I.K MYSTICISMK
« en lui, de telle manière qu il arrive à perdre « son être et sa conscience personnelle dans la «divinité, se changeant en Dieu ^ » l'Eglise Ta condamné. Ce panthéisme indo-européen ne pouvait pas s'insinuer légitimement dans la théologie chrétienne.
Si le mysticisme dans son excès se met en opposition avec les doctrines traditionnelles des religions positives, il arrive aussi à nier la valeur des recherches de la philosophie. Qu'ont à faire des travaux laborieux de la pensée des hommes qui, transformés en Dieu par 1 extase, sont illuminés, non par une lumière extérieure, mais par la lumière d'un foyer dont ils font partie ? Le mystique est toujours porté à dédaigner les recherches de la raison qui, dans sa pensée, ne peuvent produire que l'erreur, ou des vérités incomplètes et d'un ordre inférieur. Plotin désigne spécialement la science comme une des choses que l'àme arrivée à l'union mystique juge méprisables, et il ajoute : « L'àme n'attache plus « de prix à la pensée, qui excitait auparavant son «admiration, car la pensée estVn mouvement, « et l'âme souhaite n'en avoir aucun ^. » Cela n'a pas empêché ce philosophe de penser beaucoup,
* Cardinal Gonzalès. Histoire de la philosophie, tome II, pages 427-428.
* Ennéade VI. Livre YII, articles 34 et 35.
(le beaucoup écrire, et de cultiver cette science que Textase lui avait appris à considérer comme méprisable. C'était de sa part une concession aux exigences de la vie temporelle, analogue à celle c{ue faisait Krichna, dans l'exposition delà sublime doctrine, en ordonnant l'action comme un devoir pour les esprits, tant cju'ils sont liés à des corps. De même que l'action de la volonté est pour le sage de l'Inde un moyen de cesser de vouloir, le travail de la pensée est pour Plotin un moyen d'arriver à ne plus penser. C'est une échelle que l'on brise après en avoir fait usage'.
Un sceptique consécjuent devrait se taire, puisqu'il raisonne pour nier la valeur de la raison, tombant ainsi dans la contradiction signalée par Epictète. Un mystic{ue conséquent devrait aussi se taire, puisqu'il déclare que l'extase est un état ineffable. Gerson, réagissant, comme saint Bonaventure, contre les abus de la scolasticjue, écrit : « La théologie mysticjue n'a besoin ni de science, « ni de littérature; elle se nourrit d'expériences « intimes et de vertus, non de spéculations ; elle « exclut tout raisonnement, toute pensée propre- « ment dite'. » Comment ententlre une théologie,
' Rittor. Histoire de la philosophie. Livre XIII, chiipitrc I. * Vacherot. Histoire de L'Ecole d'Alexandrie, tome III, p. 143.
une exposition quelconque de doctrine, qui n'emploie ni raisonnement, ni aucune pensée proprement dite ?
Je suppose qu'il est des mystiques qui se taisent et qui jouissent, dans un silence religieux, de la béatitude de 1 extase. Ceux-là ne s'occupent pas de la philosophie ; ils ne Tattacjuent pas, ils ne la méprisent pas : ils l'ignorent. D'autres parlent, écrivent, et, lorsqu'ils s'occupent des problèmes fondamentaux posés par l'esprit humain, ce qui les place au rang des philosophes, ils s'en occupent pour les déclarer insolubles dans le domaine intérieur de la raison, et pour renvoyer leurs auditeurs et leurs lecteurs aux intuitions immédiates qui résultent des rapports des esprits individuels avec l'Esprit suprême, intuitions à l'égard descjuelles la pensée personnelle doit se constituer en état de passivité.
Il ne faut pas réfléchir longuement pour comprendre le danger d'une pareille disposition d'esprit. Si le mysticisme dégénéré a ouvert la porte à la théurgie, avec son cortège de superstitions, ce même mysticisme ouvre la porte à la théosophie qui riscjue toujours de prendre les fantaisies de l'imagination, et d'une imagination parfois déréglée, pour des intuitions surnaturelles de la vérité absolue.
M. Alexis Bertrand a écrit : ^(J'appelle mys-
« ticisme philoso|)liique le système qui, décla- « rant la raison humaine dans le jeu normal de « ses facultés incapable de s'élever aux vérités « suprêmes, même dans l'ordre naturel, a recours «à un principe surnaturel, intuitif ou révélé qui « devient, dans ce point de vue, la source unique « de toute certitude. » Refuser à la raison tout ])Ouvoir pour atteindre les vérités suprêmes, et faire d'une révélation la source unique de toute certitude, c'est le traditionalisme. Refuser à la raison tout pouvoir j)our atteindre les vérités suprêmes et faire des conséquences de l'extase la source unique de toute certitude, c'est le mysticisme. Ces deux doctrines sont fort opposées et s'excluent l'une l'autre. Toutefois ce n'est pas sans raison que M. Bertrand les rapproche. Dans leur opposition, très prononcée d'ailleurs, elles ont dans leur rapport à la philosophie un caractère commun. Elles sont loin de nier la réalité de l'objet de la philosophie : 1 Etre premier, lunité suprême. Dieu ; mais elles déclarent la raison incapable d'atteindre et de définir ce principe. Ce sont donc deux philosopliies négatives. M. Pélissier signale très nettement, comme M. Bertrand, le caractère négatif du mysticisme, il le définit: « Doctrinequi ne permetà l'homme « d'arriver à la science que par l'extase, ou com- « munication directe avec Dieu, » et il remarque
très justement que le mystique, de même que le traditionaliste, se fait du scepticisme une arme pour rétablissement de sa doctrine '.
En résumé : Il faut distinguer deux degrés dans le mysticisme. L'un est innocent, laisse un libre cours à la pensée, et, loin de nier la science, lui offre la matière d'études intéressantes. L'autre est dangereux à divers points de vue. Il tend à pervertir la morale, méconnaît la valeur des recherches de la raison, et se met en opposition avec la science.
Le premier, qui seul peut apparaître légitimement dans les constructions de la pensée, lorsque la pensée est théiste, maintient la distinction essentielle de la créature et du Créateur, la valeur et la durée de la personne humaine. Le second a pour fondement la doctrine qui fait des rapports supérieurs de l'àme avec Dieu, non pas une union, mais une réelle identification. Cette doctrine conduit facilement à la pensée que Dieu existe seul et que les existences individuelles sont une illusion, illusion dont il n'est pas facile d'expliquer l'origine, mais que la science vraie détruit. C'est le panthéisme, si l'on entend par ce terme équivoque, non pas l'affirmation que
^ Précis d'un cours complet de philosophie. Précis théorique. Paris 1887, pages 316 et 504 de la huitième édition.
le tout, c'est-à-dire le monde, est le seul Dieu, mais Taffirmation que Dieu est tout, et que le monde est une vaine apparence. Cette pensée paraît bien être le fond des principales philosoplîies de llnde; c'était certainement, chez les Grecs, celle du vieux Parménide.
L'éclectisme, dans un sens conforme à son étymologie, consiste à faire un choix dans tous les systèmes et à prendre dans chacun ce qu'on estime qu'il renferme de vrai.
