L HOMME HABILE
Parlez comme si le communisme avait été le rêve des insensés de tous les temps, une chose stationnaire, nullement historique, et donnez un beau titre à votre brochure.
M. FfiANK.
J'ai choisi : Le Communisme jugé par t histoire. Que peut apprendre Thistoireà M. Frank, quand il s'a^pt d'un monde nouveau ? Qu'auraient dit les disciples du Christ, si un sophiste de Técole d'Alexandrie avait écrit contre eux une brochure avec le titre : Le Christianisme jugé par l'histoire^. Qu'aurait pensé Luther, si on avait voulu J arrêter en lui montrant par Thistoire les Hussites massacrés et le catholicisme victorieux? Que si on ne peut vous arracher à réruditiôn éclectique, jugez donc la propriété par Thistoire. Voyez-la traquée comme un monstre à Sparte , en Grèce, aux époques les plus splendides de Tesprit humain ; voyezla dédaignée également par les philosophes et par lessaiuts Pères. Regardez-la dans l'Eglise où elle corrompt une religion, dans la mpnarchie où elle corrompt le gouvernement; regardez-la même au moyen âge, où elle pervertit jusqu'à la barbarie. Sous Charlemagne, le seigneur n'était que le chef viager de la terre, et plus tard, grâce à la propriété héréditaire, il devint le tyi*gn féodal. Enfin, si vous vous obstinez à juger le communisme parTliistoire, cherchez^le là où il est. Voyez TEglise qui s'organise en abolissant dans son sein la propriété et la famille ; elle envahit le monde, parce qu'elle n'est qu'une imftiense communauté. Regardez
' Tétat moderne, il n'échappe à la tutelle de TEglise que parce qu'il est une communauté, il se forme quand les routes ne son|:pluslapropriété de personne, quand le péage disparait, quand les tribunaux ne sont pins des privilèges, quand la France c'est le roi, quand le roi c'est la nation. Le communisme, c'est la grandeur d^ Platon , le secret de TEglise , la force de 1 État; c'est lutopie inévitable qui sort du fond des sociétés pour confier le gouvernement et les fonctions aux plus dignes, abstraction faite de toute propriété. £t c'est en feuilletant quelques utopistes perdus dans les bibliothèqiies, c'est en parlant de quelque secte d'originaux, que vous prétendez arrêter la révolution^ au moment où elle fait éclater tous les ressorts de l'ancienne société? Avouez-le, votre érudition veut donner le change sur nos principes.
Incohérence et contradiction, voilà le caractère des théories que nous venons de rappeler. La propriété est-elle menacée? M. Thiers l'affirme, M. Troplong le nie. L'égalité révolutionnaire se réahse-t-elle? D'après M. Troplong, la France est presque un paradis; d'après M. Blanqui, elle est presque un enfer. La libre concurrence de la vieille politique est-elle utile? D'après M. Blanqui, elle est la source fatale de nos malheurs; d'après M. Villermé, on lui doit tous nos progrès, te droit d'hériter est-il un vice? estil un bienfait? C'est un vice pour M. Troplong, un bienfait pour M. Thiers. Que doit faire la France? personne ne répond. Gomment organiser le travail? pas un mot de consolation. Le socialisme seul a le secret de rendre l'Académie unanime. Depuis dix-huit ans, il demande à grands cris la discussion , on l'a méprisé; il a mqntré sa puissance, on a gardé le silence ; il est dans les fers, et on l'accable d'injures. Ces savants , ces commentateurs , ces historiens, si scrupuleux quand ils distinguent Speusippe de Xénocrate, ne daignent plus ni commenter, ni raconter, ni discuter. Le socialisme veut limiter la propriété, on l'accuse de la détruire; il menace les oisifs, on l'accuse d'anéantir la famille; il demande l'obole du jKiuvre, on l'accuse de cupidité, de
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sédition et de meurtre. On lui oppose la théorie de la pro«* priétëabsoiue. Eh bien, aeceptons-^la^le vrai se fait jour par» tout, ot partout on lui barre le passage. Qu^on fonde la propriété sur la personne , on aboutira à Tégalité des par* taf^es ; qu'on la fonde sur la liberté , on arrivwa à Tégalité des fortunes; quon fonde la propriété sur la travail, oit arrivera à la spoliation des oisifs:
Qu'on ne s'y trompe pas, -le problème de la^ révolution ne tombe pas sur la propriété; MM. les académiciens Foiit dénaturé : il tombe sur le droit de nécessité. Nous n'ea sommes pas à inventer de nouveaux droits, à découvrir dea principes inconnus; les principes les plus vulgaires suffisent pour réclamer lorganisàtion la plus radicale de la société. Si quelques socialistes ne le savent pas, Tlnstitut ne peut • pas Tignorer. Qu'on ouvre les livres de Grotius , de Puffendorf, de Barbeyrac; quon consulte les juristes les plaa sévères et même les plus rétrogrades, on verra que jamaia le droit de propriété ne reste seul : il est toujours subof" donné au droit plus impérieux de la vie. Devant la nécessité, la piH)priété di6|)arait, la faim absout le vol; le propriétaire qui impose la mort n'est plus qu'un meurtrier. Puisqu'on [iréebe le sens commun « qu'on l'interroge. La propriété de l'accapareur e^t>elle sacrée? est-elle