Les philosophies négatives [microform]
Dans un volume publié il y a quelques années*, j'ai cherehé à déterminer la nature de la philosophie, en dissipant des confusions d'idées qui en font souvent méconnaître le vrai caractère, il suffira de rappeler brièvement ici les conclusions de ce travail.
Les diverses sciences s'occupent chacune d'une classe particulière de faits dont elles^ cherchent Texplication. La philosophie se pose en face de la totalité des données de Texpérience, c'est-à-dire de la partie du monde qu'il nous est possible de connaître, et c'est là sou objet. La philosophie, distinguée des sciencesparticulières avec lesquelles on la confond souvent, est l'étude du problème universel. Elle procède à sa tache sous l'inlluence de la re-
* La Définition de la philosophie, un volume in-S*», de la Bibliothèque de philosophie contemporaine. Paris, Alcan^ Genève et Bàle, Georg, 1894.
-^ INTRODUCTION
cherche de riinité qui est la fonction la plus haute de la raison, et aspire à trouver une détermination d'un principe premier qui lui fournisse une explication de Torigine et de la destination de l'univers. On peut donc dire que toute philosophie est un monisme, et que tout monisme est une philosophie ^ Ouelques matérialistes contemporains veulent accaparer le terme de monisme, et revêtir ainsi leur doctrine du prestige que l'idée de l'unité aura toujours pour les esprits spéculatifs. Il y a là une tentative d'usurpation qui doit être réprimée. Cette idée de la philosophie se montre avec éclat dans l'Inde ancienne. On voit, dans l'une de ses principales écoles, la pensée s'enivrer de l'idée de l'unité au point de ne voir qu'une illusion dans la croyance à la réalité de phénomènes multiples. En Grèce, le besoin de l'unité cherche à se satisfaire dans les synthèses hardies et prématurées des écoles d'Ionie et d'Italie pour aboutir, dans l'œuvre de Parménide, à une négation des réalités expérimentales qui rappelle les plus hardies des spéculations des Indous. Socrate donne à la pensée une direction morale et pratique; mais après lui, et par
* Le mol monisme n'est pas encore admis par rAcadémi»' française. Son origine est si récente qu'il ne ligure que dans le supplément du dictionnaire de Liltré.
il'
INTnODlCTlON
son influence dont il n'avait pas compris toute la portée, l'esprit spéculatif reparaît avec puissance dans les travaux de Platon, d'Aristote et de leurs successeurs.
Chez les modernes, Descartes trace d'une main hardie le programme de la philosophie dont il altère seulement l'idée par une erreur de méthode. S'élever à la conception d'un principe premier et trouver dans la nature de ce principe l'explication générale des phénomènes de l'univers, telle est son ambition. i Spinoza, Leibniz, Malebranche, malgré la diversité de * leurs doctrines, marchent tous, en ce qui concerne l'idée de la philosophie, sur les traces de ce puissant initiateur. Au XVIIP siècle, cette conception s'obscurcit. Sous l'influence de Locke et de l'école écossaise, la psychologie devient l'objet principal des études, et laisse plus ou moins dans l'ombre la recherche d'une solution du problème universel. Kant n'admet pas la valeur des recherches de la métaphysique et sacrifie la science pour sauver la morale. Une réaction j)uissante ne tarde pas à se produire en Allemagne. En inaugurant son cours à ri niversité de Berlin, le 22 octobre 1818, Hegel, après avoir signalé la tendance des écoles empiriques « à laisser dans l'oubli les intérêts les plus élevés de l'esprit, » s'exprimait au sujet
» INTHODLCTION
de 1 œuvre de Kant dans ces paroles qui ne sont pas exemptes d\arrogance : « De nos jours, « la prétendue philosophie critique est venue (( prêter son appui à cette doctrine (rempirisme) « en ce qu'elle assure avoir démontré que nous « ne pouvons rien savoir touchant Téternel et « Tabsolu. Cette prétendue connaissance s>st « cependant attribué le nom de philosophie, et « il n y a rien qui soit aussi bienvenu des « esprits et des caractères superficiels, rien « que ceux-ci accueillent avec plus d'empres- « sèment que cette doctrine de 1 impuissance « de la raison, par laquelle leur propre io-iio- « rance et leur propre nullité prennent une (( importance et deviennent comme le but de « tout effort et de toute aspiration intellectuelle. « Que la connaissance de la vérité nous est « refusée, et que ce qui nous est donné de con- « naître, c'est Tètre contingent et phénoménal : « voilà la doctrine qui a fait, et qui fait toujours « du bruit, et qui a la haute main dans la phi- «losophie^ » Il ne s'agit nullement ici d'apprécier la valeur de la construction de Hegel, moins encore d'approuver sa méthode, mais de constater cette revendication énergique des droits et de la valeur des recherches de la |)hi-
* Logique de Hegel, Iraduclion Véra, lomc I, pages 167 cl 168.
INTRODUCTION
losophie plus ou moins méconnus par les écrivains du XVIIP siècle.
La France est entrée, un peu plus tard, dans les mêmes voies, et il est facile de signaler chez des écrivains contemporains une vue nette des conditions de la pensée spéculative. « Une « théorie a un caractère i)hilosophique, écrit « M. Rauh, quand elle a pour objet de satisfaire le besoin d'unité de l'esprit ^ » M. Liard nous dit: « Toute métaphysique prétend déduire « l'explication générale des choses de la notion « du premier principe ^ » M. Fouillée rappelle que la philosoi)hie a pour but une synthèse de l univers, et que la probabilité d'une hypothèse philoso|)hique se mesurera « audegréd'intelligibilité qu'elle aura répandu sur l'univers^. »
Tel est l'objet de la philosophie, ou de la métaphysique, au sens habituel de ce terme*. Quelle est sa méthode? Celle de toutes les sciences ; méthode qui indique et prescrit ces trois actes de la pensée : Observer, supposer.
^ Res'ue de métaphysufue et de morale. Mars 1896, patre231.
* Im Science positive et la Métaphysique, page 420.
» L'Avenir delà métaphysique fondée sur l'expérience, Paris,
AIraii. 1889, page XV.
* Voir dans les Séances et travaux de l'Académie des sciences
morales et politiques de juin 1895, un mémoire sur la métaphysique expérimentale, considérée comme une science particulière distincte de la philosophie.
INTRODUCTION
Vérifier. La méthode consiste à observer les faits, puis il cherrher des hypothèses qui, dêve^ loppêespar le raisonnement, produisent un si/steme d: accord avec les données de V expérience. C^est la méthode unique qui doit être celle de la philosophie comme de toutes les sciences particulières ^ Quand cela sera bien compris les luttes séculaires de 1 empirisme et du rationalisme prendront fin. Cette vue juste de la méthode a des conséquences importantes.
L opposition souvent établie entre la philosophie et les sciences expérimentales provient d une double erreur. On pense que les sciences expérimentales établissent les lois des phénomènes par l'observation seule, sans intervention ile 1 hypothèse, et on admet que la philosophie a la prétention de construire ses doctrines a priori. Cette prétention, qui est celle du rationahsme, est repoussée 'à bon droit par les savants qui savent que lobservation des faits est la seule base d une science vraie. Ces deux erreurs sont détruites par une vue juste de la méthode. Loin qu il y ait opposition entre les sciences particulières et la philosophie, il existe entre elles la plus étroite union, puisque les
Moi.. /.« logique de r/iypothèse, dans la Bihliothcano do philosophie conte,npo,..iue. Paris. Aloan. "^»'»^q"o do
INTRODUCTION
résultats des sciences particulières constituent Tobjet de Tobservation de la philosophie, qui n'a de valeur que si elle formule ses hypothèses en présence de lensemble des données de
Texpérience.
Les mêmes réflexions s'appliquent à l'opposition si souvent signalée entre la philosophie et la religion. L'opposition est réelle entre les croyances religieuses et telle doctrine philosophique, mais elle n'existe pas entre la philosophie en général et la religion. L'opposition serait réelle si, au nom de la religion, on voulait introduire l'autorité du dogme dans la philosophie, puisque la philosophie est, par essence, une recherche rationnelle. Mais, lorsqu'on a l'idée de la méthode vraie, on comprend ([ue le contenu des dogmes, en ce qui concerne les grands problèmes que se pose l'esprit humain, peut s'offrir au philosophe à titre d'hypothèses à examiner. S'il estime que c'est dans les données traditionnelles de la religion que se trouvent les meilleures solutions de ces problèmes, il en résulte que, pour lui, entre la philosophie et la religion, il y a, non pas une identité, mais une réelle harmonie ^
^ Voir La Philosophie et la Religion, un volume de la petite hibliothèquo du chercheur, Lausanne, Imer éditeur, 1887.