Si l'éclectisme est considéré, non comme une doctrine, mais comme une disposition de la pensée, on ne saurait trop le recommander. C est la mise en pratique du conseil que 1 apôtre saint Paul donnait aux habitants de Thessalonique : « Examinez toutes choses, et retenez ce «qui est bon'. » Il est des esprits étroits qui font de leur pensée un horizon fermé au delà duquel ils ne soupçonnent rien. Lorsque des hommes de cette nature ont le pouvoir en mains, ce pouvoir devient un danger public, parce qu'ils suivent aveuglément des principes exclusifs qui leur voilent toute une partie des exigences de
* Première épître aux Thessaloniciens, V, 21.
224 l'éclectisme
la vie sociale. Lorsqu'ils font de la philosophie, ils sont dominés par l'esprit systématique, c'està-dire par la disposition à formuler hâtivement et à soutenir obstinément des synthèses prématurées qui manquent d'une base sérieuse d'analyse ; ils méconnaissent ou altèrent les faits pour les enfermer dans les cadres exigus de leur pensée. Rien n'est plus opposé au véritable esprit philosophique dont la généralité est le premier caractère. La recherche d'un système est l'essence même de la philosophie, l'esprit systématique en est le fléau ^ On ne rencontre que trop d'esprits étroits dans l'histoire de la pensée humaine; mais une disposition sagement éclectique y a aussi des représentants; j'en citerai deux d'entre les plus illustres.
Lorsque la science chrétienne commença à s'organiser, quelques Pères de l'Eglise, éblouis par l'éclat de la lumière nouvelle apportée au monde, ne virent que du mal et des ténèbres dans les écrits des sages du paganisme. Il est encore, même de nos jours, des écrivains religieux qui adoptent une manière de penser si contraire à la vérité et aux témoignages de l'histoire. Les plus autorisés des auteurs chrétiens ne partagèrent pas cette erreur, et affirmèrent qu'il y
^ Voir la Définition delà philosophie, un volume iii-S». Paris, librairie Alcan; Genève et Bàle, librairie Georg, 1894.
l'éclectisme 225
avait dans la sagesse des Grecs des éléments de vérité que la science chrétienne devait reconnaître pour en faire son profit. Clément d'Alexandrie professa hautement la valeur de cet éclectisme. 11 écrit : « Quoique la vérité renfermée « dans la philosophie grecque ne soit que parce tielle, elle ne laisse pas cependant d'être la ({ vérité ^ » Voilà l'affirmation ; en voici la conséquence pratique : « Pourquoi ne ferions-nous pas c( notre profit des préceptes de sagesse et de jus- « tice c{ue nous trouvons dans les écrivains pro- « fanes ^? » Pour comprendre l'origine et la portée de cet éclectisme qui fut celui de saint Justin, puis de saint Clément, et plus tard celui de la bonne théologie, il faut comprendre la doctrine du Logos ou du Verbe divin. Pour saint Clément, et pour les autres Pères qui ont adopté sa manière de voir, Jésus-Christ était l'incarnation du Verbe, la plénitude de la lumière et de la vérité. Le Verbe est la raison à laquelle tout le genre humain participe, le soleil des intelligences. Ce soleil, voilé par les nuages de l'erreur, traversait pourtant de quelques-uns de ses rayons les ténèbres du paganisme. Ces rayons procédaient du Christ Eternel, leur foyer; c'était
* Stromates. Livre VI, chapitre 10.
* Le Pédagogue. Livre III, chapitre 12.
226 l'éclectisme
une aurore qui devait faire place à la pleine lumière. Or c'est le soleil qui produit l'aurore, et non l'aurore qui produit le soleil. Les vérités reconnues par les penseurs du paganisme avaient donc pour source le Verbe divin pleinement incarné plus tard dans la personne de THomme- Dieu, Jésus de Nazareth, L'éclectisme des Pères de l'Eglise a un caractère religieux; un second exemple sera plus spécialement philoso|)hique. Leibniz, TAristote des temps modernes, a cultivé presque toutes les sciences, et a laissé dans plusieurs des traces lumineuses. La nature essentiellement encyclopédique de son esprit le préservait des étroitesses de l'esprit systématique ; aussi trouve-t-on dans les historiens de la philosophie la mention de son éclectisme. Il aimait à reconnaître partout où elles se trouvent les traces de la vérité. Il approuve les scolastiques, trop oubliés et trop décriés à son avis, « d'avoir tâché d'employer utilement pour le « christianisme ce qu'il y avait de passable dans « la philosophie des païens \ » Deux ans avant sa mort, en 1714, près du terme de ses travaux, il formule sa pensée d'une manière générale en écrivant : « La vérité est plus répandue qu'on ne
' Troisième lettre à Reyinond de Montiiwrt. Edition Erdmiiiui, page 704.
«pense; mais elle est souvent fardée, et très « souvent aussi enveloppée et même affaiblie, « mutilée, corrompue par des additions cjui la « gâtent ou la rendent moins utile. En faisant « remarquer ces traces de la vérité dans les an- « ciensou, pour parler plus généralement, dans « les antérieurs, on tirerait 1 or de la boue, le « diamant de sa mine, et la lumière des ténè- « bres '. » Voilà la définition du bon éclectisme formulée par un esprit de premier ordre.
Cette précieuse disposition de la pensée est sujette à un abus. La recherche de la part de vérité contenue dans toutes les doctrines peut conduire à méconnaître des différences essentielles, et à vouloir concilier ce qui est inconciliable. L'éclectisme dégénère alors en syncrétisme. Le syncrétisme est un éclectisme sans critic{ue qui réunit des systèmes différents et même incompatibles ^. Le mot éclectisme dérive du verbe grec qui signifie choisir. Le mot syncrétisme vient d'un autre verbe grec qui signifie « réunir à la manière des Cretois. » Voici comment on interprète ces termes : Il arrivait que les villes de Crète se réunissaientcontre l'ennemi commun, sans renoncer pour cela à leurs riva-
» ibid.
* Alexis Bertraud. Lexique de philosophie.
228 l/ÉCLECTISME
lités. De là Fapplication du mot à la réunion de systèmes d'ailleurs opposés les uns aux autres ^ Un grand exemple de ce phénomène se rencontre dans r Ecole d'Alexandrie. La lutte contre le christianisme est Tun des caractères essentiels de cette école. Aussi longtemps que le monothéisme des Hébreux demeura renfermé dans les bornes étroites du pays d'Israël, la civilisation du monde ancien n'avait rien à en redouter. Mais le temps vint où les Juifs se répandirent dans TRmpire romain et amenèrent un certain nombre de prosélytes à la connaissance et à Tadoration du Dieu unique et tout puissant. Puis Jésus de Nazareth, en quittant ce monde, avait donné Tordre à ses disciples d'enseigner toutes les nations. Paul de Tarse avait annoncé l'Evangile du Christ dans les centres les plus importants du monde ancien : à Corinthe, à Athènes, à Rome, et le christianisme avait un succès rapide. Le monde ancien se sentit menacé, et prit d'énergiques mesures de défense. Tandis que les empereurs faisaient couler le sang des martyrs, les philosophes et les amis de la littérature grécoromaine se réunirent pour résister à l'invasion de la doctrine du Crucifié. Leur situation était
* Dictionnaire des sciences philosophiques, article Syncrétisme.