inviolable? Quel est le gouvernement qui Tait proclamée illimitée? Qui se charge^ rait, en présence de la famine, de prêcher la sainteté du grain accaparé! Puisqu'on enseigne le droit romain, qu'on Tinterroge à son tour. La loi Rbodienne déclare qu'au bord du navire en danger, il n'y a pas de propriétaires; si la marchandise nous eicpose à un naufrage, on la jette à la mer, et sans indemnité quand les passagers sont pauvres. Voilà le principe sacré qui régit la navigation de tous les peuples, depuis qu'on a lancé le premier canot à la mer. Quel est aujourd'hui ce navire eo danger? C'est l'État; les brochures officielles le déclarent en danger: sur 27^000 eo* ïants, 20,000 meurent i^ Lille avant d'arriver à Tàge 4e <^aq ans ! C'est la marchandise qui les feit naufrager : que la
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pi'opriété cède donc, dussions-nous être tous réduits à 80 centimes par jour! Le navire est en danger, si le capitaine ne jette pas la marchandise; il est criminel , i'il y a des hommes qui s'attachent aux ballots, tandis que loi flots apportent Ja mort aux passagers; le droit du passager est absolu, illimité ; seul, il est inviolable et sacré. Malheur à ceuxqui préfèrent la marchandise à la vie. Mais MM. l^s académiciens savent par cœur le droit Romain , la loi Khodienne, le droit maritime, et ils accusant d'ignorance et de •cupidité, qui? les propriétuires? non, les passagers, et, suivant eux, q est la marchandise qui est inviolable et sacrée* Ils savent que la loi peut disposer de nos biens, multiplier les taxes; ils savent que le moindre arrêté du ministère des finances p^ut ruiner mille fortunes; ils savent que la loi ne t^eonnait pas de propriété en uns de guerre, que la dernier général peut abattre «notre maison. (Is savent que ]a conscription peut nous arracher à notre famille, à nos affaires, h notre profession, et nous jeter le sac sur le dos, eu sentinelle perdue , à lava ut»- garde de l'armée , à une mort presque certaine , et ils soutiennent que le coffre-fort est antérieur et supériqur à toutes les lois !
Que Tégoïsme est aveugle! Je parcours ces brochures; toutes affectent de rendre hommage à la première révolu* tion, toutes sont empreintes de je ne sai^ quel libéralisme timoré et patelin qui tend à nous endormir. Eh bien! ce droit de la propriété, tel qu'on le pose aujourd'hui, est un monstre nouveau, également contraire à la justice de la monarchie et à la justice de la révolution. Quand Louis XIV disait effrontément : La France, c'est moi, ii annonçait un principe supérieur aux théories de Tlnstitut. Le roi, c'était le dominiumeminens, c'était la propriété souveraine, devant laquelle tous les intérêts doivent fléchir; c'était fe salut public qui donné au chef de TÉtat tous les droits du capitaine dont le navire est en danger. C'est pour: quoi la monarchie confisquait les biens des templiers, les biens dès conspirateurs, et toutes les propriétés qui pou-
vaieut menacer le salut public eutro tes mnius lYwup corporation ou d'une famille. Qu'on ôte à la révolution de 89 le dominium eminens qu^elle héritait de la monarchie : elle aurait dû respecter toutes les propriétés du clergé et delà noblesse; elle n'aurait pu se défendre; elle aurait été réduite ù voir une propriété séditieuse et meurtrière décînrer la république. Mais le navire était en danger, et le droit de nécessité passait le niveau delà révolution sur la noblesse et le clergé. Si le dioit des oisifs menace aujourd'hui la France, ce sera encore l'éternelle nécessité appliquée à des circonstances nouvelles, qui passera le niveau de la révo* lution sur le droit des oisifs. Nier le droit de nécessité, c'est assurer d'avance l'impunité à tous les ennemis de la société : je ne sache pas d'ennemis plus implacables de l'ordre, d'anarchistes plus effrénés que ceux qui dénient à l'État le droit de se défendre. Plutôt livrer nos bataillons à l'ennemi que de sacrifier le principe qui nous protégé. Quelle est la mesure du droit de nécessité? On la trouve en examinant, d'un côté, les besoins impérieux, les maladies, la mortalité du prolétaire; de l'autre, les richesses perdues ou gaspillées , soit par ignorance , soit par cupidité. Mesurer la nécessité ait milieu des circonstances toutes nouvelles de la grande industrie et de la fausse concurrence , telle est la mission du socialisme : le principe qui la consacre est ancien comme le monde, les circonstances qu'on mesure sont nouvelles comme la révolution. MM. les académiciens qui nient le principe insultent le socialisme qui le réalise ; ils nient la maladie , et ils accusent le médecin d'empoisonner le malade. Platon les dirait des cuisiniers : ils proposent des festins aux mourants ; ils célèbrent la propriété absolue, les travaux de l'esprit qu'elle protège, les beaux phénomènes de la transmission héréditaire ; ils rêvent les Médicis et les Sforza. Je les crois de bonne foi; mais je connais les lecteurs qui les approuvent en disant : plutôt les Russes que les rouges.