If
INTHODLCTION
Telle est la nature de la philosophie déterminée par son objet et par sa méthode. Tout le monde n^st pas appelé à cultiver cette science. Grand est le nombre des hommes qui, absorbés par les nécessités de la vie temporelle, par les bruits de Tindustrie, par les événements politiques, n éprouvent aucun désir d aborder les hautes spéculations de la pensée. Au delà des horizons prochains, ils ne cherchent rien. DVuitres ont une loi religieuse (pii leur suffit, et ils n'éprouvent pas le besoin d'étudier les rapports qui |)euvent exister entre cette foi et les tendances de la raison spéculative. Il ne serait pas prudent de conseiller à tout le monde d'aborder letude du problème universel. Cette étude exige un effort de Tintelligence cpii, pour certaines natures, aurait pour effet, non pas d'élargir et d'élever la pensée, mais de la troubler. Poui- être appelé aux recherches de la philosophie, il faut éprouver le besoin de Tunité. Ce besoin, qui est la phis haute fonction de la pensée, n'est souvent ([u'une étincelle enfouie sous la cendre des préoccuj)ations de la vie temporelle; mais il existe virtuellement chez tous, et se manifeste lorsque la culture de Tintelligence atteint un certain degré, l/histoire de la j)ensée humaine le prouve; et Ton peut ([uelquefois constater avec étonnement
INTHGDLCTION ^
l'apparition des éléments spéculatifs de la pensée chez quelques individus ap|)artenant aux races inférieures de l'humanité. Kn rendant compte de l'état intellectuel des Bassoutos, M. Casalis parle d'un indigène qui se posait des ([uestions douloureuses, disait-il, parce qu'il ne savait pas y répondre, sur la cause générale des phénomènes du monde. 11 parle d'un autre indirfène, ciui déclarait avoir souvent pleuré parce qu'il ne savait pas pourquoi le monde existe, d'où il venait lui-même et où il allait \ Ces faits sont exceptionnels, comme le remarque sir John Lubbock^; mais l'exception révèle la règle. Lorsqu'un arbre qui ne fleurit pas à l'ordinaire dans notre climat produit des fleurs et des fruits, dans un été exceptionnellement chaud, personne ne pense que la chaleur eut pu produire des Heurs et des fruits dont l'arbre n'aurait pas possédé la cause. H en est ainsi de Tàme humaine. Les lois fondamentales de la raison ne sauraient procéder du dehors, et la conscience qu'en acquièrent quelques individus démontre qu'elles existent virtuellement chez
tous.
La philosophie est donc la recherche de la
1 Les /{assoutos, par K. Casalis. Paris 1859, paires 251 à 25)^. •-' Les Origines de la cisilisation. page 200 de la tradiulioii ira lirai se.
IKTRODl CTION
détermination d'un premier principe à partir duquel on |)uisse fournir une ex|)li(ation rationnelle des données générales de 1 expérience. La tentative peut-elle aboutir? N'est-elle cpiun rêve? une simple fantaisie artisti(pie ? une chimère de Torgueil ? J'explicjuerai par une comparaison la nature et le Lut du travail que le lecteur a dans les mains. Voici un édifice sur la façade duquel on lit cette inscription : Les Si/sfèmes de pliUosophic, Kn y entrant, on peut v trouver et y comparer les diverses solutions proposées du problème universel. Mais le long de Tavenue qui y conduit, sont placés des hommes qui vous arrêtent en vous disant: « X'en- (( trezpas là ; vous |)erdriez votre temps. Ce que (( vous cherchez c'est Tintrouvahle, ce que vous (( voulez savoir c'est rinconnaissahle. » Parmi ces hommes, les uns n'admettent pas que l'esprit humain puisse atteindre aucune vérité, ils j)rofessent un doute universel. D'autres acceptent la valeur des sciences particulières, mais déclarent la raison incapable de rien savoir au delà des bornes de l'expérience. D'autres enfin ont des croyances relatives au principe et à la destination du monde, mais leurs crovances ont une origine autre que la raison dont ils nient la valeur pour des questions de cet ordre. Ces hommes sont des philosophes parce qu'ils s'oc-
INTRODUCTION
cupent du problème universel, mais ils s'en occupent pour déclarer la solution impossible, c'est-à-dire que, en demeurant des philosophes, ils nient la valeur de toutes les solutions affirmatives i)our lesquelles je réserve le nom de Systèmes. Leurs doctrines sont donc des philosopldes négatives. Ce sont ces philosophies dont j'ai entrepris 1 étude en les ramenant à sept : le Sreptirismey le Traditionalisme, le Positivisme, le Dualisme, le Critirisme, le Mysticisme, VEclectisme. Mon but serait atteint si j'engageais quelques-uns de mes lecteurs à ne pas se laisser arrêter par les arguments de ces écrivains, et à aborder Tétude des philosophies affirmatives. Ils auront alors à se renseigner sur les diverses solutions proposées pour le problème universel ; ils devront les étudier avec un esprit libre de préjugés, et accepter celle qui leur paraîtra satisfaire le mieux les aspirations de leur raison, de leur cœur et de leur conscience. Je me borne ici à indiquer la question. Kssayer de la résoudre sera Tobjet d'une autre étude dont j'ai commencé à réunir les éléments.
LE SCEPTICISME
La recherche scientifique, dont la philosophie est la plus haute expression, ne part pas d'un état d'ignorance, mais de ce qu'on peut appeler un état d'opinion. L'homme qui réfléchit se trouve en présence des idées qu'il a reçues de son éducation et du milieu intellectuel et moral dans lequel il s'est trouvé placé. L'examen de ces idées, examen qui suppose un doute sur leur valeur, est la condition du passage de l'état d'opinion à une recherche dont la science est le but. Sans l'élément de doute que suppose l'esprit d'examen, aucun progrès ne serait possible ni |)Our les individus, ni pour la société. Le doute fait passer momentanément l'intelligence de l'erreur possible à une ignorance voulue. Cette ignorance n'est pas constituée par une absence d'opinions ; elle concerne le choix à faire soit entre les opinions reçues de la tradition, soit entre celles qui peuvent être le pro-
LE SCEPTICISME
duit de la spontanéité de Tesprit individuel. Le résultat essentiel, mais difficile à atteindre, de cette position de la pensée, doit être de distinguer les éléments de la raison qui s'imposent légitimement à Tesprit, et devant lesquels le doute doit s'arrêter, des opinions discutables qui ne s'imposent que par un eflet de Thabitude.
Tels sont les caractères du doute philosophique. Ce doute suppose la foi en la vérité et la possibilité de l'atteindre, puisque cette possibilité est le postulat de toute recherche scientifique. Cet état de la pensée est donc transitoire par sa nature même, puisque le doute a pour but de rejeter l'erreur afin d'atteindre la vérité. S'il devient définitif, il doit rester un fait individuel qui ne peut pas légitimement être généralisé. De ce que je n'ai pas réussi à atteindre aucune certitude, je n'ai pas le droit de conclure que d'autres ne le puissent, et que ma condition soit celle de l'esprit humain.
Si le scepticisme avait conservé son sens étymologique, il serait un autre nom du doute philosophique, ou de l'esprit d'examiMi, puisqu'on fait dériver ce mot d'un verbe grec (jui signifie examiner. Mais il a reçu dans le commun usage un sens différent. On appelle scepticisme la doctrine qui affirme que I esprit humain est incapable de parvenir à la vérité. Il faut distinguer le
LE SCEPTICISME
scepticisme absolu ou universel, qui porte également sur tous les ordres de connaissances, et le scepticisme philosophique, qui s'attache seulement aux questions supérieures à l'ordre de l'expérience, questions qui constituent l'objet propre de la philosophie. Ces deux états de la pensée ne sont |)as seulement dilTérents, ils sont positivement opposés, comme il est facile de le constater.
Les anciens sceptiques ont amassé tout un arsenal de raisonnements pour nier la valeur des fonctions des sens aussi bien que de celles de l'intelligence. La légende formée autour du nom tie Pyrrhon affirme que les amis de ce philosophe ne le perdaient jamais de vue, parce que, doutant du témoignage de ses sens, il ne se serait pas détourné pour éviter un précipice, ou la rencontre d un animal danjiereux.