l'éclectisme '229
difficile parce que, malgré les divisions de la chrétienté sur des points secondaires, la prédication évangélique oftrait, pour les grands problèmes que se pose l'esprit humain, une unité imposante. 11 n'en était pas de même pour le monde païen. Des doctrines opposées, hostiles, avaient créé des luttes ardentes entre les diverses écoles, et ces luttes avaient engendré le scepticisme. Or Tâme humaine ne pouvant trouver dans le doute la satisfaction de ses besoins les plus profonds, le scepticisme ouvrait la porte aux prédicateurs de la foi chrétienne. Que firent les Alexandrins ? Ils tentèrent un effort puissant pour réunir toutes les doctrines anciennes dans une unité qu'on put opposer à funité de la doctrine nouvelle. Leur premier travail fut d'atténuer autant que possible les différences qui séparent les doctrines de Platon de celles d'Aristote, et de réconcilier les partisans de ces écoles rivales en constatant ce qu'il y avait de commun aux théories des deux plus illustres métaphysiciens d'Athènes. Ils allèrent plus loin, en s'efforçant de faire entrer dans leur philosophie, non seulement les doctrines du Lycée et de l'Académie, mais celles des Stoïciens, desEléates et des Pythagoriciens. Ils paraissent pourtant s'être arrêtés devant le matérialisme, et n'avoir pas cherché à le faire entrer dans l'unité qu'ils dési-
230 l'éclectisme
raient établir. Démocrite et Epicure ne furent pas admis dans leur panthéon. C'était là une œuvre bien difficile déjà ; les Alexandrins en tentèrent une plus difficile encore. Un des caractères essentiels de leur école fut l'introduction dans la pensée grecque de Tinlluence de l'Orient, influence dont le mysticisme de Plotin offre l'une des preuves caractérisées'. Réunir l'esprit contemplatif de l'Inde à la pensée active et libre de la Grèce n'était pas chose aisée, bien que le système de Parménide put servir à atteindre ce but. Ce n'était pas tout; une tâche très ardue restait à accomplir :
Pour établir l'unité du monde païen, il ne suffisait pas de réconcilier les écoles de philosophie, il fallait opérer la réconciliation de la philosophie et de la religion. Ces deux manifestations tle la pensée humaine avaient été, en Grèce, dans un état de lutte parfois violente. Xénophane avait parlé des dieux de la mythologie avec une sanglante ironie. Une accusation d'impiété fut un des motifs de la condamnation de Socrate. Se trouvant exposé à une accusation de même nature, Aristote préféra l'exil à la mort ; il quitta sa patrie pour ne pas joindre un nom de plus au catalogue des martyrs de la philosophie. Com-
' Voir ci-dessus l'article sur le mysticisme.
L ECLECTISME
ment réunir dans une même doctrine les tendances élevées de la philosophie et les histoires peu édifiantes des dieux de la mythologie ? Voici le procédé adopté par les Alexandrins pour résoudre ce difficile problème. Ils affirmèrent que les histoires des dieux ne devaient pas être prises à la lettre, que c'étaient des allégories, des symboles, des mythes, dont il fallait découvrir le sens spirituel. Ils enseignaient que : « plus « une allégorie est incroyable et prodigieuse, « plus elle nous engage à ne pas nous en tenir «aux choses qui nous sont racontées, mais à « chercher le sens secret caché dans le récit \ » C'est ainsi que les Alexandrins essayèrent de nier Tantagonisme de la philosophie et de la religion, et réussirent à rassembler dans les mêmes temples, pour un culte commun, le peuple et la petite élite des sages. Leur doctrine monta sur le trône avec Julien. Cet empereur (( chercha à renouer tous les fils de Tancienne « culture philosophique, pour les opposer dans c( leur parfait accord à une religion étrangère et « intolérante'. »
Plotin, le plus grand des philosophes de
• Adrien Naville. Julien l'apostat et la philosophie du polythéisme. Un volume in-8°. Paris, Didier 1877.
* Ritter. Histoire de la philosophie ancienne. Livre XIII, chapitre 2, à la fin.
L ECLECTISMK
TEcole d'Alexandrie, avait un système très caractérisé. Ce n'est pas le lieu d'aborder ici l'examen de sa doctrine ; ce qu'il me fallait montrer, c'est comment, dans l'intérêt d'une lutte religieuse, l'éclectisme des Alexandrins dégénéra en un vrai syncrétisme. Dans le but, impossible à atteindre, d'opposer à l'unité de la doctrine chrétienne l'unité du monde païen, ils furent conduits à nier les différences les plus positives, les oppositions les plus manifestes, à entreprendre de concilier des éléments inconciliables.
L'éclectisme qui ne dégénère pas en syncrétisme, l'éclectisme considéré comme une disposition de la pensée à reconnaître la vérité partout où elle se trouve, a une très grande valeur ; mais il n'en est pas de même de l'éclectisme considéré comme constituant un système de philosophie. Dans les temps modernes, c'est Victor Cousin qui, pendant une des périodes de son activité scientifique, a donné à sa doctrine le nom d'éclectisme. 11 l'a fait avec éclat dans le discours d'ouverture de son cours en 1817; et en 1829 il a ainsi condensé et formulé sa pensée :
« La philosophie n'a aujourd hui que lune de « ces trois choses à faire : ou abdiquer, renonce cer à l'indépendance, rentrer sous l'ancienne (f autorité, revenir au moyen âge.
l'éclectisme 233
« Ou continuer à s'agiter clans le cercle des « systèmes usés qui se détruisent réciproquece ment.
« Ou enfin dégager ce qu'il y a de vrai dans « chacun de ces systèmes, et en composer une « philosophie supérieure à tous les systèmes, « qui les gouverne tous en les dominant tous, « qui ne soit plus telle ou telle philosophie, « mais la philosophie elle-même dans son es- « sence et son unité. »
Déclarant le premier parti impossible, le second funeste, Tauteur caractérise le troisième, auquel il s'arrête, dans les termes suivants : « Etre juste envers tous les systèmes sans être « dupe d'aucun d'eux; les étudier tous, au lieu « de se mettre à la suite de l'un d'eux quel qu'il {( soit, les enrôler tous sous sa bannière, et « marcher ainsi à leur tête à la recherche et à « la conquête de la vérité. Cette prétention de « ne repousser aucun système et de n'en accep- « ter aucun en entier, de négliger ceci, de « prendre cela, de choisir dans tous ce qui est « vrai et bon, et, par conséquent durable, d un « seul mot, c est l'éclectisme'.»
La parole de Cousin avait beaucoup d'éclat
* Préface de la traduction du Manuel de l'histoire de la philosophie de Tennemana.
234 l'éclectisme
et attirait à l'orateur de vifs applaudissements, lorsqu il exposait les pensées dont on vient de lire l'exposition condensée. Il y avait ([uelque chose de séduisant dans l'idée de ce général de la philosophie, du philosophe par excellence, enrôlant sous sa bannière Thaïes et Pythagore, Démocrite et Parménide, Aristote et Platon, Bacon et Descartes, Malebranche et Spinoza, Locke et Leibniz, et marchant à la tète de cette armée, dont il utiliserait les forces sans admettre les faiblesses, à la conquête d'une doctrine qui ne serait plus telle ou telle philosophie, mais la philosophie elle-même dans son essence et sa majestueuse unité. Pour apprécier cette conception, deux remarques préalables sont nécessaires.