Nous venons d'examiner les petits traités sur la propriété :
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il y a une série de brochures spécialement destinées a fortifier la religion. C'est ici que je voudrais invoquer la muse d'Homère pour célébrer la bonne foi de Tlnstitut, qui nous conseille d aller à la messe. Les hommes habiles ont vu que le fatum de la finance les écrase, que la concurrence provoque l'insurrection et l'autorise : de quelque côté qu'ils se tournent, ils sont circonvenus; quelle que soit 1 issue qu'ils cherchent, leurs principes mêmes se révoltent contre eux. On a donc invoqué la religion pour étouffer Tiucendie.
Le chef de Téclectisme qui a ouvert la discussion sur la propriété, a pris aussi l'initiative des brochures religieuses (1). Son but était de soulever Findignat.on du peuple contre le socialisme. Soudainement transformé en grand-prêtre, M. Cousin annonce qu'une vaste conspiration travaille h la ruine de la société française : les conspirateurs sont les socialistes; il a découvert le secret du socialisme. Dans les sociétés secrètes, dit-il , on se réunit pour se livrer au culte du plaisir; les saint-simoniens se sont organisés pour professer un athéisme déguisé. Heureusement un docteurde la loi nouvelle^ trop orgueilleux ^ trop fier pour en dissi* mulerles dogmes, Proudhon, déclare nettement que le socialisme n'a pour but que de combattre Dieu. Il lui a dit: Retire-toi, Et M. Cousin présente la révolution sociale comme la rébellion de quelques impies se proposant de plonger la société dans l'anarchie, pour se livrer à des voluptés effrénées.
Le peuple ne connaît ni M. Cousin ni Téclectisme, M. Cousin le sait; pour surprendre le peuple, il prend le masque de Rousseau, et c'est la Profession de foi du vicaire savoyard ([u'il charge d'appuyer ses attaques contre les socialistes.
La Profession de foi du vicaire savoyard est la protestation la plus forte conire le christianisme, au nom de la justice
( I ) P/i ilosoph ie populaire,
naturelle. Vous prêchez un Dieu juste et bienfaisant, dit Jean-Jacques aux chrétiens : c est au nom de la justice et de la Providence que je rejette Tiniquitéde la chute et le privilège de la Rédemption. Vous dites que Dieu est Tauteur de la nature et de la raison : c'est par le Dieu de la nature et de la raison que je repousse vos dogmes, et que je réclame ma liberté. La pensée de Rousseau éclate dès les premières pages. Le vicaire savoyard est la victime de la loi catholique, qui défend au prêtre de se marier; il a cédé à la voix naturelle de Tamour, et il est frappé par la loi : il est devenu le paria de la société chrétienne. Or, le paria, seul en présence de Dieu, juge la Bible, les miracles, les prophètes , et il traîne le christianisme tout entier devant le tribunal de la raison , pour le convaincre d'erreur et d'im*posture. Avant Rousseau, on avait combattu le christianisme avec de Tesprit et de la science ; depuis Rousseau la lutte est devenue un devoir. On a senti que notre conscience opposait désormais la fraternité des hommes sur la terre à la fraternité fabuleuse du Christ dans le ciel.
M. Cousin édite la Profession de foi du vicaire savoyard, pour flétrir les hommes qui cherchent à réaUser la fraternité universelle. Comment Rousseau, le maître de Robespierre, le premier des socialistes, pourrait il accuser le socialisme? Voici comment. M. Cousin a arraché la Profession de foi au livre de ÏEmile; il a ensuite supprimé la seconde moitié du morceau. Cette moitié d'un fragment a été mutilée de nouveau au commencement, à la page 26 : toute Tintroduction a été tronquée. A force de retranchements et de mutilations, le morceau édité a perdu toute signification. Tout ce qui concernait le christianisme a été soigneusement effacé, les mots qui rappelaient vaguement Tidée d'une Providence ont seuls été conservés. C'est ainsi qu'une attaque contre le christianisme est devenue, entre les mains de M. Cousin, une introduction aux exercices de religion : une protestation contre l'Église est devenue une œuvre de séminariste; la préface du socialisme a été tournée contre les successeurs
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de Rousseau, f oppose, dit M. Cousin, aux sophistes du 5CIX* siècle f homme qui combattait les sophistes du xviii* siècle. Républicains y prenez- le y cest un républicain qui vous parle. Royaliste, gardez-le, ce n'est pas de vous quon peut recevoir Boqsseau. Ce fragment tout mutilé se retourneà chaque instant coptre vous : Rousseau y combat les philosophes. // attaque y dites-vous, les philosophes de salons (p. 76). Oui , monsieur, il entend parler des jésuites de la philosophie.