Le doute absolu, s'il était suivi dans ses conséquences, serait le suicide de la raison et la fin de toute recherche sérieuse. Voici comment Bacon s exprime à ce sujet : « Ouand une fois l'esprit u humain a désespéré de la vérité, il ne se peut " que toutes les études ne deviennent languis- « santés ; d'où il arrive que, devenu désormais (( incapable de se soutenir dans la route difficile (( d'une sévère philosophie, on s'en détourne « pour se jeter dans des dissertations ingénicu-
LE SCEPTICISME
LE SCEPTICISME
« ses, errer négligemment dans des discours « agréables, et se promener, pour ainsi dire, (( dans des sujets divers ^ »
Lorsque le sce|)ticisme |)orte sur la valeur de la raison, il se contredit lui-même |)ar le seuil fait que le sce|)tique raisonne pour soutenir sa doctrine. Il n'y a rien à ajouter à cet égard aux considérations présentées par Kpictète: « () hom- (( mes, disent-ils, soyez certains cpion ne |)eut a être certain de rien ; croyez avec nous cpion ne i( peut croire à rien . . . Homme, (pie lais-tu? Tu « te réfutes toi-même tous les jours. Ne te déci- <( deras-tu pas à laisser là ces insipides raisonce nements. . . Ceux qui prétendent qu il n'y a ni « vérité, ni évidence, se servent forcément de (( Tune et de Tautre. On peut voir la preuve la « plus forte de la réalité de Tévidence dans cette « nécessité de s'en servir où se trouvent ceux- « mêmes qui la nient'^. » En 1829, dans la (piatrième leçon de son cours de |)hilosopliie, Victor Cousin reproduisit, aux applaudissements de son auditoire, l'argumentation d'h]pictète. Il signalait ainsi ce qu il appelait la contradiction intolérable du scepticisme: u II n'y a aucune vérité, « aucune certitude; traduisez: Il est vrai, il est
^ No^'um organum. Livre I, article 67.
' Les entretiens d'Epictète recueillis par Arrien. Livrt' II, rhapitre 20.
« certain qu'il ne peut y avoir aucune vérité, au- « cune certitude ... Il est vrai, il est certain . . . (( Qu'en savez-vous? vous qui n'admettez aucune « vérité, aucune certitude? » Pour être conséquent, le scepticisme devrait admettre la pensée ([ue Diogène Laërte attribue à Métrodore de Chio: « Non seulement je ne sais rien, mais je (c ne sais pas même que je ne sais rien. » Une doctrine cesse d'être dangereuse lorsqu'elle arrive à de telles extrémités.
Le scepticisme absolu, bien qu'il puisse avoir encore quelques partisans, peut être toutefois considéré, dans Tétat actuel des discussions philosophiques, comme une quantité négligeable ; voici pouniuoi. Après une longue période de tâtonnements, d'hypothèses aventureuses et d'empirisme, la connaissance des phénomènes naturels a acquis un caractère vraiment scientifique. Comment cela? Par la découverte de lois, de lois mathématiques spécialement, qui expli- (fuent les faits révélés par l'expérience. L'astronome fait des calculs avec lesquels la marche des astres se trouve d'accord. Il n'explique pas seulement, il prévoit, et ses prévisions sont justifiées. Les prévisions météorologiques sont encore bien incertaines et trompeuses parce qu'elles s'appliquent à des phénomènes très compliqués dont les lois ne sont pas bien con-
LE SCEPTICISME
nues; mais los éclipses annoncées par lalmanacli sont une justification éclatante de la science. Dune manière plus générale, la physique mathématique est, après plus de vingt siècles, la eonhrmation de la doctrine des pythagoriciens; c est dans le nombre que se trouve l'explication des phénomènes matériels, et cette explication démontre qu'il y a harmonie entre les lois de notre pensée et les lois des j)hénomènes extérieurs. L'industrie apporte un poids considérable en faveur de cette conclusion. L'industrie scientifique est un des caractères les plus saillants des temps modernes et spécialement de 1 époque contemporaine. Les découvertes de la chimie et leurs importantes applications, l'emploi de la vapeur et les merveilles de l'électricité, les chemins de 1er, la navigation moderne le télégraphe, le téléphone, etc., etc., sont incontestablement des produits de la science. Aux arguties des sceptiques, la science de la nature a répondu comme Diogène répondait à ceux qui déclaraient le mouvement impossible, elle n marché. Il est donc certain que nous pouvons acquérir, en quelque degré, la connaissance des lois de la nature, puisque cette connaissance nous permet d'agir sur la nature. Ouest-ce que cela prouve? Cela prouve raccord^des lois subjectives de la pensée avec les lois objectives
LE SCEPTICISME
des phénomènes. Notre raison est donc harmonisée avec le monde au sein duquel nous sommes placés. Bien que les lois de notre physique puissent n'être pas l'expression absolument rigoureuse des faits, il est cependant démontré que nous en savons assez pour diriger utilement notre action. Les triomphes de 1 industrie moderne fournissent la preuve que si notre connaissance de la nature est incomplète, elle est toutefois réelle. H y a donc harmonie entre Tobservation rationnelle qui nous révèle les idées et l'observation sensible qui nous fait connaître les phénomènes naturels; voilà une vérité capitale qui paraît désormais hors des atteintes du doute.
Mais si le doute a perdu une partie de son terrain, il demeure sur une autre où il se défend avec énergie. On peut même dire, et c'est un des faits les plus importants de l'histoire de la pensée humaine, que le scepticisme absolu, en se retirant, a fortifié le scepticisme philosophique ; c'est le spectacle auquel assiste notre génération. On ne peut plus raisonnablement contester que nous arrivons à une connaissance de la nature matérielle suffisante pour diriger notre action à son égard. La science des êtres organisés et celle de la nature humaine ne sont point aussi avancées que celle de la physique et
Mk fws
LE SCEPTICISME
de 1 astronomie. On arrive cependant à établir un certain nombre de vérités incontestées en physiologie, en psychologie expérimentale, en histoire ; mais on affirme que, au delà du monde de Texpérience, toutes les théories demeurent douteuses. S agit-il de Torigine des choses et de leur principe, des destinées de Thomme après la (in de son existence terrestre, de toutes les questions qui font lobjet de la philosojdiie et des croyances religieuses : on dénie à la raison le pouvoir d'atteindre aucune certitude. C'est là le scepticisme philosophique, celui qui se fortifie par la retraite du scepticisme absolu. Les vérités conquises dans Tordre des sciences directement expérimentales deviennent des armes dont on use pour nier le pouvoir de la raison dans un autre domaine. On compare la marche assurée des sciences qu on appelle positives, dont il est impossible de nier les progrès, avec Timpuissance des recherches de la philosophie. On affirme que, sur ce terrain, les discussions demeurent toujours les mêmes, que Tesprit tourne dans un cercle de contradictions permanentes qui prouve Tinanité de ses efforts. Je constate cette affirmation sans en discuter ici la valeur. Accorder à riiommc la connaissance expérimentale de la nature et de la société, mais lui interdire toute affirmation dépassant
LE SCEPTICISME
les horizons de la vie présente, refuser toute valeur à des doctrines relatives à ce qui peut exister au-dessus et au delà du monde qui nous est directement connu, telle est la forme seule sérieuse du scepticisme contemporain. Le scepticisme absolu des anciens a donc fait place à ce (pron désigne aujourd'hui, en faisant usage d'un néologisme, par le terme iï agnosticisme. Cette disposition des esprits est très fréquente. Quelles en sont les origines, et quelles en sont les conséquences ?
Une première cause assez manifeste de l'apparition de l'esprit de doute, c'est l'existence d'un dogmatisme intempérant qui méconnaît les limites de notre savoir, croit avoir dissipé tous les mystères, et posséder une science pleinement égale à la réalité des choses. Montaigne rapporte que Clitomachus disait que Carnéade avait surmonté les labeurs d'Hercule pour avoir arraché des hommes le consentement, c'est-àdire la témérité de juger; et il ajoute : « Cette a fantaisie de Carnéade si vigoureuse nasquit « à mon advis de rimj)rudence de ceulxqui font « profession de sçavoir, et de leur oultrecui- (( dance desmesurée ^ » C'est la pensée que reproduit Vinet, sous cette forme vive : a L'in-
* Essais. Livre III. chapitre XI, à la fin.
