I. Met,, V, I
encore peut-être la distance où il est de Platon dans sa conception des genres mathématiques, en déclarant qu'on ne saurait constituer le nombre avec des éléments tels que l'égal et Tinégal ou le grand et le petit, qui expriment des relations. Rien ne saurait aussi bien prouver qu'il n'a pas serré de près la pensée de son maître, et qu'il n'a pas saisi cette attitude synthétique par laquelle, s'éloignant des vues extensives et additives où le nombre apparaissait comme une combinaison de choses juxtaposées, Platon a été amené à voir l'essence de la quantité dans un mode spécial de participation , de dépendance réciproque, dans une relation. Et maintenant que nous croyons avoir obtenu d'Aristote lui-même, à travers le malentendu manifeste qui le sépare de Platon, la preuve que nous ne nous étions pas trompés dans notre interprétation de la pensée du maître, ne nous sommes-nous pas exposé à la plus grave des objections? Est-il bien sûr que ce soit Aristote qui méconnaisse le sens des conceptions platoniciennes ? N'y a-t-il pas quelque prétention ridicule à reconstruire à l'aide de son témoignage une théorie toute différente de celle que sa critique servirait à définir? — Notre réponse sera brève : d'une part, nous avons fort peu emprunté au témoignage d'Aristote qui ne puisse s'appuyer de quelque façon sur les dialogues mêmes: et d'autre part et surtout la lecture du livre XIII de la Métaphysique ne laisse le choix qu'entre ces deux
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alternatives : ou bien Platon a enfanté avec la théorie des idées-nombres l'absurdité la plus étonnante qui ait jamais pu germer dans le cerveau d'un homme, ou bien Aristote Ta mal compris. Si Ton songe que cette théorie plus ou moins modifiée a formé, après Platon, le fond essentiel de la philosophie de ses successeurs à l'Académie, il paraît difficile de ne pas opter pour la deuxième alternative. Aristote a repueilli l'enseignement de son maître, en restant étranger à sa pensée profonde.
Arrivé au terme de notre étude, nous avons le sentiment de n'avoir mis en évidence que quelques aspects de la philosophie grecque. En particulier, pour Platon, nous avons laissé de côté ses vues politiques et sociales. Mais, outre qu'il sera possible d'éclairer sa pensée tout entière par la lumière que nous avons voulu projeter sur quelques-unes de ses tendances les plus in limes, n'oublions joas qu'à bien des égards, Platon, comme chacun de ses prédécesseurs, porte le poids de traditions fort anciennes qui, tout en s'adaptant à son tempérament personnel, diminuent plus qu'elles ne favorisent son originalité propre. D'une façon générale, les vieilles civilisations qui avaient précédé les Grecs dans l'histoire de l'humanité leur avaient légué une foule de préoccupations pratiques d'ordre pohtique, économique et religieux; et, si cet ensemble d'éléments, pour s'assimiler a la vie du peuple hellène, en avait reçu des marques caractéristiques, il faut bien avouer cependant que l'originalité de ses penseurs devait se lier à quelque chose de plus nouveau, de plus
inattendu, nous voulons parler de la science rationnelle. Daïis l'étude des lois de Lycurgue et de Solon, des pratiques du culte et des croyances religieuses, dans l'étude des mœurs et des conditions de l'état social, on pourra chercher en Egypte ou dans l'Orient des termes de comparaison fort instructifs, et parfois même on retrouvera à l'étranger l'origine et l'explication de quelque tradition antique ; la pensée spéculative s'exprimant sous la forme de la science rationnelle est un fruit vraiment personnel du génie grec. C'est là l'œuvre capitale par laquelle il a laissé sa trace définitive dans l'histoire des idées. Tout ce qui s'y rattache plus ou moins directement doit être placé au premier rang pour qui veut voir sous son vrai jour la pensée hellène ; et c'est pourquoi nous nous sommes appliqué dans ce livre aux seules manifestations de la réflexion philosophique qui sont avec elle dans un rapport étroit.