Quand le chef de la philosophie officielle dénonce le socialisme comme une conspiration d athées travaillant li une ruine universelle, n est-il pas naturel que ses alliés soudoient la calomnie personnelle dans les journaux? N'est-il pas nécessaire qu'il se trouve dans la garde nationale de^ hommes pour briser les presses des journaux démocratiques? Ce n est là que la pratique de la philosophie populaire de Téclectisme.
M. Damiron ne peut pas s'empêcher d'imiter M. Cousin : il figure à côté de son maître par un petit livre sur la Providence. Pourquoi rassemblent il tous les heux communs de l^t théologie éclectique? Pour(|uoi paile-t-il de la Providence à la révolution? Qu il parcoure les socialistes ; qu'il apprenne donc qu'ils admettent tous sans débat cette providence, qui est contestée depuis vingt-cinq siècles dans les écoles des philosophes. La révolution n'est-elle pas le plus grand acte de confiance dans la providence namrelle? Ne la supposet-elle pas dans toutes ses lois? Que serait la liberté de penser sans la confiance dans les forces de la raison? Ce serait la liberté de Terreur, de l'imposture, du sophisme. Mais on réclame la liberté de Terreur, de l'imposture, du sophisme, parce qu'on est sûr du triomphe providentiel de la vérité par la force de la raison. Supprimez cette certitude, il fendra des censeurs, les censeurs de ces républiques de l'antiquité, qui ne croyait pas à la providence naturelle. Quand ou se méfiait de la raison, on redoutait le progrès, on arrêtait le mouvement, on proscrivait les nouvelles inventions.
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Ld liberté de lu pensée, de la presse, des cultes, du travail^ 1 appel au peuple, le vote universel, la vraie concurrence, qui consiste dans le libre essor de nos instincts et de notre intelligence; en un mot, la religion tout entière de la démocratie suppose une pleine confiance dans la providence naturelle. Voulez-vous limiter la démocratie?Combattezla Providence, parlez-nous de la corruption humaine, de la chute, du péché originel, de Pimpuissance de la raison, de l'ignorance invincible, des entraînements criminels des masses; livrez Tempire du monde à Satan : on aura des comtes, des marquis, des papes et des rois. Pourquoi donc ces prédications théologiques? Toujours pour brider le peuple, pour reléguer la philosophie dans le ciel, pour rassurer l'injustice sur la terre.
Il est inutile de s'arrêter aux brochures de MM. Portalis et Mignet. M. Portalis ne voit dans le socialisme qu'un aiRéisme sanguinaire : nous ne pouvons que le plaindre d'en être réduit à de si misérables calomnies. M. Mignet publie une biographie de Franklin. Elle est irréprochable. Mais quel est le sens de cette biographie? Comment se fait-il quelle figure dans la collection officielle? Je ne trouve nulle part, dans le parti de l'ordre, Thommequi ressemble à Franklin. M. Mignet a-t-il voulu faire la satire de ses amis ? Certes, sa biographie est un hommage involontaire rendu à nos amis.
M. Barthélémy Saint-Hilaire, le démocrate de l'éclectisme, a pris la parole pour nous enseigner la vraie démocratie. Le commentateur d'Aristote persiste dans ses habitudes philologiques ; il commente donc Montesquieu, qu'il commente par Platon traduit par M. Cousin, et augmenté par Aristote. Voici sa pensée : La vertu, d'après Montesquieu, est le principe du gouvernement républicain; la vertu, d'après Platon, se compose de cinq parties: la prudence, le courage, la tempérance, la justice et la sainteté : donc la république française doit être prudente, tempérée, courageuse, juste et religieuse. D'après
l'académie des sciences morales. l^d
M. Barthélémy Saint-Hilaire, toutes ces qualités se trouvent dans la république honnête et modérée. « La propriété et » la famille, dit M. Barthélémy Saint-Hilaire, telles qu'elles «sont constituées par nos codes, sont des institutions com- » plètes et définitives que la violence et la ruse ne pourront «faire remettre en question. — La société, poursuit le » commentateur, dans ce qui dépend d'elle, codes, admi- » nistration, travail, n a point de reproche sérieux à se faire; »et elle peut se rendre justice sans blesser en rien sa movdestie (1).» M. Barthélémy Saiut-Hilaire pousse à la réaction de toutes ses forces : suivant lui, la société est perdue si elle n'étouffe pas promptement le socialisme avec les cinq vertus dé Platon traduit par M. Cousin. Ici le disciple surpasse le maître. Le maître tourne Rousseau contre la démocratie; le disciple tourne Platon contre le socialisme. Entre ses mains, Platon, lennemi des riches, défend la société qui exjdoite riiércdité. Platon, Tennemi des politiques qui gouvernent par les intérêts, et quil appelle des saltimbanques, attaque les hommes qui prétendent gouverner par la justice: Platon, l'ennemi des sophistes salariés, combat les philosophes persécutés : Platon, l'ennemi de la propriété, combat le communisme. Platon, Fenuemi des mythes, Thomme (jui exile les poètes de la république, de crainie cju'ils ne rappellent les dieux d'Homère et des fables qui défigurent le dieu de la raison; Platon, dis-je, entre les mains du démocrate éclectique, recouimande les mythes catholiques et l'erreur du clergé! «Pour dire un mot de la dernière partie de la vertu, dit »]\1. Barthélémy Saint-Hilaire, la religion.... le grand moun vement de la démocratie religieuse, commencé voilà près »d'un demi-siècle, dirigé d'abord par un grand homme, » organisé pacifiquement dans la société après la tourmente » révolutionnaire, secondé par la littérature, affermi par la » philosophie, s'est continué dans ce qu'il a de légitime et
(i) Kraie démocraûe^ piijj. 82.