LE SCEPTICISMK
LE SCEPTICISME
«science du dogmatisme ouvrit la voie à Tin- « science du pyrrhonisme ^ » Le système de Hegel a été, dans les temps modernes, la tentative la plus audacieuse pour identifier la pensée humaine avec la nature des choses. Ouand le dogmatisme se produit à ce degré, il |)rovoque une de ces crises qui dissipent les prétentions d une science trop orgueilleuse et deviennent une cause de progrès. Ce qui amène le progrès, c est le doute philosophique (pii soumet à Texamen les constructions du passé, afin de ne maintenir dans les constructions nouvelles que les conceptions jugées vraies et fécondes pour Favenir. Mais ce doute philosophicpic hien- Faisant engendre le scepticisme dans les esprits inattentif's (|ui ne savent pas reconnaître la différence de ces deux dispositions de la pensée. Ce qui contribue à produire ce résultat, c'est une étude insuffisante des idées métaphysiques de Fabsolu et du relatif. Toute connaissance est nécessairement relative, puiscpi'elle est un rapport entre un objet et un sujet, et que le rapport dépend, non seulement de l'objet perçu, mais de la nature du sujet qui le perçoit. Nous pouvons connaître ce que les choses sont pouinous. Aspirer à connaître ce qu'est une cAose
^ Moralistes des seizième et dix-septième siècles, page 2:j.
en soi, abstraction faite de ses rapports, et de ce qu'elle est pour nous, c est poser une question insoluble, puisqu'il s'agirait de connaître en dehors des conditions de la connaissance. xNous avons une idée claire de la matière en tant ([ue nous pensons qu'elle occupe l'espace par sa résistance, qu'elle se meut, et que ses mouvements sont cause de nos sensations ; mais qu'estce que la matière en soi, abstraction faite des rapports qui constituent ses propriétés? Il n'y a pas lieu à le chercher, parce que la recherche suppose la notion contradictoire d'une connaissance étrangère à tous nos moyens de connaître. Nous ne pouvons donc pas obtenir une connaissance absolue de la matière; mais cela ne diminue en rien la valeur de la connaissance que nous en avons, puisque cette connaissance dirige notre action, et suffit à produire les merveilles de lindustrie.
La question est de savoir si nous ne pouvons pas obtenir une connaissance du monde spirituel (pii, sans avoir un caractère absolu que nos conceptions ne sauraient atteindre, sera suffisante pour diriger notre action. Le lait que nous ne connaissons le monde matériel que d'une manière incomplète et relative n'empêche pas la physique de prendre son essor et de créer l'industrie. Le faitque nous ne pouvons connaître
LE SCEPTICISME
1,E SCEPTICISME
les réalités du nioiule spirituel que d'une manière incomplète et relative ne doit pas faire nier la valeur des recherches qui concernent cet ordre supérieur de phénomènes. Il arrive toutefois qu'on nie la valeur des connaissances relatives et qu'on prend les termes de relatif et d'incertain comme étant synonymes. Si Ion n\q)plique plus cette considération aux sciences de la nature, on l'applique d'autant plus aux sciences de l'esprit. C'est dans cette confusion d'idées que le scepticisme philosophique puise un de ses arguments.
Une autre de ses causes est une idée fausse de la liberté de la pensée. La liberté de l'esprit consiste à se délivrer des ' autorités indues pour se soumettre aux autorités légitimes. La pensée individuelle n'atteindrait aucune vérité si elle ne demeurait pas soumise à trois autorités : celle de ' l'expérience personnelle, celle du témoignage et celle de la raison. Les autorités indues dont elle doit se libérer sont les opinions fcuisses qu'elle peut avoir reçues, et les écarts d'imagination qu'elle prendrait pour un vrai savoir. Le résultat de cette libération est de reconnaître et d'accepter les autorités légitimes qui doivent être la rèo-lc de nos pensées. L'esprit individuel livré à luimême peut toujours s'égarer; l'obéissance aux
lois de la pensée est la condition de la vérité, de même que , dans l'ordre moral , l'obéissance aux lois de l'action est la condition de la vertu. Mais il est un esprit de fausse liberté qui fait redouter la soumission à la vérité reconnue et préférer les plaisirs de la pensée s'ébattant dans une recherche sans terme, si l'on peut dire qu'on cherche lorsqu'on est résolu à ne pas trouver.
Charron écrivait dans son Petit traité de la saLn-sse : « Le saoe ne se doit lier ou obliger « à aucune chose , mais se tenir libre , uni- «>versel et à tous... Jamais le sage ne se « laissera ravir la liberté d'esprit. » Cet auteur permet cependant au sage de s'en tenir provisoirement aux opinions qui lui paraissent les plus vraisemblables, mais en les marquant toujours d'un point d'interrogation. Le Journal d'Amiel otfre la matière de réflexions instructives pour notre étude, parce que la tendance sceptique se manifeste chez lui dans des conditions ])articulièrement dignes d'intérêt. Amiel avait un sentiment vif du devoir, sentiment qui est toujours demeucQ ferme dans sa conscience; il avait un cœur naturellement pieux, et avait été élevé dans la foi des chrétiens. Les conséquences de cette foi se sont manifestées d'une manière touchante à la fin
LE SCEPTICISME
LE SCEPTICISME
(le sa vie. Il a réalisé Tespérance de Lamartine :
Le Dieu de son berceau fui le Dieu «le sa tombée
Il se sent gravement malade et il écrit: u L'homme s[)irituel doit apprendre la douceur (( et la longanimité dans la |)atienee. L'inévitaa ble, c est la volonté de Dieu. On eut préféré « autre chose, mais c'est le lot à nous assimié (( qu'il s'agitd'accepter.Une seule chose est né- <c cessaire :
(iarde en mon cœur la foi dans la volonlô sainle El de moi fais, ô Dieu, loul ce que lu voudras". w
La maladie augmente; il reprend la plume: 10 Avril JSSl. « La destinée a deux manières (( de nous briser: en se refusant à nos désirs et « en les accomplissant. Mais celui qui ne veut «( que ce que Dieu veut, échappe à ces deux cau tastrophes. Toutes choses tournent à son bien.» 15 avril ISSJ, (peu de jours avant la mort): <( Aujourd'hui, Vendredi saint, fête de la doui( leur. Je connais les journées d'angoisses et i( les nuits d'agonie. Portons humblement notre « croix. »
Voilà les expressions d'une piété vraiment chrétienne qui calme les dernières souflVances
* Hymne au Christ dans les Harmonies poétif/urs pt rclif[ieuses.
* Journal intime, 16 mars 1881.
d'un malade. Mais ce malade a bu largement à la coupe d'un scepticisme qui lutte avec sa foi. Il écrit, le 4 février 1881 : « Toutes les convictions u particulières, les principes tranchants, les force mules accusées, les idées infusibles ne sont (( que des préjugés utiles à la pratique, mais des « étroitesses d'esprit... » On peut admettre cette condamnation des principes tranchants et des idées infusibles, mais Amiel, en continuant, généralise sa pensée dans cette formule: « Toute « croyance spéciale est une raideur et une obtu- « site ; » et il tire la conséquence de son principe. U se demande, le 18 février 1881, s'il faut regretter « ces oscillations entre le panthéisme et (( le théisme, entre Spinoza et Leibniz, » et il répond: Non. (( L'homme étant capable de visiu ter ces deux domaines, à quoi bon se mutiler ?» Se mutiler, c'est donc renoncer à admettre tantôt l'existence du Dieu des chrétiens et tantôt le panthéisme, à admettre par moments la liberté et par moments la nécessité universelle, à penser tantôt que l'homme doit se repentir de ses fautes, et tantôt, avec Spinoza, que le repentir est une sottise. Il faut se promener librement dans le monde des idées en pouvant admettre tout, ce qui revient à ne rien affirmer. Amiel, en proscrivant toute croyance spéciale, ne s'est-il jamais demandé si la pire des mutilations ne
LE SCEPTICISME
LE SCEPTICISME
serait pas d enlever à l'esprit humain la faculté de croire ?
Ces conceptions sont étranges sous la plume d'un professeur de philosophie. On les comprend mieux chez Goethe et chez les hommes qui, comme le grand littérateur allemand, sont avant tout des artistes, et disposent librement des idées comme le peintre dispose des couleurs et le musicien des sons. Goethe écrivait à Jacobi : (( Avec les divers penchants de mon àme, je ne « puis me contenterd'une seule façon de penser. (( Comme artiste et comme poète, je suis poly- (( théiste ; comme naturaliste, au contraire, je « suis panthéiste, et I un aussi décidément que « Tautre. Comme individu moral, ai-je besoin « d un Dieu unique pour ma personnalité? Je « sais aussi où le trouver'. » On sent dans ces paroles le besoin de s'affranchir de toute affirmation sérieuse qui limiterait les excursions de la pensée, le désir d'une liberté qui ne permet pas à l'esprit de se fixer dans une vérité reconnue. Cela peut s'entendre au point de vue de Fart: mais au point de vue intellectuel c'est le scep- , ticisme plein, la négation radicale de la philosophie. Pour que la pensée soit absolument libre, il faut qu'il n'y ait pas de vérité.
* Cité dans le Journal des Débats du 3 février 1860.