Qu'on ne s'y trompe pas d'ailleurs : avec la spéculation rationnelle ce qui est né, c'est la philosophie elle-même. Qu'est-ce en eflet que la philosophie sinon une sorte dépensée au second degré, une pensée de la pensée, une réflexion sur toute idée qui intéresse l'intelligence de l'homme .^^ Or, dans tous les domaines de connaissance, les peuples de l'Orient et de l'Egypte avaient transmis aux Grecs un nombre considérable de données, de règles, de procédés utiles à la vie de tous
les jours. Les Grecs ne se bornèrent pas simplement à les enregistrer, sauf à en accroître indéfiniment la liste. Leur curiosité fut éveillée par ces matériaux posés devant eux; ils voulurent comprendre la raison de ce qui leur était donné comme un ensemble de procédés empiriques ; ils voulurent justifier par les seules ressources de leur intelligence les règles auxquelles une lente observation avait conduit les hommes. Bref ils réfléchirent sur ce premier degré de connaissance qui leur venait d'autrui, de telle sorte que la tentative d'édifier sur ces données une science rationnelle équivalait déjà à une sorte de mouvement philosophique. Ce qui le caractérisa du premier coup, c'est qu'il fut fécond et aboutit à des affirmations si claires et si évidentes qu elles s'imposaient d'elles-mêmes à l'universalité du genre humain. Les propositions malhématiques que sut formuler la science grecque vinrent merveilleusement prouver que l'esprit, en se repliant sur lui-même, et en s'exerçant sur les données qui lui sont apportées du dehors, est capable de créer un ordre nouveau de connaissances, se distinguant par sa précision et par son intelligibilité, par sa rigueur et par son évidence. Ces vérités, admises aussitôt qu'elles étaient formulées, devenaient bien vite à leur tour des données positives, qui s'imposaient à l'esprit, et sur lesquelles sa curiosité ne pouvait s'arrêter, sans que fût posée cette question désormais fondamentale pour les Grecs : où est la
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source de rigueur, de précision et de certitude, à laquelle puise rintelligence humaine quand, à l'occasion des données des sens, elle semble en écarter son regard pour formuler plus aisément des vérités suprêmes? Quelle que soit cette source, c'est en elle que sera Têtre véritable, Têtre immuable. Or, de Pythagore et de Parménide à Platon, les penseurs grecs laissent entendre sous des formes variées la même réponse : cette source est dans le monde de la raison. Il y a une raison universelle dont participe toute âme humaine. Les impressions matérielles, mobiles et fuyantes nous incitent à élever les regards de notre âme vers cette lumière qui nous éclaire directement, et nous devenons capables de saisir en lui-même le vrai, l'immuable, l'éternel.
Il était naturel que dans ses premiers tâtonnements la réflexion philosophique se refusât à séparer la réalité objective et la claire vision de l'intelligence. Mais cet absolu, dont elle veut recouvrir tout ce que formule la raison, est comme un revêtement extérieur surajouté aux vérités de la science. Son rôle est de consacrer la valeur de ces vérités; par lui-même, il ne possède aucune qualité spéciale qui influe sur la marche de la pensée. 11 reflète simplement, en les fixant en une réalité extérieure, les caractères qu'offre à l'intelligence l'édifice qu'elle construit. C'est en pleine liberté que celle-ci poursuit son idéal de beauté
eide vérité; aucune gêne, aucune contrainte ne lui est imposée du dehors. Les réalités se trouvent posées à mesure que sont formulées les vérités rationnelles : elles ne les dominent en aucune façon, elles ne sont que comme un aspect, comme une projection de toutes les vues qui naissent de l'activité intellectuelle de l'esprit. Dans ces conditions, le dogmatisme des philosophes grecs, si éloignés que nous en soyons, ne nous masque aucun trait essentiel à connaître dans la marche de leur pensée spéculative.