Premièrement : Il faut distinguer dans les œuvres d'un écrivain philosophique l'exposition de son système et les vues qui n'en font pas partie. L'auteur d'un système faux peut avoir, d'ailleurs, à côté et en dehors de sa théorie, des vues justes et utiles à recueillir. Cela fait l'éloge de l'intelligence de l'auteur; mais on aurait tort d'en tirer aucune conclusion en faveur de sa doctrine.
Secondement: 11 arrive que, dans l'exposition même d'un système faux, on peut trouver des affirmations vraies ; mais, loin de les im-
l'éclectisme 235
puter au système, il faut examiner avec soin si elles ne le contredisent pas. Condillac, par exemple, affirme très positivement l'existence du libre arbitre qui est « le pouvoir de faire ce qu'on ne fait pas et de ne pas faire ce qu'on fait'.)) Loin de conclure que le Condillacisme soit favorable à l'idée de la liberté, il faut se demander si, contrairement à la pensée de l'auteur, qui croyait avoir trouvé, dans la méthode du Traité des Sensations, la solution du problème du libre arbitre, l'admission du libre arbitre n'est pas en contradiction avec la théorie de la sensation transformée. Autre exemple: M. Spencer affirme cjue l'évolution sociale est soumise à des lois qui en déterminent le cours général, mais « cju'il est néanmoins possible de « troubler ce cours, de le retarder ou de l'alté- <( rer » ; et il ajoute qu'en troublant ou altérant ce cours, « on peut faire un mal incalculable^.» Voilà une vue juste qui reproduit cette pensée de M. Guizot: « Les hommes ne font pas toute « l'histoire; elle a des lois qui viennent de plus «haut; mais les hommes sont dans l'histoire « des êtres actifs et libres qui y produisent des « résultats et y exercent une influence dont ils
* Dissertation sur la liberté, article 12.
* Introduction à la Science sociale, pages 433 et 434 de la traduction française.
236 LKCLECTISME
sont responsables'. » Mais, clans Texposition de sa théorie. M. Spencer nie positivement la réalité du libre arbitre^. Comment alors entendre la possibilité de troubler le cours de révolution ? S'il n'existe aucun élément de liberté, à quelle cause rapporter ce mal qui peut être fait en troublant ce cours? Il y a une contradiction manifeste entre l'idée d une évolution nécessaire et raffirmation d'un élément de liberté relative dans cette évolution.
Pour apprécier l'éclectisme, il est très imj)ortant de distinguer ces deux choses : la valeur de pensées rencontrées dans les écrits d'un philosophe, et la valeur de son système. Il ne faut jamais conclure de la première de ces appréciations à la seconde. Cela dit, abordons l'examen de la doctrine de Victor Cousin.
Il reconnaissait quatre grands systèmes de philosophie: le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme. Il affirmait, au nom de l'histoire, que l'esprit humain n'en avait pas produit d'autres, et, au nom de la psychologie, qu il ne |)ouvait pas en produire d'autres^. Ces
* Lettre aux éditeurs de l Histoire de France racontée a mes petits enfants.
* PsYcliulogie. tome I, pages 5*3 à 545 de la traduction française.
' Classification des systèmes philosophiques, dans la quatrième leçon de ////*•<(>//•« de la philosophie au XVII I<^ siècle. 1829.
L ECLECTISME
quatre systèmes étaient parvenus à leur plein développement et s'étaient épuisés dans les luttes qu'ils avaient soutenues les uns contre les autres. M. Joufîfroy, rendant compte des travaux de M. Cousin, fixait la date de ce moment mémorable dans Thistoire de la pensée. C'est au commencement du XIX"'" siècle qu'il n'y avait plus de voies nouvelles à ouvrir, et qu'il fallait se borner à organiser scientificjuement les vérités découvertes, en les dégageant des erreurs auxcjuelles elles avaient été mêlées ^
Pour comprendre l'importance des travaux de Victor Cousin, et le juste tribut de reconnaissance dû à sa mémoire, il faut se rappeler dans quel état se trouvait la philosophie française à l'issue des crises de la Révolution et des guerres qui avaient séparé la patrie de Descartes du mouvement intellectuel de l'Europe. Aux Ecoles normales établies par la Convention, les auditeurs pouvaient, une fois par semaine, discuter l'enseignement du professeur. Garât, qui venait d'être ministre de la Convention, et c{ui devait être plus tard sénateur et
^ Article publié dans le journal le Glohe. et reproduit par M. Damiron dans son Essai sur ihistoire de la philosophie en France au A'IA'^ siècle. — Voir l'édition de Bruxelles, tome II, page 210.
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comte de Tempiie de Bonapaite, occupait la chaire de philosophie. Il enseignait la doctrine de Condillac, et faisait de la sensation la source unique de notre savoir. Saint-Martin prit la parole, comme je l'ai indiqué à propos du mysticisme, et soutint qu il y a dans Ihomme une faculté d'intelligence qui n'a pas la sensation pour origine. I.e professeur répondit : « Ce qu'il « m'importe d'abord de dire, c'est que, par cette « doctrine dans laquelle on suppose que nos « sensations et nos idées sont des choses difle- « rentes, c'est \e, platonisme, le cartésianisme et (( le malebranchisme que vous ressuscitez. Ce « serait un grand malheur si, à l'ouverture des « Ecoles normales et des Ecoles centrales, ces «idoles^ pouvaient y pénétrer. Toute bonne « philosophie serait perdue ; tous les progrès « dans la connaissance de la nature seraient « arrêtés. C est pour cela que je regarde comme « un devoir sacré pour un professeur d'analyse « de traiter ces idoles avec le mépris qu'elles « méritent. » Saint-Martin n'eut qu'à se rasseoir, bien dûment convaincu de platonisme, de cartésianisme, de malebranchisme, pour avoir osé soutenir que la sensation n'est pas la source
' Allusion aux idoles métaphysiques de Bacon dont le professeur venait de parler.
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unique de notre savoir ; la majorité de Tauditoire partageait les vues du professeur ^
Le dialogue de Garât et du philosophe inconnu est une page instructive de 1 histoire de la philosophie ; il caractérise une époque. 11 est utile de se le rappeler : au commencement de notre siècle, en France, platonisme était un terme de dénigrement, et dire à un philosophe qu'il marchait sur les traces de Descartes était considéré comme une injure. Comment la France philosophique est-elle sortie de ce mépris du passé et de cette ignorance des travaux qui s'étaient accomplis hors de ses frontières ? Comment est-elle arrivée à comprendre que la doctrine de Condillac n'était pas le dernier mot de l'esprit humain ? Divers travaux avaient disposé les esprits à l'étude de Ihistoire de la philosophie, et élargi leur horizon. Villers et M"^ de Staël avaient ouvert les yeux sur l'Allemagne ; Royer-Collard avait fait connaître les travaux estimables des Ecossais ; de Gérando, malgré l'influence de Condillac qu'il subissait en partie, avait écrit l'histoire des systèmes avec des vues généreuses et une impartialité qui auraient scandalisé Garât. Mais de ce qui
* Voir les Ecoles normales, livre national. — Débats, tome III, pages 8 à 25 et IHistoire de la philosophie allemande, par Barchon de Penhoëa, tome I, pages 325 et suivantes.