Avec Fintempérance des dogmatistes et une fausse idée de la liberté de la pensée, une troisième cause du scepticisme est le fait que la raison peut avoir des moments de vertige où elle doute d'elle-même; le scepticisme est l'expression scientifique de ce phénomène. Croire est l'état habituel et la fonction naturelle de la pensée, mais cette fonction peut subir un état maladif. Ce sont là des crises passagères après lesquelles la nature reprend ses droits, comme le sol rentre dans le repos après un tremblement de terre ; mais le fait demeure certain. Pourquoi la raison peut-elle arriver à douter d'elle-même? Comment le scepticisme est-il possible? Ces questions posent pour la philosophie un problème de premier ordre dont la solution fournit des lumières importantes pour la métaphysique. Ce n'est pas le lieu d'entrer ici dans l'étude de ce sujet : Il suffit de constater que le scepticisme a Tune de ses origines, et la plus profonde, dans un fait psychologique certain. Pour devenir sceptique, il suffit de considérer comme un état normal et définitif, ce qui ne peut être légitimement admis que comme une crise passagère du développement de l'intelligence.
Après l'étude des origines du scepticisme, passons à Texamen de ses conséquences.
Si la parole de la foi est : « J'ai cru, c'est
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(( pourquoi j'ai parlé S » il semble que la parole du scepticisme devrait être: « J ai douté, c'est (( pourquoi je me suis tu. » Il faut parler pour combattre Terreur. Lorsqu'une opinion reçue paraît funeste, il faut |)arler pour la détruire, même dans le cas où on ne discernerait pas clairement la vérité qui doit la remplacer; mais lorsqu'on admet c[ue l'esprit humain ne produit que des opinions toutes variables et toutes également incertaines, lorsqu'on admet qu'une affirmation n'estjamais plus vraie que l'affirmation contraire, lorsqu'on admet qu'il y a des mœurs, mais pas de morale, parce qu'on ne peut établir aucune règle légitime pour la conduite, quel peut être le but de la parole? Il est des scepti(|ues sérieux, tristes, et qui, parce qu'ils sont tristes, demeurent silencieux. Ils souffrent de se sentir dénués de toute croyance, et ils ne veulent pas priver les autres d'un bien dont l'absence les afflige! Ceux-là sont dignes de tout respect. Mais il en est d'autres qui sont fort loin de se taire. Ils attaquent en [)rose et en vers toute croyance positive; ils remplissent de l'expression de leur doute les colonnes des journaux et les pages des revues. Pourquoi tant de paroles ? Pour s'accorder le plaisir, dont parle
* C'est une parole du Psalmisle (Psaume CXVI. 10) reproduite par St-Paul (II Corinthiens IV, 13).
Bacon, de faire des discours agréables sur des sujets divers, pour révéler au monde, comme le fait Goethe, la supériorité d'une pensée qui plane au-dessus de toutes les doctrines. Les sceptiques de cette espèce sont fiers ; ils ont le verbe haut, ils se réjouissent d'une joie qui n'est peut-être pas toujours sincère, d'être affranchis du joug de toute conviction positive. Il est possible aussi que quelques sceptiques , de ceux qui sentent que croire est un bien dont ils sont ])rivés, cèdent à la tentation de se créer des com|)agnons d'infortune. Quoi qu'il en soit, la conséquence logique du scepticisme serait le silence. Sa conséquence réelle est le plus souvent la production d'une littérature philosophique très abondante qui est la négation de la philosophie. Quelles sont ses conséquences morales ?
Il existe sous ce rapport un argument de Pascal très connu, et dont la conclusion est ou incontestable, ou très contestable, selon la nature de la valeur qu'on lui attribue. Voici la base de l'argumentation : « Toutes nos actions et nos « pensées doivent |)rendre des routes si diffé- « rentes, selon qu'il y aura des biens éternels à «espérer ou non, qu'il est impossible de faire «une démarche avec sens et jugement, qu'en la «réglant par la vue de ce point qui doit être
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« notre dernier objet \ » Cette base étant posée, voici quel est le sens de Targuinentation de Pascal que je généralise, en la dégageant de son caractère spécialement chrétien : Vous êtes en présence d'une affirmation commune à la religion et à la philosophie spiritualiste, savoir (jue 1 àme ne périt pas à la dissolution du corps, qu'elle portera dans une autre économie la conséquence de ses actes, qu'il y a donc des biens éternels à espérer, et que, pour les obtenir, il laut renoncer aux plaisirs coupables, et vivre d'une manière conforme aux prescriptions de la conscience. Vous êtes sceptique; vous n'acceptez donc pas cette affirmation ; mais vous ne la niez |)as non plus; elle demeure pour vous douteuse, c'est-à-dire que vous tenez sa vérité pour possible, car une affirmation n'est fausse que lorsqu'elle est niée. Si vous êtes un vrai sceptique, vous ne la niez pas, vous vous bornez à suspendre votre jugement. Faites votre compte. Que faut-il sacrifier pour se conserver la chance des biens éternels? Des jouissances qui peuvent fasciner un moment celui qui se les accorde, mais qui ne le satisfont jamais complètement. De plus, la durée de ces jouissances comparée à l'éternité est une quantité si faible
qu'elle devient insignifiante. Il est vrai qu'il s'agit de renoncer à des jouissances certaines pour avoir la chance d'obtenir des biens simplement possibles. Mais, dans les affaires de ce monde, personne n'hésite à exposer une trè& faible valeur pour l'acquisition possible d'une valeur énorme. Or les biens éternels possiblessont aux jouissances présentes auxquelles il faut renoncer dans la proportion de l'infini à une quantité évanouissante. Un vrai sceptique, s'il est raisonnable, doit donc vivre comme un croyant.
L'argumentation de Pascal a été reproduite par Rant. Kant n'admet pas que la raison pure puisse rien affirmer scientifiquement en dehors^ des limites de l'expérience; mais la raison pra-^ tique lui paraît fournir la base d'une croyance très ferme dans l'existence d'une vie future où la justice se réalisera. Il écrit : « La foi en Dieu « et en une autre vie est tellement unie à mon <( sentiment moral, que je ne cours pas plus ris- « que de perdre cette foi que je ne crains de me « voir jamais dépouillé de ce sentiment ^ » La conscience morale postule donc l'existence de Dieu et celle de la justice à venir; et ces grandes vérités doivent être la règle de la conduite
» Eilition Faugèrc. tome H, page 6, Préface générale.
* Critique de la raison pure. Traduction Barni, II, 387.
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de ceux qui les acceptent. Mais quelle sera la situation des hommes dont le doute envelopperait la conscience morale aussi bien que Tintelligence? Quelle sera sur la conduite Tinfluence d'un scepticisme vrai, c'est-à-dire d'un scepticisme qui, fidèle à son programme, ne devient pas une négation ? Rant répond : « Dans (( ces questions il n'y a pas d'homme qui soit « exempt de tout intérêt. Car, quand même, (( faute de bons sentiments, il serait étranger à « l'intérêt moral, il ne pourrait s'empêcher de « craindre un être divin et une vie future. Il « suffit en elfet qu'il ne puisse alléguer la cer- (( titnde qu'il n'y a pas de Dieu et pas de vie « future, certitude qui exigerait, la chose devant ce être prouvée par la raison pure, c'est-à-dire (( apodictiquement, qu'il démontrât l'impossi- (( bilité de l'un et de l'autre, ce qu'aucun homme « raisonnable ne peut assurément entreprendre. (( Ce serait une foi négative, qui à la vérité n'en- « gendrerait pas la moralité et de bons sentice ments, mais qui produirait du moins quelque (( chose d'analogue, c'est-à-dire qui empêcherait (( fortement les mauvais d'éclater ^ » Au sujet des doctrines relatives à la vie à venir et à la justice future, vous demeurez dans le doute. Si
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vous doutez véritablement, vous n'êtes pas certain que ces choses soient fausses, et un scepticisme sincère doit vous faire vivre comme un croyant. C'est bien là, pour le fond, la thèse de Pascal. Ce qui peut fortifier l'argument, en atténuant la diflérence entre le caractère certain des jouissances présentes et le caractère simplement possible d'un bonheur futur, c'est le fait qu'il est possible de faire, dès ce monde, l'expérience de la joie qui résulte du devoir accompli, des satisfactions de la conscience qui peuvent être considérées comme l'indice et le commencement des biens éternels. Il y a là un fait d'expérience qui peut être constaté par tout homme qui a fait quelques efTorts pour lutter contre des passions mauvaises.