Quels sont donc les caractères dominants de cette pensée.^ Le premier, sans contredit, c'est sa spontanéité. Elle se met en mouvement au contact des choses, mais c'est pour les dépasser, et pour poser un concept général clair et précis, qui, loin d'être un résidu passivement retiré par l'esprit des impressions sensibles, jouera près d'elles au contraire le rôle d'un idéal. Tel est le cas du musicien qui prescrit des nombres fives aux intervalles de la gamme, ou de l'astronome qui veut trouver, dans des mouvements circulaires convenablement combinés, l'explication des déplacements célestes : tel est, en mathématiques pures, le cas de toutes les notions définies par une série de propriétés intelligibles, auxquelles s'attachera le géomètre, et qui le guideront désormais dans sa marche. Quand l'idée est ainsi posée, et non pas seulement tirée de l'observation courante, est-elle comme une divination
anticipée, comme un acompte depiandé à l'expérience future ? Lorsque le géomètre énonce les caractères fondamentaux de la droite et du plan, lorsqu'il déclare dans ses postulats que la droite peut se prolonger à l'infini dans les deux sens, que le plan est un lieu qui contient tous les points d'une droite, dès qu'il en contient deux, que par un point ne passe qu'une parallèle à une droite donnée ; ou bien quand l'astronome grec veut rendre compte de la position des planètes par des trajectoires exclusivement circidaires, ^- est-ce pour énoncer, des hypothèses provisoires dont on attendra la confirmation de l'expérience? Non, c'est pour formuler des vérités par lesquelles le savant se laissera guider; c'est pour lui donner des prescriptions qui lui montrent le chemin à suivre ; c'est pour désigner dans le champ immense des recherches futures des points lumineux qui éclairent la route.
Qu'entre ces sortes d'idéaux conçus par l'intelligence et les réalités sensibles qui les ont suggérés, il n'y ait pas un lien d'étroite nécessité, qu'ils ne soient pas l'expression adéquate de choses dont la connaissance actuelle ou future peut leur apporter une justification absolument complète, c'est ce dont témoigne suffisamment déjà l'attitude d'un Parménide séparant le domaine de la vérité et celui des apparences; et plus encore celle d'un Platon, demandant à la réminiscence de rendre compte de l'activité spontanée de l'âme.
Est-ce à dire cependant qu'il y ait là comme une série de décrets arbitraires, et que les sciences théoriques se soient constituées comme un jeu fantaisiste de Tesprit? — Non certes. Non s dirons, comme les philosophes grecs, que ces sortes d'impératifs théoriques sont formulés par la raison. Et, en écartant l'absolu que ce mot impliquait à leurs yeux, qu'est-ce donc que la raison, sinon ce pouvoir de notre âme de se tendre vers le vrai, de se dégager de toute circonstance contingente et personnelle, et d'aboutir par les efforts de tout son être à une interprétation des choses si claire, si générale, et en même temps si bien adaptée aux besoins essentiels de notre intelligence, qu'aussitôt exprimée et comprise, elle devienne comme la propriété de tous les hommes P Libre dans son essor, sous la simple incitation des données extérieures, l'esprit va puiser pour ses constructions aux sources les plus intimes de la pensée, de telle sorte que sa spontanéité, loin de le conduire à l'arbitraire, l'amène à satisfaire, dans une large mesure, aux exigences les plus fondamentales de l'intelligence humaine.
Ce qui résulte sans cesse du travail continu et patient de la pensée théorique s'exerçant sur les choses est-il le meilleur possible, le plus capable de nous satisfaire, en attendant l'épreuve des vérifications futures? est-ce ce qu'il y a de plus beau, de plus simple, de plus clair, de plus vrai ? Il nous suflit de con-
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stater, en laissant de côté cette chimère incompréhensible d'un maximun absolu, que les vérités présentées au nom de la raison se montraient chez les Grecs dans des conditions infiniment favorables à une acceptation universelle. Par là ils ont ouvert naturellement la voie la plus féconde à Tédification de la connaissance rationnelle ; et c'est d'ailleurs ce qui apparaît d'une façon manifeste, si nous considérons que, dans ses merveilleux progrès, la science moderne n'a fait que continuer leur œuvre.
