclinations primitives et par ses habitudes générales ; ce n'est point faire injure à l'éclectisme que d'expliquer sa réussite par le génie et par les inclinations de son pays et de son temps.
Si le lecteur daigne relire l'exposé des causes qui ont guidé ses fondateurs, il en trouvera deux : le besoin de subordonner la science à la morale, et le goût des mots abstraits.
Cette préférence pour la morale a décrié aux yeux de M. Royer-Collard la découverte ancienne des idées représentatives. Par crainte du scepticisme, il a détruit la théorie de la perception extérieure, et n'y a substitué qu'un acte de foi écrit en style de dictateur.
Celte .préférence pour la morale a fortifié M. de Biran dans son étrange doctrine des forces, et l'a plongé ^ dans sa théorie mystique de la révélation intérieure et de la raison illuminée.
Cette préférence pour la morale a fini par réformer et reformer toute la philosophie de M. Cousin.