Au point de vue de la logique pure, la conclusion commune à Pascal et à Rant a une vraie valeur ; mais si on en fait la prévision de ce qui doit naturellement arriver, l'argument est fort défectueux. Voici pourquoi : Ce n'est que sous l'influence d'une conviction très ferme de la réalité du monde à venir et de la justice éternelle que la satisfaction des intérêts et des passions peut revêtir le caractère d'une quantité insignifiante. Les passions projettent sur les joies présentes une lumière vive dont l'éclat fait pâlir, presque jusqu'à la faire disparaître, la
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perspective cVun bonheur futur. 11 s'agit d'un calcul. Or, comme Ta dit M'"*' de Staël, à laquelle on ne saurait refuser le droit d'être écoutée sur un tel sujet, « les passions foulent aux pieds tous les calculs*. »
Les résultats réels du scepticisme |)Our la conduite de la vie sont donc, le plus souvent, très différents des conséquences logiques de cette doctrine. Il est quelques sceptiques (jui, soit par l'effet de leurs dispositions naturelles, soit parce qu'ils admettent la valeur des raisonnements de Pascal et de Kant (ceux-ci sont rares), ont une vie conforme aux règles de la pure morale. On peut leur attribuer, en quelque mesure, après qu'on a surmonté la surprise de l'accouplement des termes, la qualité que s'attribuait un ami de Clair Tisseur en disant que le fond de sa croyance éVd\t un scepticisme /)ieu.r\ Mais ce sont là des exceptions. La plupart des sceptiques manquent d'une règle supérieure de conduite, puisque la certitude d'une règle de cette espèce contredirait leur doctrine. Us s'attachent au présent d'une manière exclusive, et prennent pour maxime ce vers connu :
Un tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux lu l'auriis.
Ils vont comme leur cœur les mène, cédant, selon la diversité de leurs natures, aux penchants sensuels et grossiers, aux instincts élevés et nobles, ou enfin aux directions d'une conscience qui, bien que privée de ses appuis naturels, peut cependant leur faire entendre sa voix. Il existe des hommes de cette dernière catégorie, mais ces exceptions ne détruisent pas la règle.
Le scepticisme menace donc les bases de la morale, en même temps qu'il dénie toute valeur aux recherches de la philosophie. Le doute n'est souvent, du reste, qu'un voile trompeur qui recouvre la négation ; nous le verrons en étudiant le positivisme. Il convient d'indiquer auparavant l'emploi inconsidéré qui a été fait parfois du scepticisme dans l'intérêt de la religion.
* De l'Allemagne. Troisième partie, chap. 14.
^ Au hasard de la pensée, par Clair Tisseur, Lyon 1895.
LE TRADITIONALISME
La tradition est, selon le dictionnaire de TAcadémie française, « la voie par laquelle la (( connaissance des choses se transmet de siècle uen siècle. » Dans les controverses confessionnelles entre les protestants et les catholiques, on distingue TEcriture, contenue dans la Bible, et la tradition, en désignant par ce dernier ternie des doctrines que la Bible ne renferme pas. C'est là un sens spécial et limitatif des mots. Pour leur conserver leur sens général, il faut dire que la tradition concerne les connaissances de tous les ordres, et qu'elle est orale ou écrite, la tradition orale finissant pres- ([ue toujours par s'écrire.
Dans son Lexique de philosophie, M. Alexis l^ertrand définit ainsi le Traditionalisme : « Système qui puise la philosophie dans la tra- (( dition religieuse, et nie la possibilité d'arriver « à la vérité par la seule raison individuelle. »
LE TRADITIONALISMK
LE TRADITIONALISME
Le même terme est indiqué dans le Dictionnaire de toutes les religions, de Tahhé Bertrand (Collection Aligne), eommedésignant (desystème << de ceux qui regardent la révélation comme le ( fondement de toutes les connaissances liu- « maines, par opposition à ceux qui prétendent <( que l'esprit humain est parvenu, ou a pu par- <( venir, par ses seules forces, à Tidée de Dieu, (( de sa nature, de ses perfections, de ses attri- « buts, à la notion du bien et du mal moral, «etc., etc. » (^)uelques auteurs contemporains font usage du mot /l déisme pour désigner la doctrine qui place dans la foi, par opposition à la raison, la source de toutes nos connaissances religieuses. Kn admettant ce néologisme dans son dictionnaire, M. Littré a fait observer avec raison qu'il est synonyme de traditionalisme. Les définitions qui viennent d'être indiquées établissent une distinction entre les vérités contenues dans une tradition religieuse considérée comme ayant pour origine une révélation surnaturelle, et des vérités naturellement accessibles à l'esprit humain, et obtenues par les procédés rationnels de la philosophie. Ces définitions demandent à être interprétées. Bien que le but direct de mon travail soit d'établir le rapport de la philosophie avec le traditionalisme considéré comme une philosophie nécra-
tive, j étudierai le sujet d'une manière un peu plus générale.
Celui qui voudrait s en tenir, pour la connaissance de la vérité, au seul emploi de sa raison individuelle, demeurerait dans le plus entier dénuement. L'expérience et le raisonnement personnels sont bien peu de chose; c'est une quantité presque infinitésimale si on la sépare de l'expérience des autres, transmise par le témoignage, dans lequel se manifeste la solidarité des intelligences. Sans la tradition, qui transmet à une époque les expériences faites par les époques antérieures, toutes les sciences demeureraient stationnaires ^ C est par le fait de la tradition que, comme Ta dit Pascal dans une page célèbre, « toute la suite des hommes, « pendant le cours de tant de siècles, doit être « considérée comme un même homme qui sub- « sistetoujourset(juia])pi'endcontinuellement^)) Lorscpi'il ne s'agit pas de la transmission d'expériences, mais de doctrines explicatives des faits, le rôle de la tradition change de nature, mais ne perd rien de son importance. Méconnaître cette inq)ortance, mépriser le passé et vouloir
* Voir « L'iinporlaiico logique du témoignage » formant l'appendice I de mon volume le Témoignage du Christ et l'unité du monde chrétien.
' Préface sur le traité du vide.
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reconstruire la science entière sur des bases absolument nouvelles, c'est le résultat de l'orgueil, de la légèreté de la pensée, ou d'une fausse conception de la méthode. Lorsqu'on admet que la science peut être établie a priori, par le seul emploi de la raison, on n'a pas besoin de savoir ce que les autres ont pensé. Il en est autrement lorsqu'on a reconnu que l'hypothèse est le seul procédé de la découverte et le plus important des facteurs de la science^ Si Kopernik, ne tenant aucun compte du passé, n'avait pas lu les écrits on il a trouvé riiypothèse pythagoricienne du mouvement de la terre, l'astronomie en serait peut-être encore au système de Ptolémée.
Lorsqu'une hypothèse paraît valablement justifiée par l'expérience et la raison, elle prend place dans la science, et la question de son origine n'a plus qu'un intérêt historique. Un professeur de mathématiques peut enseigner le
calcul infinitésimal sans dire à ses étudiants (bien (ju'il soit utile de le leur apprendre) comment Leibniz et Newton en ont fait la découverte. Un professeur de physique, exposant la théorie des ondulations lumineuses, fait bien de rappeler que cette théorie remonte à Descartes; mais ce
* Voir la Logique de l'hypothèse, deuxième édition, un volu in-8", Paris, librairie Alcan, 1895.
me
renseignement intéressant et utile n'est pourtant pas nécessaire. Il en est de même des doctrines philosophiques et religieuses. Lorsqu'une de ces doctrines paraît avoir le caractère d'une hypothèse démontrée, son origine historique est une question importante à divers égards, mais qui ne concerne pas directement sa valeur philosophique. La doctrine est acce])tée comme étant justifiée par l'emploi de l'expérience et de la raison ; il s'agit de son contenu, non de sa source.
Toutes les doctrines contenues dans la tradition religieuse n'ont pas ce caractère. Cette tradition contient des éléments de deux natures différentes qu'il importe de distinguer. On y trouve des affirmations qui peuvent être acceptées sans aucun appel à une autorité de foi, comme paraissant solidement établies par l'examen direct de leur contenu, d'où il résulte que l'esprit humain a pu, ou aurait pu y arriver, par l'emploi de ses fonctions naturelles. On y trouve d'autres doctrines qui ne peuvent être acceptées que par un acte de foi, et, dans le monde chrétien, par la confiance dans le Christ considéré comme le témoin des choses divines ^ Paul de Tarse, l'un des grands auteurs de la
* Voir le Témoignage du Christ et l'unité du monde chrétien. Genève, librairie Cherbuliez. Paris, librairie Fischbacher, 1893.
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tradition chrétienne, a établi nettement cette distinction. Il sait bien que le monde n'a pas connu Dieu |)ar la sagesse, ou ne Fa connu que d'une manière incomplète et vague, en sorte
que ce Dieu inconnu auquel les Athéniensavaient élevé un auteP n'a été pleinement révélé que par ce qu^il appelle la folie de la prédication-: mais c'est là pour lui un Fait qui est le produit du péché; et ce fait est le contraire du droit, de ce qui devrait être. Aussi, après avoir affirmé (( que les perfections invisibles de Dieu, sa « puissance éternelle et sa divinité, se voient (( comme à Tœil, depuis la création du monde, « quand on les considère dans ses ouvrao-es » Il ajoute^ que ceux qui ont méconnu cette manifestation de Dieu sont « inexcusables^ » Il sait bien que c'est par la prédication de l'Evangile que l'idée de cette charité, dont il a parlé en termes magnifiques\ a dissipé tous les nuages qui obscurcissaient son éclat; mais il est si loin de méconnaître les bases naturelles de la morale, de les faire reposer uniquement sur la révélation de la loi faite au peuple d'Israël, qu'il écrit: « Ouand les gentils qui n'ont pas la loi,
* Actes XVII. 2a.