Et quoi ! dira-t-on, comment songer sérieusement à rapprocher la science moderne de l'ancienne? Platon cherchait la vérité dans des types généraux, idéalement construits ; nous la cherchons dans les faits particuliers que nous révèle une rigoureuse expérience. — 11 faut s'entendre cependant. Si tout le monde accorde que nous nous appliquons plus patiemment que les anciens à l'examen des faits particuliers, si nous savons nous y arrêter plus longtemps, sans nous croire obligés de les rattacher de sitôt a une théorie générale, si nous sommes devenus à cet égard plus prudents, plus réservés, le modèle de la science parfaite n'est pas différent pour nous de ce qu'il fut pour les philosophes géomètres de la Grèce.
D'une part en effet quand nous parlons avec admiration de ra3uvre d'un érudit qui aura pu établir la réalité de quelque fait historique, ou qui, par exemple^
aura déchiffré une inscription, ce qui nous séduit, ce qui nous fait parler du caractèi^e vraiment scientifique de ses recherches, ce n'est pas la nature du fait auquel elles aboutissent, mais bien l'esprit dans lequel elles ont été dirigées. Le philologue ou l'historien ont fait œuvre de savants parce qu'ils ont poursuivi la vérité, c'est-à-dire parce qu'ils ont fait effort pour écarter toute circonstance accidentelle, contingente, qui aurait pu mettre leur intelligence dans un état d'exception, parce qu'ils ont laissé de côté le respect que pouvait leur inspirer telle ou telle autorité,, parce qu'ils ont imposé silence a leurs sentiments personnels, à leurs désirs de proclamer telle vérité plutôt que telle autre, et qu'enfin ils n'ont puisé leurs raisons que dans un ordre de faits et d'idées tellement normaux que tout homme, dont l'entendement sera lui-même normal et sain, sera convaincu naturellement par leur simple exposé. L'œuvre qui aboutit à établir un fait particulier est scientifique parce qu'elle émane de ce fond de notre être par lequel nous sommes en communion avec l'universalité de nos semblables, parce qu'elle fait appel exclusivement à ce qui est capable de provoquer sans contrainte Fadliésion de tous, dans tous les lieux et dans tous les temps. L'œ»uvrc est scientifique parce qu'il y jaillit comme une étincelle de vérité idéale au sens qui donne à ces mots la vision des choses sah specie leterni. D'autre part, même dans les parties de la science
rfKiderri'r. oîj il ^^inhk" qiK- le ^vant iie£M<seqaerb<<er #'l d<?<,Tirr-- croît-on qu'il fnanîfote quelque ivpujffiaiir'*: â V*''jHnl dr-^ •yp^*" idéaux, doot le* caractères de fi\îté et de précision ne lai^^raient pa> a5>ez de ffialléalHlîfé au\ riirjdîfir-ation^ que prescrira une observation eontinue? Croît-on que le^ déGnitîon> empiriques, toujours variahU>- toujours provi??oîres. rejettent décidément hor> de l'esprit du naturaliste ou du chimiste le* idée* clairement construite:* et posées par la raison? Allez dire a un chimiste que vous avez trouvé du *iit'A ammoniaque non srduble dans l'eau, et vous verrez quel accueil il fera à voire découverte. C'est impossible ! *^*écriera-l-il. — Impossible."* et pourquoi ? sinon parce cpje cela contredirait une définition posée, parce que la solubilité est une des propriétés qui ont été clioi**ies, comme paraissant essentielles, pour caractériser le gaz ammoniaque?