n'était qu'une simple tendance, Victor Cousin a fait un des caractères prononcés du mouvement intellectuel; les connaissances historiques s'infiltraient dans la philosophie française, il les y a versées à flots ; à de simples lueurs, sa parole ardente a fait succéder une éclatante lumière. Cette lumière cju'il a répandue au dehors s'était accrue dans son propre esprit, au cours de son travail. II avait dit dans un de ses premiers cours : « Enfin voici deux hommes de génie « (Bacon et Descartes). Depuis Platon et Aris- « tote, I espace intermédiaire est rempli par « des beaux esprits ou par des moines. » Dans cette appréciation dédaigneuse de la fin de la civilisation grecque et de celle du moyen âge, on sent percer les préjugés du XVIII""' siècle. Cousin n'aurait pas pu parler ainsi après avoir édité Proclus et Abélard, et pris part à la décision de l'Académie ouvrant un concours sur saint Thomas cjui nous a valu le bel ouvrage de M. Jourdain ^
11 était réservé au dernier des grands historiens de la philosophie, l'allemand Henri Ritter, de mettre en bonne lumière 1 influence de la prédication chrétienne sur la marche de la pen-
' [m philosophie de saint Thomas d Acjuin, p;ir Charles Jouriiin, 2 vol. in-8o, Paris, Hachette 1858.
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sée. Saint Augustin avait beaucoup d'esprit et saint Thomas était un moine ; mais il n'est maintenant aucun écrivain sérieux qui puisse faire 1 histoire de la philosophie sans leur accorder une large place dans ses travaux.
Avec des vues toujours plus larges, Victor Cousin a donc été le restaurateur de l'histoire de la philosophie en France. Il a contribué plus que personne à donner aux esprits une impulsion qui a produit et produit encore en grand nombre des ouvrages de haute valeur éclairant d'un jour vif la marche de la pensée dans l'histoire. C'est un service de premier ordre dont des préventions aveugles pourraient seules faire méconnaître limportance. Ce service général s'est traduit par des bienfaits personnels dont voici un touchant exemple : M. Barthélémy St-Hilaire nous a conservé une lettre dans laquelle un des auditeurs de Victor Cousin, homme d'un âge avancé, lui écrivait : « Depuis « longtemps la doctrine de Condillac, que l'on « avait prescrite à mes jeunes années, me pesait « horriblement. Je la trouvais en opposition « avec les sentiments que les leçons du malheur « avaient développés en moi. J'aspirais à leur « donner une sanction dans une métaphysique « élevée. J'étais en pleine révolte contre les « doctrines de Cabanis, de Volney, qui émis
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(( poisonnaient alors renseignement public. » L'écrivain de ces lignes remercie avec effusion l'homme qui avait brisé le cadre étroit dans lequel on avait enfermé sa pensée, en l'initiant à des théories dont il avait continué l'étude dans les œuvres de Descartes, de Leibniz et de Malebranche ^
En restaurant 1 étude de l'histoire, et en ouvrant ainsi de larges horizons à la pensée, Victor Cousin a donné sur un écueil. Il a admis, à un moment de sa carrière, que l'histoire de la philosophie peut être la source de la philosophie même, qu'on peut faire une philosophie avec d'autres philosophies, comme on fait une histoire avec d'autres histoires. C'est là le caractère propre de l'éclectisme. L'éclectisme entendu dans ce sens dégénère presque inévitablement en syncrétisme. C'est une philosophie négative, puisque c'est la négation de la possibilité d'atteindre le principe d'un essai de synthèse universelle qui constituerait un système. M. Barthélémy St-Hilaire, auquel ladmiration affectueuse qu'il éprouvait pour Victor Cousin n enlevait pas la fermeté et l'indépendance de son jugement, reconnaît avec douleur
^ Victor Cousin. Sa vie et sa correspondance. Tome III, page 480.
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que l'éclectisme érigé en doctrine par son illustre ami « ne serait pas moins que la destruction radicale de la philosophie K » C'est bien ainsi que l'entendait JoufTroy qui acceptait cette destruction lorsqu'il écrivait, dans l'article du Globe cité plus haut : « Faire un système est aujour- « d'hui un travail d'enfant, que les philosophes « devraient laisser aux femmes du monde qui « ont du temps et de l'esprit à perdre. » Il voulait qu'on se bornât à dresser un catalogue des vérités que l'on estimerait avoir été découvertes par les différents philosophes, et le fond de sa pensée était probablement qu'il fallait renoncer aux tentatives de synthèse générale, qui sont l'essence même de la philosophie, pour se borner aux études psychologiques dans lesquelles il excellait.
L'éclectisme exerça sur la pensée française une influence considérable; mais cette influence fut passagère. Ces deux faits: l'influence de la doctrine et son déclin, se trouvent constatés par la comparaison de l'édition du Dictionnaire de l'Académie de 1835 et de celle de 1877. En 1835, Victor Cousin était dans tout l'éclat de sa renommée et de son influence. On lit dans le dictionnaire : « L'éclectisme a beaucoup de par-
* Ibid., tome I, page 303.
244 I. KCLECTISME
« tisans. » En 1877, Cousin était mort de])uis dix ans ; on lit dans le dictionnaire : « L'éclec- « tisme a eu beaucoup de partisans. » Le présent du verbe avoir remplacé par le ])assé signale la chute de Téclectisme que son fondateur, du reste, nous le verrons, avait lui-même abandonné dans la dernière période de sa vie. L'étude des grands mouvements de la pensée, l'attention fortement attirée sur les œuvres de Platon et d'Aristote, de Descartes et de Leibniz, avait réveillé le véritable esprit philosophique; puis, l'éclectisme considéré comme une doctrine se heurtait à une objection insurmontable : « Pour faire ce choix judicieux qui constitue « Téclectisme, il faut avoir préalablement une « mesure de laquelle on rapproche les théories « antérieures, afin d'accepter les unes et de « repousser les autres. Or, le pricipe qui vous (( sert de règle n'a plus rien d'éclectique. C'est « un système si bien arrêté qu'il ne fléchit « devant aucun autre. C'est un juge dont la « sentence est sans appel, et qui la prononce « au nom de la vérité qu'il possède, ou croit «possédera» En deux mots: tout choix suppose un critérium.
Quand saint Paul recommandait aux Thessa-
' Ihid . tome II, page 546.
l'éclectisme 245
loniciens d'examiner toutes choses et de retenir ce qui est bon, il donnait pour règle du choix à faire la foi des chrétiens. Quand saint Clément exhortait ses lecteurs à faire leur profit des éléments de vérité contenus dans les écrits des sages du paganisme, c'est à l'aide de la pleine lumière de l'Evangile qu'il voulait qu'on discernât les rayons épars de cette lumière. Leibniz trouvait que « la belle harmonie des vérités qu'on « envisage tout d'un coup, dans un système « réglé, satisfait l'esprit bien plus que la plus « agréable musique ^ » Il pensait avoir formulé un système bien réglé, et ce système était pour lui le critérium au moyen duquel il pouvait constater que « la vérité est plus répandue qu'on ne « le pense. » Quel pouvait être le critérium de Victor Cousin ?