i5# L ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES.
» d'utile : les derniers événements lui ont même donne
V quelque cho s de plus solennel et de plus sincère, et la
V piété, dont Platon fait une nécessité aux États aussi bien «qu'aux individus, devra s'accroître à mesure que notre » démocratie deviendra plus vertueuse (1). « Traduisons ce pathos : La révolution proclame la justice, Robespierre inaugure le culte de l'Être suprême, le dieu de Platon ; puis firrive un soldat qui signe le concordat, la Restauration qui impose le catholicisme , une philosophie qui dénature la science pour faire sa cour au clergé; le tout contre le dieu de Platon , et vous applaudissez , et vous forcez Platon d'autoriser votre apostasie ! Quand Platon flétrissait les sophistes , de qui parlàit-il ? De Thrasimaque, de Protagoras, de Prodicus , tous mille fois plus hardis, plus sincères que les adeptes de notre école histo* rique.
Finissons, car nous avons remué assez de sophismes. L'Académie des sciences morales a invoqué le christianisme pour défendre les riches , pour refuser l'obole du pauvre, pour étouffer la discussion, pour fortifier l'autorité, pour sacrifier la raison , pour accuser les socialistes de cupidité, desédition , de meurtre, d'impiété, d'hypocrisie, de voliipté. La science officielle a exploité tous les artifices des jésuites. Que dis-je ! elle les a mille fois dépassés. Elle ne s'est pas bornée, comme les jésuites , à mutiler les textes, à falsifier Platon et Rousseau , à dénaturer l'Évangile, à j>récher des erreurs ; elle a recommandé des dogmes , des cultes qu'elle ne professe pas. La science officielle a écrit avec l'intime convictiou que le monde doit être gouverné par l'imposture. Elle a écrit contre ses propres principes, contre ses propres idées ; car ce socialisme qu'on prétend combattre sur le terrain religieux n'est cjue la philosophie elle-même , qui demande le droit de vivre aux pi-opriétaii^es et au clergé le droit de parler.
(i) Fraie démocratie , pa{». 97.
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En combattant la philosophie par la philosophie , MM. Dupin, DainiroQ» Barthélémy Saint-Hilaire ne se lassent pas de répéter que la France n'est grande que par les idées ; ils voudraient persuader au peuple que notre gloire est d'être guidés par cet éclectisme hostile à toutes les idées, et catholique au besoin, plutôt que de s incliner devant la vérité. Que MM. les académiciens passent la frontière ; qu'ils demandent aux Allemands, aux Italiens, aux Espagnols, à tous les peuples pourquoi la France est respectée : et s'ils ne consultent pas les Vindischgraetz , les Welden, lesRadetzki, les Pie IX, et tous les courtisans de l'Europe, ils verront que tous les jjeuples respectent dans la France la patrie de Voltaire et de Rousseau, la religion des deux apôtres du xviii® siècle , la propagande de la Convention, la gloire libératrice de Napoléon. Tous les peuples ont répondu à l'appel de février, à la pensée du socialisme.
Aujourd'hui il ne peut plus rester de doute, la propagande de l'Institut est tombée d'accord avec la propagande de la Russie et de l'Autriche. Elle n'a reculé devant aucun moyen pour anéantir l'œuvre de février. D'abord elle a repoussé outrageusement Carnot , qui espérait la réformer. Carnot voulait éclairer le peuple des campagnes, ou l'appela le ministre de l'ignorance; il organisait la science du gouvernement, on supprima l'école d'administration ; il foisait appel aux savants de la démocratie, la commission des hantes études a disparu; il révoquait des professeurs dont personne n'osait défendre la moralité, on l'accusa de porter atteinte aux libertés de la science. Un homme de bureau, M. Vaulabelle, le remplaça pour rendre la science officielle à l'aveugle routine; M. Freslon acheva à dessein l'œuvre que M. Vaulabelle tentait au hasard. En même temps M. Thiers coalisait toutes les réactions, M. Guizot indiquait le but, et M. de Falloux donnait les résultats. Le ministre catholique, invoqué par la science officielle, ne Ta pas dépassée ; il n a pas commandé , il a obéi. La foi catholique ne lui a donné que le courage qui manquait aux savants.