Kl s'il en est ainsi dans les parties du domaine scientin(|uc qui semblent dépasser à peine les limites d'une inodesle observation, que sera-ce si nous nous transportons aux sommets de la science spéculative? Qu'il s'agisse de géométrie, d'analyse, d'optique, de tlierniodynarnique, de mécanique céleste, les savants mo- (Kîrnes nous apparaissent comme continuant les efforts (l(*s géomètres grecs; les conceptions, suggérées par les faits qu'une longue expérience accumule sans cesse, sont issues, dans leiu' forme précise et féconde, du
même fonds d'intelligence humaine que les notions théoriques de la science hellène; elles naissent de la même source de clarté et d'intelligibilité universelle; elles sont de la même manière l'œuvre de la raison.
Que l'on songe, par exemple, à la grande loi de la gravitation, l'un des principes désormais fondamentaux de. la mécanique céleste. Les observations des astronomes relatives aux planètes ont trouvé dans les énoncés de Kepler une expression très simple. Le concept de l'ellipse, jadis posé et étudié par les géomètres grecs, a permis de relier entre elles toutes les positions d'une même planète. Le choix de la rotation diurne pour type de mouvement uniforme a permis de fornmler la loi des aires. Les principes posés pour définir et mesurer la force ont abouti tout naturellement à l'affirmation d'une force centrale, émanant du soleil et s'exerçant sur chaque planète. Et enfin la traduction nouvelle des relations de Kepler dans le système des concepts qui ont servi à fonder la dynamique rationnelle a conduit a Ténoncé de la loi de Newton, d'abord pour les planètes, tournant autour du soleil, puis pour la lune, satellite de la terre, et plus généralement pour tous les corps situés à la surface de la terre, puis enfin pour tous les éléments de matière répandus dans l'univers. Les théories et les conceptions ((ue le savant a cru devoir poser pour aboutir à ce magnifique résultat sont innombrables. Ce sont d'abord toutes
celles qui constituent la géométrie elle-même; puis celles qui permettent d'indiquer avec précision la position d'un astre dans le ciel, et qui se rattachent soit à la réfraction atmosphérique, soit à la marche de la lumière dans un milieu homogène, soit à la construction ou au maniement d'instruments fort compliqués, soit à la mesure des durées ; puis enfin sont venues les notions cinématiques de vitesse et d'accélération, auxquelles se sont ajoutées celles de masse et de force. C'est à travers ce tissu si complexe d'idées, successivement adoptées, successivement posées, que l'esprit humain est parvenu à une loi, dont les qualités sont à ses yeux suffisantes pour justifier toutes ses démarches antérieures, depuis les premiers tâtonnements des géomètres grecs jusqu'à la constitution de l'astronomie moderne. Et qu'est-ce qui fait donc la valeur de la formule newtonienne ? C'est d'abord évidemment que, traduisant une foule innombrable de phénomènes passés, elle s'appliquera à l'avenir. C'est aussi sa clarté, sa précision, son degré extrême de simplicité, de commodité, l'aisance avec laquelle elle permet à l'esprit d'embrasser une infinité de choses, la joie quelle nous donne à fondre dans l'unité d'une vision de notre intelligence une multiplicité effrayante d'éléments divers. Il est difficile d'analyser tous les caractères par lesquels elle nous séduit et nous conyainc ; mais une chose est certaine, c'est l'accueil
que lui fera tout homme assez instruit pour la comprendre. Dans tous les pays où s'enseignent les mathématiques, la physique, l'astronomie, la loi de la gravitation sera proclamée avec une complète adhésion, avec une foi entière dans le progrès intellectuel qu'elle nous fait réaliser. Comme la série des conceptions qui Font préparée, elle porte en elle-même ce cachet spécial que donne la raison à tout idéal qu'elle formule, qui revêt à la fois plusieurs aspects, logique, esthétique, pratique, et qui vient de ce fond de l'âme qui nous est commun avec nos semblables. Elle est l'œuvre de la raison en ce sens que