Il a fait une fois une tentative assez étrange pour établir que le sens commun est le juge des systèmes, parce qu'il est des croyances fournies par la nature qui constituent une métaphysique naturelle dont la vraie philosophie est l'expression scientifique. Il est « une haute méta- « physique qui va sans cesse s éclaircissant et « s'agrandissant par les efforts de quelques sages
^ Discours touchant la méthode de la certitude. Edition Erdmann, page 175.
2'l(î L ÉCLECTISME
« répandus à travers les siècles. » Cette haute métaphysique a son fondement, sa règle et son juge dans la métaphysique naturelle cjui est l'expression du sens commun. Cette métaphysique naturelle existe dans la conscience de tout homme, pourvu c|ue « les préjugés du vice et du « crime n'aient pas corrompu ou éteint en lui la (( lumière naturelle K » Les vérités de sens commun au nom descjuelles on peut juger tous les systèmes sont entre autres :
L'existence d'un Dieu, Créateur et Providence ;
L immatérialité de 1 àme et l'espoir de son immortalité ;
La conscience du devoir.
Il est vraiment extraordinaire qu'un historien de la pensée humaine ait oublié que le sens commun parle tout autrement en Asie et en Afrique qu'en Europe. Il est plus extraordinaire encore qu'il n'ait pas pris garde qu'il était conduit à placer l'honnête Spinoza, et tant d'autres penseurs qui ont formellement nié les données de sa métaj)hysique naturelle, au nombre des hommes placés sous l'influence des préjugés du vice et du crime. Pour explicjuer cette forte aberration de la pensée de Victor Cousin, il faut se rappeler le moment où elle s'est le plus
' /'/iilusophie jjoputaire. Paris 1848, page 9; voir aussi les pages y et 13.
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fortement manifestée. On était en [H^H. L'inquiétude était dans tous les esprits; les fondements de l'ordre social paraissaient ébranlés. « Le général Cavaignac, chef du pouvoir exé- « cutif, demanda que l'Académie des sciences « morales et politiques concourût à la défense « des principes sociaux attaqués par des publi- « cations de tous genres. Persuadé qu'il ne suf- « fisait pas de rétablir l'ordre matériel au moyen (( de la force, si l'on ne rétablissait pas l'ordre (( moral à l'aide d'idées vraies, il regardait « comme nécessaire de pacifier les esprits en « les éclairant. Il avait dès lors pensé que TAca- « demie pourrait participer à une œuvre aussi « utile, et seconder les efforts du gouvernece ment, en mettant la science au service de la (c société et de la civilisation ^ » Pour répondre à cette demande, l'Académie décida la publication de Petits Traités qm devaient paraître tous les quinze jours au moins et être répandus dans le public au prix de 40 centimes. \ ictor Cousin rédigea le premier de ces traités intitulé Justice et Charité '. En même temps il publia
' Académie des sciences morales et politiques. — Procèsverbal de la séance extraordinaire du lundi 17 juillet 1848.
* Aux librairies Firmin Didot, Pagnerre et Paulin, 58 pages petit format. Le 13™« de ces traités (le dernier, si je ne me trompe) est intitulé De la Providence, par M. Damiron, 1849.
248 l/ÉCI.ECTISME
personnellement sa P/iilosop/iic populaire, où il mettait les vérités de sens commun sous la protection du Vicaire savoyard, afin que les républicains de Paris pussent lire « en toute sûreté de conscience » des pages écrites par le républicain auteur du Contrat social.
L'état violent dans lequel la révolution de 1848 avait jeté Tesprit public, et le désir de seconder les projets du général Gavaignac pour le rétablissement de l'ordre, expliquent la tentative de Victor Cousin; mais, au point de vue philosophique, cette tentative n'a qu'une valeur de curiosité. Le sens commun, accepté comme un guide pour le choix à faire dans les doctrines des philosophes, n'étant pas admissible, que reste-t-il? Quel sera le critérium? où sera le juge?
Le juge sera l'individu qui choisit; mais il faut s'entendre. C'est toujours et nécessairement 1 individu qui accepte telle ou telle affirmation, mais il y a deux cas fort différents : Lorsque l'individu a fait choix d'une croyance de foi ou d'un système de philosophie, il a dans cette croyance ou dans ce système un guide pour reconnaître partout les éléments de la vérité. Mais, s'il n'a pas fait un choix de cette espèce, il n'a pour guide que sa nature personnelle et les disj)Ositions variables de
L ECLECTISME
cette nature ; il arrive alors à « cet éclectisme « léger et superficiel qui, plutôt par indiffé- « rence que par impartialité, ne se fixe nulle « part, sous prétexte que la vérité est partout, « et montre une répugnance invincible pour « tout ce qui ressemble à un système'. » La littérature de la France contemj)oraine otfre bien des exemples de 1 éclectisme ainsi caractérisé par M. Vacherot ; mais c est en Allemagne qu'on trouve le représentant le plus illustre de cette tendance. Goethe nous a livré luimême le secret de son éclectisme; il déclare que « rien n'est plus légitime pour chacun de « nous que de choisir dans ce qui l entoure, « dans ce qui se passe autour de lui, dans ce « qu'il lit, tout ce qui est en harmonie avec sa « propre nature pour se l'approprier, — de s'as- « similer ainsi tout ce qui, soit dans la théorie, « soit dans la pratique, peut servir à son pro- « grès et à son développement-. » 11 met la règle en pratique. Il est spinoziste à ses heures, s enivrant de la contemplation mvstique de l unité ; mais il est aussi, à d'autres heures, sous le charme de la théorie des monades de Leibniz. De la maxime des Stoïciens : Sustine etabstine,
' Vatherol. Histoire de l Ecole d Alexandrie. Tome III, p. 4.51. * E. Caro. La philosophie de Gœthe. pages 212 à 213.
il accepte la première partie, parce qu il faut accepter ce qu'il est impossible d'éviter; mais il rejette la seconde parce qu'il faut, selon le précepte d'Epicure, goûter avec joie les dons brillants de la vie'. C'est donc Gœthe qui choisit, quoi? La vérité? Non pas, mais tout ce qui sert à son progrès et à son développement. Qui est-ce qui décide si son progrès est bon ou mauvais, si son développement est conforme ou non à une règle légitime? Lui-même, selon sa nature. Et comme sa nature a plusieurs faces, et demande à se développer dans diverses directions, il est, comme il Fa explicitement reconnu, tantôt polythéiste, tantôt panthéiste et tantôt théiste, selon la variété de ses dispositions. Voilà comment, sans autre règle de choix que sa nature personnelle, l'éclectique devient un sceptique parfait. Aussi, Alfred de Musset, dans sa Confession d'un enfant du siècle, signale Gœthe comme un des principaux artisans de ce doute universel qui avait gagné les hommes de sa génération, et l'avait livré sans défense, lui le poète infortuné, à toutes les séductions d'une nature ardente et sensuelle.
C'est ainsi que l'éclectisme érigé en système
' Ihid.. page 214.