15'i LACAOl^Mlli; Dt:S SCIENCE-S MOUâLICS.
On demandait la suppression subite des aleliers nattouaux : M. de Falioux a décidé la suppression ; il a devancé les vœux de ces historiens attérés qui nosaient pas même montrer leur terreur. La grande idée des ateJiers nationaux, Faussée par Texécutiou, fut noyée dans le sang. On demandait n rassurer la religion , fort troublée en présence des arbres de la liberté; on redoutait la pensée qui réunissait dans un inémemiuistère les cultes et Tinstruciion publique; on craignait que la révolution n identifiât la science avec la véi*itable religion de la France. M. de Falioux a ras* sure les savants, il a soumis Finstruction publique au culte ratliolique. On cherchait à rassurer le capital , M. de Falioux lui apporta toutes les garanties du prêtre et du soldat. La voix savante et sinistre île M. Guizot demandait Vextirpaiion de In démocratie dans toute FEurope ; il fallait de la science et de laudace pour obéir, M. de Falioux n'hésita pas. Il voyait que si le pape restait à Gaëte, l'idée catholique était fntppée au cœur; si la république triomphait à Rome, le catholicisme français était une arme brisée, le catholicisme européen était couvert de honte. Le Vatican tenait captive une nation que la république romaine aurait délivrée, en déshonorant la vieille Europe monarchique et catholique. La science officielle avait depuis longtemps aircié, par MM. Thiers et Guizot, que la papauté devait être maintenue de vive force. A Tépoque de Toccupation d'Ancône , Louis-Philippe réclamait des réformes dans les Etats romains pour rendre la révolution impossible. Les cinq puissances s'associaient dans le mémorandum de 1831, dans le but de fortifier la papauté. Sous l'empire de la science officielle, Louis-Phihppe resta toujours l'ami du pontife, bien (pie le mémorandum de 1831 fût impudemment violé : les puissances qui lavaient signé par politique, comprenaient que la résistance du pape était nécessaire aux monarchies et à laristocraiie de l'Europe. Quand Pie IX s'engagea, san§ le savoir, dans la révolution , que fit le juste-milieu? Il lui envoya M. Rossi, de l'Académie des scietices morales, pour
ranéter, pour le prévenir, pour Térlairer, pour lui enseigner Tart de rendre impossible une révolution en parlant de réformes, de liberté et de civilisation. Pie IX ne comprit Fambassadeur de France que depuis février; mais aussitôt compris, lacadémicien changea de titre et de patrie pour défendre l'idée du juste-milieu et de la science officielle : Tex-carbonaro, devenu ministre du pontife, mourait à son poste, en bravant du regard Finsurreciion républicaine.
La pensée qui avait expédié Rossi en Italie survivait , se développait : elle était dans la propagande des savants, dans les dépêches monarchiques de M. d'Harcourt, dans Tenthousiasme de M. Freslon pour Pie IX , dans l'expédition de CivitaVecchia projetée par le général Cavaignac. M. de Falloux , en poussant à l'expédition de Rome, n'a fait qu'obéir aux traditions^ Louis- Philippe, du mémorandum^ du concert européen ^ en un mot aux traditions de la science officielle. Elle l'invoquait pour rassurer la religion et la-, banque, pour couper court à la propagande de février, pour mettre un terme ai^' inquiétudes des princes italiens, de l'empereur, du czar. Elle désirait la répression ; il fallait l'audace de la foi pour l'accomplir, et la foi catholique donnait à M. de Fajioux le courage et l'autorité qui auraient manqué à un ministci e de faux philosophes.
L'expédition de Rotne aboutit à une conséquence réclamée par la propagande de nos savants. Cette attaque contre la république romaine frappait à l'étranger la république, le suffrage universel , nos lois les plus saintes, toutes impies d'après les déclarations les plus explicites de la papauté. Cette guerre était l'antithèse hyperbolique de l'esprit de la révolution, et finissait par violer un article formel de la Constitution. Dès lors que pouvait faire le parti républicain? Il se trouvait dans l'alternative de se taire ou de s'insurger. Point de milieu. Se taire, c'était abdiquer j s'insurger, c'était se perdre. Un grand peuple peut-il s'insurgera propos d'un incident de politique étrangère? La politique internationale est une affaire de science; le peuple ne comprendra" jamais
d*une maDière iniiuédiate, instantaoée, le mouvement de ses armées à Tétranger. La distance confond les objets ^ elle efface Finjustice, elle jette Fincertitude sur les sentiments les plus sûrs. Les chefs pouvaient-ils éclairer soudainement le peuple? Peut-on décréter une insurrection? La révolution peut-elle partir d'en haut? Placée entre l'abdication et la défaite, le 13 juin, la démocratie hésita, comme on hésite devant Fimpossible. Le coup portée Rome la jetait dans le délire, comme si on lui avait donné du poison qui enivre. Ici encore M. de Falloux triomphait en homme de foi ; mais le rêve de saisir par hn guet-apens les hommes de février se réalisait, et les disciples de MM. Thiers et Guizot déclaraient que loGcasion était bonne pour extirper la démoci^tie. De là les proscriptions qui nous enveloppent.