l'esprit qui l'énonce a le sentiment très net que par ses caractères de simplicité, de clarté et d'applicabilité aux choses, elle répond aux aspirations les plus universelles de l'inteUigence humaine. Elle est l'œuvre de la raison, parce que les notions, les principes, les définitions d'où elle est déduite sont nés du libre essor de la pensée qui a instinctivement jugé leur valeur et leur fécondité, s'aidant du concours de tout ce qui fait son essence profonde. Et c'est enfin parce cet ensemble harmonieux de conceptions est spontanément sorti de l'esprit qui les a formulées, sous la suggestion des faits, c'est parce qu'il a été dans une certaine mesure comme un épanouissement normal de l'intelligence, qu'il pénètre librement aussi, sans contrainte, et comme appelé par elle, dans toute âme qui s'y est t^nt soit peu préparée,
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Ainsi la marche de la raison édifiant la science théorique n'a pas changé de caractère depuis les Grecs du temps de Pythagore ou de Platon. Les ménies qualités qui faisaient de leur sphérique et de leurs combinaisons de trajectoires circulaires des conceptions scientifiques, où Tesprit humain devait trouver pendant de longs siècles l'explication des mouvements planétaires, font depuis deux cents ans la légitimité, la valeur intrinsèque des principes qui servent de base à la mécanique céleste. Qu'on ne se hâte pas d'ailleurs de déclarer l'exemple mal choisi sous prétexte qu'une erreur a été corrigée, et que le mouvement de la terre a remplacé celui du monde. .1 priori, il n'était nullement évident que la science théorique des mouvements célestes ne trouverait pas son expression la plus simple, la plus claire, la plus commode et la plus utile, dans Tétude des mouvements apparents. Ce qui est vrai, et ce qui est un bonheur merveilleux pour la raison humaine, c'est que par son activité spontanée et toujours féconde, sans attendre les lumières de la pensée moderne, elle ait pu s'exercer dès longtemps à formuler des lois précises et claires pour la marche des corps célestes. Et aujourd'hui, en présence des dernières conquêtes, le sentiment de tout ce qu'il y a d'effort créateur dans l'œuvre de l'intelligence énonçant sous leur forme actuelle les vérités de la science théorique, ne s'accompagne-t-il pas de la vision lointaine d'un progrès tou-
jours nouveau, toujours inattendu, dans le perfectionnement indéfini de ces vérités ?
D'ailleurs, si nous sommes restés dans ces considérations générales, sur le terrain de la science pure, c'est que la démarche de la pensée y est plus manifestement saisissable. Mais dans tout autre domaine, social ou moral, la raison n'a pas une allure différente. C'est avec la même spontanéité, avec le même flair de la valeur intelligible et pratique de ses conceptions, avec le même sens de leur capacité expansive, avec le même souci de puiser aux sources profondes de notre être, à celles par où nous nous devinons le plus près possible du reste de l'humanité, que notre âme pose et perfectionne sans cesse, en des principes directeurs de la conscience individuelle et sociale, son idéal de fraternité, de charité et de justice.
C'est ainsi, par exemple, que la pensée moderne proclame la liberté de conscience, et l'inviolabilité de la personne humaine. Tous les hommes, dit-elle, participent également dé cette lumière naturelle à laquelle s'éclairent les grandes notions de vérilé, de beauté, de justice ; tous ont un droit égal a la vie et à la pensée. Et, par leur nature même, par la source intime dont ils émanent, par la force d'expansion universelle dont ils sont doués, ces principes s'imposent avec d'autant plus de ténacité qu'ils s'offrent sans contrainte, qu'ils s'adaptent normalement à la raison de tous. Dans les
pays civilisés, et en dépit des apparences, les hommes proclament le devoir de tolérance avec autant de tranquillité qu'ils énoncent les lois de la science théorique ; c'est de la même façon, dans le même accord, qu'ils veulent s'y attacher comme à un idéal directeur.