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produit le scepticisme, et doit être classé au nombre des philosophies négatives. La prétention de choisir la vérité partout, sans avoir de règle pour la reconnaître, conduit à tout accepter, c est-à-dire à ne voir la vérité nulle part. Mais l'apparition de cette philosophie négative sur la scène de l'histoire fournit des données à prendre en sérieuse considération pour les essais de construction d'une philosophie positive.
L éclectisme attire fortement lattention sur 1 importance de l'histoire de la philosophie. 11 peut sembler que 1 histoire des opinions n importe pas à celui qui possède un système qu il considère comme l'expression de la vérité. Cela est vrai pour un esprit que domine l'esprit systématique ; mais la question se pose tout autrement si l'on a une idée juste de la méthode. La base dune bonne philosophie est une analyse aussi complète que possible, c'est-à-dire la constatation de tous les éléments de l'univers accessibles à notre observation. Chacun peut constater directement les faits psychiques dans son propre esprit ; mais Ihistoire de la philosophie met ces faits dans une vive lumière, les grossit à la façon d'un microscope. Tout système en effet est le produit de l'esprit de Ihomme, et l'on trouve à son point de départ
252 l'éclectisme
quelque tait de la nature humaine. Ces faits deviennent la base de systèmes exclusifs qui leur donnent des proportions démesurées, mais qui ne permettent pas de les laisser dans l'oubli. C'est ainsi que l'histoire éclaire la psychologie et que la psychologie facilite l'explication de l'origine des systèmes. Cette considération a une portée plus grande encore. Il y a, dans la formation des doctrines, une part de l'esprit qui est leur instrument, mais une part aussi des données de 1 expérience objective. C'est toujours quelqu'un des éléments de l'univers qui devient la base des synthèses prématurées S et ces éléments, mis en vive lumière par le fait même de leur emploi abusif, s'imposent à l'attention du penseur qui désire que son analyse soit complète.
11 n'y a pas de la vérité dans tous les systèmes ; cette affirmation est Terreur de l'éclectisme ; mais, ce qui est fort différent, tout système faux repose sur une donnée vraie qu'il dénature. Comme le dit Bossuet : « les routes (.( par où on s égare tiennent toujours au grand « chemin, et, en considérant où l'égarement a « commencé, on marche plus sûrement dans la « droite voie^. » L'Ecole d'Ionie, par exemple,
' Voir OEuvres inédiles de Maine de Biran, tome I, p. CLVI. * Histoire universelle.
l'éclectisme 253
a produit des systèmes faux. Admettre, comme quelques-uns de ses chefs, des transformations sans un principe transformateur, est une erreur de premier ordre qui hante encore Tesprit de certains philosophes modernes. Mais, en attirant Tattention sur révolution et la transformation des phénomènes, cette école empêche de laisser de côté une vérité souvent méconnue. L'Ecole italique rappelle que la recherche de l'unité est la fonction la plus élevée de la raison ; elle rend ainsi un vrai service à la pensée, mais elle s'égare dans une théorie radicalement fausse lorsqu'elle arrive, avec Parménide, à concevoir une unité exclusive de la réalité des existences multiples.
L'éclectisme, en rappelant l'utilité de l'histoire de la philosophie, rend encore un grand service à ceux qui s'efforcent d'établir un système sérieux. Ce service est relatif au choix d'une hypothèse pour la détermination du principe premier. Le caractère propre de Tesprit systématique, dont l'empirisme et le rationalisme sont les deux manifestations les plus importantes, est Toubli ou le mépris du passé. L'homme imbu de cet esprit croit découvrir seul, dans sa raison ou dans son expérience, la source de toute vérité; que lui importe ce que les autres ont pensé avant lui ? Mais, lorsqu'on
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a compris la nature de la méthode scientifique, lorsqu'on a constaté que riiypothèse est, avec l'expérience et la raison, le troisième des facteurs de la science, et que Thypothèse est le produit du génie, c'est-à-dire d'une spontanéité de l'esprit qui est, ])our les grandes découvertes, le privilège de quelques individus ; lorsqu'on sait enfin qu'on rencontre dans l'histoire des hypothèses vraies, dont quelquesunes, longtemps mises en oubli, ont attendu des siècles pour être vérifiées et acceptées, alors on ne veut ni oublier, ni mépriser l'histoire. Dans la recherche d'une hypothèse philosophique, il est naturel, il est plus ou moins indispensable, de s'enquérir des travaux des hommes de génie qui nous ont devancés. Il faut appeler l'histoire à son aide, c est ce que l'éclectisme nous rappelle utilement, mais il ne faut pas demander à l'histoire ce qu'elle ne saurait donner, c'est-à-dire un système édifié par la réunion de matériaux pris dans tous les systèmes antérieurs. L'histoire même proteste contre une telle prétention, parce qu'elle nous met en présence de doctrines, non seulement diverses, mais absolument opposées dans les ])rincipes qui leur servent de fondement. Il ne faut pas vouloir concilier ce qui est inconciliable, identifier des éléments distincts, et, en
supprimant les barrières qui séparent la lumière des ténèbres, la vérité de l'erreur, entourer la pensée dun brouillard sombre et malfaisant. La tâche du philosophe est de chercher, pour le problème universel, une solution plus profonde et plus vraie que celles qui nous sont proposées par les esprits systématiques. S il n'est pas aveuglé par une confiance aveugle en lui-même, ou par une idée fausse de la méthode, il consultera donc les annales de 1 histoire. Sans renoncer à la spontanéité de sa pensée individuelle, il se demandera si la vérité a attendu qu il soit venu dans le monde pour y faire son apparition, s'il n'existerait pas, dans la tradition intellectuelle du genre humain, cet or que, selon l'expression de Leibniz, il faut dégager de la boue, c'est-à-dire le germe d'une philosophie qui, n'ayant pas porté ses conséquences légitimes, constituerait, en se présentant dans les conditions de la science moderne, une vérité ancienne dans son principe et nouvelle dans ses développements.