Quand la France souffre, FEurope est pleine de martyrs : Venise a succombé, la Russie écrase la Hongrie. Ces phalanges d'amis héroïques que la révolution de février nous avait données à Fétranger , se trouvent aujourd'hui proscrites, dispersées, massacrées. Les sophismes qui trom* paient la France ont porté la dévastation austro- russe partout. Jamais on n a vu, ni en 1815 ni auparavant, une catastrophe plus vaste et plus terrible. Qui a dirigé, appelé cette catastrophe? La propagande des savants, d'accord avec la propagande russe; les éclectiques, en flattant les jésuites; Fécole historique de France, prosternée par calcul devant Ferreur des barbares.
Le jugement de la postérité sur notre philosophie sera plus sévère que le jugement de Fhistoire sur les sophistes. «C'étaient là, dit Buhie, des maîtres qu'on salariait; ils se » servaient de leur talent, non pas pour chercher la vérité^ » mais pour seconder les vues de ceux qui les payaient. » D après Tenneman : « Ils ne cherchaient qu'à briller par de • prétendues connaissances universelles; ils s'appliquaient »à résoudre des problèmes bizarres et futiles, et songeaient «surtout à s'enrichir par Fart de la persuasion. Dans ce »but, ils avaient inventé divers artifices de dialectique
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M propres à déconcerter leurs adversaires, et ils soutenaient » toutes sortes de propositions philosophiques. » Mais les sophistes abusaient de la parole hardiment) sans tergiverser; ils ne se veudaient qu*à Tinlérét de quelques individus : s'ils étaient étranges et bizarres, ils attaquaient ouvertement les dieux de la Grèce; ils n'étaient pas idolâtres, ils ne trompaient pas le peuple sur les plus grands intérêts de Thomme et de l'humanité, ils respectaient la patrie, ils n'étaient pas prescripteurs. Calliclès, Gorgias, Protagoras, Thrasimaque n*ont pas accusé Socrate; ils ne l'ont pas traîné devant les tribunaux, ils n'ont pas sollicité sa mort. Vaincus, bafoués par lui, ils ne l'ont pas calomnié; ils n'ont pas crié au scandale, en entendant les premiers mots d'une doctrine qui devait les tuer.
Anitus, Melitus, les ploutocrates au service des dévôis» voilà les premiers précurseurs des hommes qui nous 'accu* sent ! Ouvrons /e^iViu^es d'Aristophane: c'est là que l'accusation commence. Cette comédie dénonce Socrate comme un homme étrange et cupide^ sans morale, sans religion. Aristophane nous le montre suspendu dans un panier attachéau plafond, pour éviter l'humidité qui affaiblit les facultés contemplatives. D après la comédie d'Aristophane, il vend le raisonnement du juste à un prix modéré; il vend un peu plus cher le raisonnement de l'injuste. Un jeune homme va le consulter. Socrate lui démontre que Jupiter n'existe pas. Plus de Jupiter ! s'écrie le jeune homme ; donc je pourrai piller et assassiner. Le jeune homme joue, il fréquente les courtisanes, il prodigue son bien, il ruine son jière. Le malheureux père veut le corriger, et l'élève de Socrate brûle la maisoti paternelle et devient parricide. Tel est le premier modèle d'une polémique qui défend la propriété, la famille et la religion. La république d'Athènes condamna ù la mort Socrate pour avoir corrompu la jeunesse et outragé les dieux.