En formulant ces postulats, en les dégageant d'une réflexion qui a mûri au contact d'une longue expérience, la raison est loin de s'opposer au sentiment, à l'amour ; elle en est inséparable au contraire. Comme nous avons mis en évidence, dans un autre domaine, des éléments esthétiques qui s'associaient aux clartés de la pensée logique, il y a dans ce fond de nous-mêmes d'où les notions sortent toutes prêtes à s'universaliser, un mélange complexe de sentiments et d'idées pures, par lequel les principes moraux se relient à la vie intime de Thumanilé, et la font participer, dans toutes les réalités profondes, au perfectionnement sans limite qui caractérise la marche de la raison. C'est ainsi que d'une part une direction de plus en plus morale et pratique est donnée, par les postulats rationnels, à l'amour, qui se dégage des religions comme une force sublime mais aveugle ; et c'est ainsi d'autre part que la notion même du divin se transforme et s'épure ; que nous nous éloignons sans cesse de cette conception anthropomorphique d'un Dieu qui aime, mais aussi qui châtie jusqu'à infliger des peines éternelles ; d'un Dieu qui prend parti dans les haines fratricides, d'un
Dieu des batailles, à qui ses prêtres demandent Fextermination de leurs ennemis, ou qu'on glorifie pour le mal qu'il a permis qu'on leur fît ; d'un Dieu préoccupé des hommages qui lui sont dus et de la forme matérielle dans laquelle on les lui rend. Ces vestiges de l'ancienne conception de la divinité ne résisteront pas à la poussée de la raison qui veut un idéal plus pur de justice et d'amour, sauf à détrôner celui qui reste trop encore le Roi du ciel, et à l'honorer dans cette lumière éternelle qui brille au fond de chacun de nous, nous guidant vers une perfection toujours plus achevée.
Dans la suite ascendante de principes et de notions que pose l'intelligence humaine, la question de leur vérité prend une signification qu'il faut comprendre. Que l'on envisage les définitions d'ordre mathématique ou physique, ou qu'il s'agisse des postulats proclamés indispensables a la vie morale des sociétés, la marche progressive de la pensée peut se poursuivre indéfiniment sans qu'elle ait à se contredire, au véritable sens du mot. Les conceptions succèdent aux conceptions, pour les améhorer, pour les perfectionner. Chacune d'elles est comme un échelon, sur lequel, après un tâtonnement plus ou moins long, on veut s'appuyer ensemble pour monter plus haut. Elles ne sont jamais fausses, car à tout moment elles sont posées comme répondant à des exigences universelles de l'esprit humain, et comme préparant le mieux le progrès à
venir par la traduction idéale qu'elles donnent de Texpérience passée. C'est pourquoi, quand elles sont modifiées, elles ne disparaissent pas complètement, quelque chose reste de chacune d'elles, à savoir ce qu'elle contenait d'essentiel, ce qui explique qu'elle ait été suggérée à la raison, et qu'elle ait pu être utile et féconde. D'une façon générale, elles se précisent et se complètent en se succédant : et peu à peu s'élève un édifice intellectuel et moral qui grandit et s'élargit en même temps, où chaque idée nouvelle vient trouver sa place, mais où elle fixe ce qu'elle comporte d'essentiel, laissant flotter, à la surface de la construction toujours inachevée, une infinité d'éléments qui offrent aux déterminations futures la part que la raison humaine en voudra consolider ; et c'est de la sorte que celle-ci continue indéfiniment son œuvre.
Si elle rencontre des obstacles sur sa route, ils viendront de ceux qui risqueront de ralentir ou de détourner son élan naturel en voulant lui imposer une direction déterminée au nom de quelque absolu d'inspiration scientifique ou religieuse.