* I Coriiilliicns f. 21.
' Romains I. 20.
^ I Corinthions XIII.
« font naturellement des œuvres conformes à la (( loi, n'ayant pas la loi, ils se tiennent lieu de « loi à eux-mêmes. Ils font voir que ce qui est (( prescrit par la loi est écrit dans leurs cœurs, « puisque leur conscience leur rend témoignage, « et que leurs pensées les accusent ou lesdéfen- « dent K »
Voilà donc, dans la pensée de l'apôtre, des vérités religieuses et morales qui sont à la portée de Tesprit humain, c'est-à-dire auxquelles la raison et la conscience pouvaient parvenir par leur fonctionnement naturel. Mais avec ces doctrines, qui constituent ce qu'on peut appeler la philosophie religieuse, la tradition chrétienne en renferme d'autres qui ont un caractère très différent. Ce sont celles qui ont pour origine un acte de foi en Jésus-Christ considéré comme le Rédempteur du monde, par sa vie et par sa mort. Saint Paul écrit aux Corinthiens : « Je n'ai « voulu savoir autre chose parmi vous que « Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié^! » Connaître Jésus-Christ comme celui qui a révélé le Dieu inconnu que les Athéniens adoraient, qui a annoncé le jugement à venir, qui a mis en évidence la vie et l'immortalité^, c'est le recon-
* Romains II, 14 et 15.
^ I Corinthiens II, 2.
» II Timothéc I, 10.
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naître (Giiinie le témoin des choses divines, comme celui qui, par son témoignage, a complété et purifié, en leur imprimant le caractère de la certitude, des idées relatives à Dieu et à la vie future que quelques-uns des sages du paganisme avaient entrevues. Mais le crucifiement du Christ s'immolant pour la rédemption des pécheurs est une chose à laquelle la sagesse des hommes ne pouvait parvenir. La parole de la Croix est une folie pour Thomme que TApotre désigne sous le titre « d'homme animaP. «Il déclare inexcusables ceux qui n'ont pas reconnu la puissance de la sagesse de Dieu dans les œuvres de la création ; mais, en ce qui concerne Tœuvre rédemptrice du Christ et toutes les vérités qui s'y rapportent, il ne condamne pas ceux qui les ignorent parce que ce sont là « des « choses que l'œil n'avait point vues, que l'o- « reille n'avait point entendues, et qui n'étaient (( pas venues dans l'esprit de l'homme 2. » L'ensemble de la doctrine chrétienne renferme donc, dans la pensée de l'apotre, des vérités de deux ordres; les unes à la portée de la raison humaine, et d'autres qui reposent sur une base de foi.
* I Corinthiens II, 14. Le mot que la plupart des versions traduisent par animal serait mieux traduit par le moi psyc h i(fue.
* l Corinthiens II, 9.
Cette distinction se trouve méconnue de deux manières. Dans les églises séparées de Home, il s'est formé une école de théologiens qui, n'admettant aucune autorité en matière de foi, n'acceptent de la tradition religieuse que les doctrines qu'ils estiment justifiées par les fonctions naturelles de l'esprit humain. Les uns mettent l'accent sur la raison, d'autres sur le cœur, d'autres enfin, (ce sont les plus nombreux aujourd hui,j sur la conscience morale. C'est la méthode de la philosophie qui, par son essence même, fait abstraction de tout principe d'autorité, et n'accepte que des hypothèses justifiées. Pour ne pas laisser subsister d'équivoque dans une matière si grave, il faut reconnaître qu'une foi religieuse vraie a ses racines principales dans la conscience, le cœur et la raison. La foi chrétienne naît de la rencontre de l'âme avec la parole et l'œuvre de Jésus-Christ; c'est la base essentielle de l'apologie de Pascal. Mais si le résultat des tendances de la raison, du cœur et (le la conscience est de faire admettre la réalité de l'œuvre divine du Christ, le Christ devient fauteur de certitudes qui constituent des vérités de foi. Ne pas admettre son autorité, c'est nier implicitement le caractère divin de son œuvre rédemptrice. Charles Secrétan écrivait dans les derniers temps de sa vie : « Restreinte
LE TRADITIONALISME
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« aux enseignements de Jésus lui-même, et aux « points fondamentaux de cet enseignement « sur lesquels il est revenu fréquemment, ou qu'il « a énoncés dans des occasions solennelles, je (( ne vois pas qu'on puisse se soustraire à Tauce torité de Jésus-Christ, tout en voyant en lui (( Tauteur du salut. Personnellement je me sou- « mets à cette autorité sans hésitera )> Ces paroles avaient pour but d'expli(|uer à un ami que si, dans un passage de son volume sur la Cnulisation et la Croyance, il avait fait abstraction de Tautorité du Christ, bien qu'il Tacceptàt personnellement comme la conséquence de sa foi, c'était par un procédé analogue à celui de Descartes, débutant par un doute général pour arriver à établir les fondements de la certitude. En fait, parle travail de l'école de théologie qui n'admet aucune autorité de foi (ce qui est fort distinct d'une foi d'autorité^), le dogme s'eifrite, les vérités de foi s'atténuent et finissent par disparaître. C'est là une menace très grave pour le protestantisme contemporain. Mais, comme ce n'est pas là l'objet de mon travail, je signale le fait sans insister. Je me borne à remarquer que cette situation très dangereuse pour les
^ Lettre inédite du 20 mars 1893.
* Voir le chapitre sur l'autorité du Christ, dans mon volume Le témoignage du Christ et l'unité dans le monde chrétien.
Eglises établies au XVr siècle, est le résultat de ce qu'on méconnaît la distinction établie par Saint Paul entre deux ordres de vérités.
Ce qui rentre directement dans le programme de mon étude, c'est l'œuvre des hommes qui veulent faire de la tradition la source unique de la connaissance, et dénient tout pouvoir à la raison humaine en matière religieuse. C'est la seconde manière de méconnaître la distinction établie par Saint Paul. Les hommes de cette école admettent bien, plusieurs d'entre eux au moins, que la raison peut travailler sur les données de la tradition pour les coordonner et les systématiser ; mais, selon eux, elle ne saurait parvenir à aucune vérité sans la tradition qui lui fournit la matière de ses études; son pouvoir est toujours secondaire, jamais primitif. L'abbé Bautain écrivait : « Ce qu'on veut bien appeler « ma philosophie n'est que la parole chrétienne « scientifiquement expliquée^» Expliquer scientifiquement la parole chrétienne est l'œuvre de la théologie, au sens ordinaire du terme, et non de la philosophie.
Pour affirmer que la tradition religieuse est la base unique de la connaissance, il faut refuser toute valeur au travail libre de la pensée, il
* Psychologie expérimentale. Dédicace.
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faut prouver que le but de la philosophie ne peut être atteint parla raison. Le traditionalisme est donc une philosophie négative ; son caractère spécifique est la tentative d'établir le scepticisme dans l'intérêt de la foi. 11 s'agit do démontrer que l'esprit humain, incapable de trouver, par lui-même, aucune des vérités qu'il désire, n'a d'autre ressource que d'accepter la tradition dont l'Eglise est dépositaire.
Iluet, évêque d'Avranches, est le représentant le plus connu de cette doctrine. Il reproduisit et développa tous les arguments des sceptiques anciens et modernes, pour engager ses lecteurs à s'attacher à l'enseignement de l'Eglise qui seul pouvait leur donner la connaissance de la vérité. Dans son Traité de la faiblesse de Vesprit humairiy ouvrage qui ne fut publié qu'après la mort de l'auteur, il professa le scepticisme à un degré qui excita du scandale. Les Jansénistes firent observer, par la plume d'Arnauld, que nier absolument la valeur de la raison, c'est détruire la valeur des raisons de croire, ce qui ne laisse subsister, à la place de la foi, qu'une crédulité aveugle. Les Jésuites, bien que Muet fut leur ami, trouvèrent l'ouvrage si dangereux et si compromettant qu'ils essayèrent d'en nier l'authenticité. Muet était mort en 1721. Au mois de juin 1725, les
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Mémoires de Trévoux publièrent un article dont l'auteur condamnait vivement le pyrrhonien outré qui avait osé attribuer son œuvre au respectable évêque d'Avranches. L'ouvrage avait paru à Amsterdam en 1723, et l'authenticité n'en est plus contestée.