Quelle est la doctrine qu'Aristophane calomniait? Pourquoi la mort de Socrate est- elle un événement dans
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rhistoire de riiuwuuitci? Parce que Socrate, dit Cicéron, fit descendre la philoso{)hle du ciel sur la terre; ses devanciers avaient vaincu les dieux, il voulut que le règne de Ihoinme commençât. De quelle manière? Par la raison : elle est la mesure des choses. Connaissez -vous vous-même, vous saurez tout ce que vous devez savoir. Ne demandez pas aux dieux ce que vous pouvez savoir par vous-même. La raison , dit Socrate, nous montre le vrai, la vérité nous explique tous nos intérêts, nos intérêts expliquent notre vertu. Voulez-vous bien gouverner la république? Confiez-la aux vrais politiques, à ceux qui savent se gouverner eux-mêmes; méfiezvous des hommes habiles (|ui ne s'appartiennent pas, qui sont esclaves de la richesse, du capital, de Tambiiion, de Terreur. Voulez-vous défendre la république? Les armes, les cuirasses, les fortifications ne suffisent pas; fixez Tuniou parla vérité, la force par la vertu; supprimez lanarcbie, fille de la cupidité et de Terreur. Voulez-yous nommer des capitaines? Choisissez les capitaines qui connaissent, qui entraînent le soldat : qu'importent les connaissances militaires, si le capitaine méconnaît Tarmée, si Tarmée se méfie du capitaine? Voulez-vous veiller sur Te ducatiou-? Consultez les vocations, étudiez-les, suivcz-ies : c est par elles que la nature se manifeste, que les arts se développent, que le génie se révèle. Confiez à chaque citoyen les fonctions auxquelles la nature Tappelle. Que la raison règne^ et vous régnerez. Que dirait-on d'un équipage qui voudrait donner le gouvernail du navire à un homme choisi au hasard par le sort ou par une qualité accidentelle, comme la beauté ou la stature? Le navire marcherait au hasard, comme notre république gouvernée par le sort. Imitez Sparte, qui s'appartient. Réhabilitez la femme, elle est raisonnable; et sivous avez son amitié, vous serez deux fois plus fort. Soyez juste: la justice doit primer sur tout, supérieure à l'autorité du père et à celle du prêtre. Voi'à Socrate. Il n'est pas savant, il se dit ignorant; il poursuit avec acharnement les marchands de science, il ne se lasse pas de les interroger, et Tinteno^a-
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lion lie Sacrale les réduit au néaiil. Ses cliscij)les Fentourent. Il ne leur enseigne rien, il se boî^e à les interroger sur ce qu'ils savent eux-mêmes, et il en sortdesprodiges.il en sort Platon, Aristote, Zenon, dix écoles, toute la philosophie grecque qui vient répondre à l'interrogation de Socrate sur la raison, qui est la mesure des choses; sur ce monde, qui est notre domaine; sur la république, qu'on doit renouveler, sur la nature qui doit céder à la domination de l'homme. Socrate n'a pas de système, et il suscite tous les systèmes ; il n'écrit pas de livres, et il dicte tous les livres. Il ne sait rien, il ne se mêle pas aux affaires : au milieu de faux politiques, de faux magistrats, de faux capitaines , de faux citoyens, dans une république de fictions, entouré de fantômes, que pourrait-il foire? Il attend, il pousse ses disciples à la politique, qu'il s'interdit, et l'histoire répond à l'attente de Socrate. Socrate ne veut pas violer la loi qri'il viole, il meurt dans la contradiction de deux droits; il livre l'homme à la patrie en buvant la ciguë, et la patrie s'écroule. Socrate cherchait des amis ; après sa mort, tous les hommes sont frères.
Que fait notre démocratie européenne? Elle continue l'interrogation de Socrate : avide de science, elle interroge les sophistes, et elle les tue par l'interpellation ; elle ne sait rien , elle est l'ignorance même, et son interrogation fait éclore tous les systèmes. Elle consulte les vocations, elle veut rendre tout homme à la fonction à laquelle la nature l'appelle, elle veut que la raison gouverne la république. Elle cherche le bon sens avec Voltaire , la justice avec Rousseau, la vérité avec tous. L'esprit de Socrate est descendu sur notre société en 89, son souffle nous anime; il arme, il désarme les armées; il nousforceà chercher les vraispoliliques, les vrais magistrats, les vrais capitaines. L'Europe se renouvelle; nous ne demandons plus aux dieux ce que nous pouvons connaître par nousmêmes. Aniius et Melitus ont-ils disparu? Non, certes : ils sont devenus savants, orateurs, historiens. Ils ne demandent plus la mort de personne. Nous sommes un potiple poli.
nous mitraillons avec élégance, nous bombardons avec ffrîïcc. Nous serions désolés de blesser un tableau, de frapper une statue; nos bombes intelligentes n'éclatent que sur le crâne des volontaires républicains. La nou* vello Athènes sacrifierait un régiment pour sauver un l^arcliemiii. Le rude Aristophane est mort; il ny a plus que ses commentateurs, tous pleins d'égards pour le buste de Socrate. Notre Alexandre, le sage Oudinot, a visité la ville des Césars : chéri par les dieux de TOlympe, dont il a sauvé les images, il a été béni par un pape réformateur et impérial, auquel il a rendu Tindépendanceet le prestige du suint-office. La muse de Thistoire nous gouverne; mais la tragédie de Socrate^ jadis renfermée dans lenceinte d'A* tliènes y enveloppe aujourd'hui TEurope tout entière. Les bourreaux de Socrate sont décorés de tous les ordres de Russie et d'Autriche.