Le fondateur de 1 éclectisme français, après les premiers écarts de sa pensée, est arrivé à une conception de cette nature. C est en 1829 qu il avait hautement arboré le drapeau de l'éclectisme considéré comme la seule philosophie possible, ce qui revenait au fond à la néga-
L ECLECTISME
tionde la philosophie. Kn 1853, il écrivait : « On « s'obstine à représenter réclectisme comme la « doctrine à laquelle on daigne attacher notre « nom. Nous le déclarons : Téclectisme nous « est bien cher, sans doute, car il est à nos yeux « la lumière de l'histoire de la philosophie, mais
« le foyer de cette lumière est ailleurs Notre
« vraie doctrine, notre vrai drapeau est le spi- « ritualisme, cette philosophie aussi solide que (( généreuse, qui commence avec Socrate et <( Platon, que T évangile a répandue dans le K monde, que Descartes a mise sous les formes " sévères du génie moderne, qui a été, au « XVIP siècle, une des gloires et des forces de « la patrie, qui a péri avec la grandeur natio-
(( nale au XVIIP On lui donne à bon droit
« le nom de spiritualisme, parce que son carac- « tère est de subordonner les sens à Tesprit, et « de tendre par tous les moyens que la raison « avoue, à élever et à agrandir Thomme. Elle (( enseigne la spiritualité de Tàme, la liberté et « la responsabilité des actions humaines, Tobli- « gation morale, la vertu désintéressée, la di- « gnité de la justice, la beauté de la charité ; « et par delà les limites de ce monde elle « montre un Dieu, auteur et type de l'huma- « nité, qui, après l'avoir faite évidemment pour (( une fin excellente, ne l'abandonnera pas dans
L ECLECTISME 2.)/
« le clévelojDpement mystérieux de sa tlesti- « née ^ »
Il y aurait plusieurs remarques à faire sur ce passage ; mais, pour rester dans le cadre de mon étude, je me borne à constater que Victor Cousin, en avançant dans sa carrière, a explicitement rçconnu que pour choisir la part de vérité des divers systèmes, il est indispensable de posséder un principe qui permette de faire ce choix. Il adopte une doctrine qui appelle rhistoire à son aide, mais n'en est plus le produit, en ce sens qu'elle ne serait que la réunion de toutes les doctrines. Il indique dans l'histoire les traces d'une ligne de lumière qui se dessine sur les ténèbres de l'erreur. Ce système de lumière, il lui donne le nom de spiritualisme ; mais voici ce qui mérite une attention spéciale. Dans sa classification des systèmes, il n'en avait reconnu que quatre : le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme. Le scepticisme et le mysticisme étant des doctrines négatives, il ne restait donc que deux philosophies affirmatives : le sensualisme et l'idéalisme, et je ne sais pas qu'il ait renoncé à cette classification pour en indiquer une autre.
1 Du vrai, du beau et du bien. Avaut-propos de l'édition de
258 i/kclectisme
Son s|)iiitualisme se trouve donc inclus dans Tidéalisme ; ces deux doctrines sont réunies sous une désignation commune, et par conséquent plus ou moins assimilées. Elles sont cependant profondément différentes. Leur confusion n'a-t-elle pas été Torigine de considérables erreurs ? La tâche la plus importante ])roposée à la philosophie contemporaine ne serait-elle pas de bien distinguer ces deux philosophies, non seulement diverses mais contradictoires, et de fonder le spiritualisme vrai ? Ce spiritualisme vrai ne serait-il pas Tor que le grand Leibniz lui-même n'avait pas tout à fait épuré, en le dégageant de Talliage d'autres doctrines? Ces questions doivent être discutées dans l'étude des philosophies positives; il suffisait ici de les indiquer.
On peut aflii-mer, à la lumière de Thistoire, que les recherches de la philosophie sont le produit d'un instinct indestructible de la pensée. L'homme qui se recueille, qui, laissant momentanément de côté les préoccupations de la vie extérieure, porte ses regards sur luimême, voit surgir du fond de son àme le problème de la destinée humaine. Ce problème qui se posait pour le pauvre Bassoutos dont il a été parlé dans l'introduction de ce travail, se pose pour les hommes sérieux de tous les temps. Or le problème de la destinée humaine est intimement lié à la question de la nature du principe de l'univers, question qui est l'objet de la philosophie.
Toutes les fois que la philosophie s'est trouvée en présence des doctrines négatives qui lui contestent le droit d'être, elle n'a pas tardé à reprendre son cours. On peut même signaler
ici Tapi^lication au iiiondi' intellectuel dune des lois de la mécanique : 1 égalité de la réaction à l'action. Plus la négation de la philosophie se montre avec puissance, plus est puissante raffirmation qui lui succède. Lorsque, en feuilletant l'histoire, on est arrivé à la période sceptique qui produit les sophistes d'Athènes, il n'v a qu'à tourner la page pour rencontrer le splendide développement de la pensée spéculative dans les travaux des successeurs de Socrate. A l'effort de Kant pour nier la valeur de la métaplîvsique, succède le prodigieux élan de la philosojîhie allemande moderne. De nos jours enfm, il n'y a qu'à observer ce cjui se passe en France ])Our constater que la pensée a brisé le joug étroit du ])ositivisme d'Auguste Comte, et qu'elle aborde avec zèle l'étude des grands problèmes dont le positivisme voulait interdire l'accès. Il faudrait ignorer l'histoire pour penser que les philosophies négatives |)rendront définitivement possession de l'intelligence humaine. Ces doctrines se dressent comme des obstacles devant les tentatives des philosophies affirmatives, mais elles rendent à ces philosophies des services positifs qui ne doivent pas être méconnus, et qu'il convient d indiquer ou de rappeler ici.
Le scepticisme met en évidence un fait de la
plus haute im|)ortance, c est que la raison peut arriver à clouter de sa propre valeur. Il est vrai que, comme le dit Pascal, « nous avons une « idée de la vérité invincible à tout le pyrrho- « nisme ; » mais il est également vrai que « nous « avons une impuissance de prouver invincible «à tout le dogmatisme ^)) Comment rendre compte de cette situation de la pensée? Comment le doute de la raison sur sa propre valeur est-il à la lois possible et impossible? Une philosophie qui n aborderait pas cette question demeurerait incomplète ; la présence du scepticisme la pose, empêche de l'oublier et d'en méconnaître l'importance.
Le traditionalisme attire l'attention sur le rôle de la tradition dans la formation de la pensée. 11 met en garde contre la prétention cartésienne de s enfermer dans un isolement absolu. Il conduit à se demander, et la question est d'une importance extrême, si la tradition ne ])ourrait pas contenir le germe des hypothèses les meilleures j)Our la solution du problème universel.
Le positivisme rappelle la nécessité de considérer l'expérience comme la seule base sur laquelle puissent s'élever des doctrines sérieu-
* Pensées. Grandeur ot misère de l'Iiomme.
262 CONCLISION
ses. 11 préserve la pensée des illusions du rationalisme, de la prétention insensée de construire l'univers au lieu de l'observer.
Le dualisme, en mettant l'accent sur la diversité irréductible de plusieurs classes de phénomènes, s'oppose aux tentatives inconsidérées d'un monisme qui, voulant identifier ce qui est distinct, produit des synthèses fallacieuses reposant sur des inductions précipitées.
Le criticisme, en renonçant à la solution rationnelle du problème |)liilosophique, attire fortement l'attention sur le sentiment du devoir. Il méconnaît la vraie nature du fait de l'obligation morale, mais il le signale avec un tel éclat que toute philosophie sérieuse est maintenant obligée d'en tenir compte; et c est là un service de premier ordre rendu à la cause de la vérité.
Le mysticisme, par la puissance de son élan vers un monde supérieur à l'expérience, rappelle les bornes de la science humaine, et impose à cette science la nécessité d'admettre la réalité de quelque chose qui la dépasse.
L'éclectisme enfin délivre la pensée de dispositions étroites, lui ouvre de vastes horizons, et, par son impuissance même, conduit à la recherche d'une vérité centrale ({ui peut seule permettre de leconi aître les éléments de la vérité j)artout où ils se trouvent.
C'est ainsi que les philosophies négatives renferment des données précieuses pour la construction d'un système vrai. Pour reprendre la comparaison dont j'ai fait usage au début de ce travail, sans se laisser arrêter par les arguments des négatifs dans l'avenue qui conduit à l'édifice des systèmes de philosophie, il faut, avant de franchir la porte de cet édifice, reconnaître les services rendus par ceux qui voulaient en interdire l'entrée.