Les uns, comme Aug. Comte, pour accorder une réalité trop objective à toute conception qui pénètre dans le champ de la science théorique, sont conduits à, multiplier leurs exigences de positivité, au point d'accueillir très peu d'idées nouvelles, d'alourdir incessamment la démarche de l'esprit, et de croire
trop aisément achevée Tceuvre qu'il peut accomplir. Moins préoccupés d'assurer à la pensée un progrès indéfini que d'exalter lesf vérités qu'elle a déjà énoncées, ils songent volontiers à tirer d'elles des principes définitifs d'organisation sociale; et le caractère réaliste dont ils revêtent ces vérités les autorise inconsciemment à placer l'intelligence humaine sous la tyrannie la plus dangereuse qui soit, celle qui semble se légitimer par le simple respect dû à la science.
Les autres, frappés au contraire de toute la part qui revient à l'esprit dans les formules de la science théorique, et en même temps avides d'un absolu métaphysique qui échapperait à toute relativité de langage et de pensée, se hâtent trop de proclamer l'impuissance de la raison. Impuissante la raison, parce qu'elle ne trouve qu'un langage humain pour exprimer la vie de l'univers ? impuissante, parce que sur chaque point elle se sent capable d'une multiplicité indéfinie de conceptions, parmi lesquelles elle fait naître en toute liberté celle qu'elle juge la meilleure, la plus près d'être universellement adoptée, la plus simple, la plus belle, la plus claire? impuissante, parce que, au lieu d'attendre de pouvoir découvrir telle réalité extérieure, le jour où les circonstances finiraient par se montrer suffisamment favorables, elle peut toujours créer elle-même une vérité qui sans cesse se complète et se perfectionne ? impuissante, parce que, en énonçant les lois les
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plus merveilleuses, elle se reconnaît le droit de n'y voir jamais qu'une sorte de marchepied pour s'élever à des merveilles plus admirables encore ?
Et puis, si le langage de la raison est jugé imparfait, n'est-il pas du moins le seul qui soit compris à la fois de l'universalité du genre humain? Qu'on nous montre quelque part des hommes qui n'accueillent pas les postulats de la géométrie, les principes de la dynamique, les lois de la mécanique céleste, les postulats fondamentaux de la physique mathématique! Qu'on nous montre un peuple civilisé osant déclarer que la liberté de conscience est un mal, ou osant maintenir désormais l'esclavage !
Certes le sentiment rehgieux peut lui aussi être invoqué comme un élément de ce fonds complexe qui définit l'âme humaine, et par lequel nous sommes tous semblables ; mais à la condition de ne se traduire par aucun dogme spécial: aussitôt qu'il passe de l'état de tendance vague et obscure à celui de croyance précise et ferme, il se revêt d'un caractère trop particulier et ne peut plus servir à une communion de tous les esprits. Rêver pour le genre humain l'unité de foi religieuse, quel que soit le minimum de croyance auquel on s'attache dogmatiquement, et quelle que puisse être aussi la noblesse de l'intention qui y conduit, c'est, disons-le franchement, demander aux hommes d'étouffer en eux ce qui apparaît comme l'une des plus hautes marques
de leur dignité, la liberté d'examen ou la sincérité. Nous ne connaissons encore qu'une unité qui s'établisse entre tous les esprits, c'est celle qui se fait par la raison, de quelque façon qu'il faille juger son œuvre. L'usage veut que le terme d'individualisme caractérise l'attitude de celui qui l'invoque, et quelquesuns, dupes des mots, y ont vu la preuve qu'elle conduit à l'anarchie intellectuelle et morale. Sa marche heureusement ne dépend pas de semblables interprétations, et, par la seule force d'expansion qu'elle tire de sa nature propre, elle poursuit son œuvre d'universalité, se jouant de tous les obstacles. Il reste toujours vrai, depuis le temps où avec les Grecs d'Ionie est née la liberté de penser, que s'adresser spontanément à sa raison, c'est pour chacun de nous s'efforcer d'évoquer l'âme même de l'humanité.