Bayle déclare parfois que son scepticisme a pour but d'humilier Tintelligence dans l'intérêt de la foi. Il est permis de concevoir des doutes sur la sincérité de cette déclaration. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il a écrit dans sa Réponse aux questions d'un provincial, au sujet du problème de l'origine du mal : « Cela est hors « de la portée de notre raison ; la philosophie « peut apprendre par là son fort et son faible... (c Elle peut connaître que, si elle a quelque force « pour élever des brouillards, elle est trop fai- « ble pour les dissiper. Nous devons par là lui « donner de bons coups de caveçon afin qu'elle « soit moins orgueilleuse, et que cette humilia- « tion ou cette mortification lui apprenne à se tt captiver sous l'obéissance de la foi... Il faut (( (ju'elle se détache de son esprit de dispute, « pour ne consulter que l'oracle de la révéla- « tion. »
Charron publia, en 1601, son Livre de la Sagesse. Plusieurs considérèrent qu'en rédigeant cette apologie du scepticisme, il venait de ren-
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dre un service signalé à la cause de la religion. Des défenseurs de la foi, dont on ne doit pas soupçonner la sincérité, « s'avisèrent de faire (( du pyrrhonisme un auxiliaire de la ilévéla- « tion K n
Montaigne a-t-il eu cette intention a|)ologétique ? Il a fait profession de la foi catholique. Est-ce dans l'intérêt de la religion qu'il a élevé au scepticisme un de ses monuments les plus connus? Kst-ce pour combattre avec succès les affirmations des hérétiques et des impies qu'il place la raison dans « une assiette toute ilot- (( tante et toute chancelante, » afin que l'esprit humain n'ait aucun autre moyen d'échapper à un doute universel que de se réfugier dans la foi ? Pascal ayant ainsi interprété sa doctrine dans son Entretien avec Saci sur Epivtete et Montaigne^, M. de Saci lui répondit: « Renver- « ser les fondements de toute connaissance, c'est (( renverser ceux de la religion même, » et il ajouta: « Si l'on allègue, pour excuser Montai- (( gne, qu'il met dans tout ce qu'il dit la foi à « part, nous qui avons la foi, nous devons mettre « à part tout ce que dit iMontaigne. »
Mettre à part tout ce que dit Montaigne, c'est à quoi Pascal n'a pas complètement consenti.
^ Vinet. Moralistes des seizième et dix-septième siècles, p. 2.1. * Pensées de Pascal, édition Faugère, tome I, page 558.
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Il regrette que « cet écrivain ait agi en païen, » ce qui jette du doute sur la sincérité de sa profession de foi religieuse; mais « il ne peut voir (( sans joie dans cet auteur la superbe raison si <( invinciblement froissée par ses propres armes ; <( et il aurait aimé de tout son cœur le ministre (( d'une si grande vengeance, si, étant humble « disciple de FEglise par la foi, il eut suivi les <( règles de la morale*. »
L'entretien avec M. de Saci n'a pas libéré Pascal de l'influence de Montaigne et de la tentation de faire du scepticisme le chemin pour conduire à la foi. Sans professer ouvertement le traditionalisme, il lui arrive de donner des gages aux partisans de cette doctrine. Il admet bien qu'il y a un usage naturel de la raison, et il a écrit des pages qu'on n'oublie pas lorsqu'on les a lues sur les conditions et la méthode de la science. Il demande seulement que la raison reconnaisse qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent, et qui sont du domaine de la foi. Il ne nie pas absolument, du moins il ne nie pas toujours, que la raison naturelle puisse avoir quelque idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme; mais il ajoute que « cette a connaissance sans Jésus-Christ est inutile et
* fltid.. page 559.
LE TRADITIONALISME
(( Stérile. » C'est pourquoi les puissants appels à la raison, au cœur, à la conscience, qui font la force et ont fait l'originalité de son apologie, ont pour but de conduire au Christ, dans lequel se trouve la seule lumière vraiment utile. En tant qu'il s'en tient là, il s'éloigne du scepticisme de Montaigne. Mais il lui arrive de céder au plaisir de voir « la superbe raison froissée (( par ses propres armes ; » alors il conteste à cette superbe raison tout pouvoir pour s'élever à la connaissance de Dieu, et le sentiment de cette impuissance est pour lui un moyen de conduire à la foi. Il affirme alors, et d'une manière très positive et avec insistance, que nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, que connaître Dieu sans Jésus-Christ est impossible^ C'est positivement la thèse du traditionalisme. I^a raison est impuissante à discernerle |>rin<ipe de l'univers ; la tradition religieuse seule peut nous instruire à cet égard.
Ce qui est plus grave encore, c'est la disposition d'esprit qui porte Pascal à nier qu'il existe dans la conscience un sentiment naturel de justice. De la diversité des opinions morales, selon les temps et les lieux, il ne conclut pas seulement que la conscience est plus ou moins
» Edition Faugère II, .iie, 317.
LE TRADITIONALISME
éclairée, mais qu'elle ne possède aucun moyen de distinguer ce qui est juste de ce qui ne Test pas. Pour lui, par moments au moins, il n'y a de justice que « celle que Dieu nous a voulu « révéler ^ » Cette thèse est celle du pur traditionalisme; et ce n'est pas sans un sentiment douloureux qu'on voit Pascal contredire les notions les plus claires du cœur et de la cons- <ience, en attribuant à la justice que Dieu nous a voulu révéler, la damnation éternelle des enfants morts sans baptême, ce qui, comme il le reconnaît, est «absolument contraire aux règles «de notre misérable justice 2. » Notre justice est misérable parce que « nous sommes naturelce lement incapables de vrai et de bien. »
Il ne s'agit pas ici d'apprécier dans son ensemble et ses tendances générales l'apologétique de Pascal, que personne n'admire plus que moi, mais de signaler la tentation à laquelle il cède parfois, d'appeler le scepticisme au secours de la foi religieuse. Il est remarquable qu'il n'ait pas été arrêté dans cette voie par les déclarations positives de ces Saintes Ecritures dont il faisait une étude si sérieuse. Quand il refuse à
* Edition Faugère II, 129.
^ Edition Faugère II, 105. Les mots sans baptême ne sont pas dans le texte, mais sont très certainement dans la pensée de l'écrivain.
LE TRADITIONALISME
LE TRADITIONALISME
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la conscience la possession crauciin principe naturel de justice, n ouhlie-t-il pas raffirmation <le Tapôtre que les pensées des gentils les accusent ou les défendent parce que leur conscience leur rend témoignage et qu'ils ont une loi écrite dans leurs cœurs * ? Quand il écrit que <( jamais auteur canonique ne s'est servi de la (( nature pour prouver Dieu 2, » n'oublie-t-il pas la déclaration du Psalmiste que « les cieux race content la gloire de Dieu et que l'étendue fait « connaître Touvrage de ses mains®?» N'oubliet-il pas la parole si claire de Saint Paul que les perfections de Dieu se voient comme à Toeil dans ses ouvrages*? L'oubli est étrange chez un écrivain qui avait étudié si profondément les Saintes Ecritures; il faut l'attribuer à un reste de Tinlluence de Montaigne dont Saci n'avait pas réussi à le libérer entièrement.
On ne doit i)as oublier que, dans l'état où les écrits de Pascal nous sont parvenus, on risque |)arfois de prendre pour l'expression de sa propre pensée des notes qui ont un autre caractère, ([ui peuvent même être des objections auxquelles il se proposait de répondre; mais il faut
* Romains II, 15.
* Edition Fau^ère II, llfi.
* Psaume XIX.
* Romains I, 20.
malheureusement reconnaître que ce qu'il dit au sujet de la justice paraît bien l'expression vraie de sa pensée.
Le traditionalisme n'a plus aujourd'hui de très notables représentants. Ce n'est pas dans les intérêts de la foi que les sceptiques contemporains cultivent les semences du doute. Cette tendance subsiste toutefois dans un certain nombre d'esprits, et il n'est pas inutile d'en signaler le danger. Un catholiejue élève d'un séminaire, un protestant élève d'une école de théologie, ont été instruits par des apologistes imprudents qui leur ont enseigné qu'on ne peut avoir, en dehors de la tradition de l'Eglise ou des textes de l'Ecriture, aucune lumière sur les vérités religieuses. Un doute s'élève dans leur esprit sur un point quelconque de l'enseignement qu ils ont reçu. Si le doute persiste, que va-til arriver? On leur a montré dans le scepticisme le chemin qui conduit à la foi. Leur foi se trouvant ébranlée, ils resteront dans le chemin où on les a conduits, et qui sera pour eux un chemin sans issue; les ténèbres du doute envelopperont leur pensée tout entière. Ce doute portera sur Dieu, sur l'àme, sur la vie future; il pourra même arriver que les fondements de la morale seront détruits. Il n'est pas difficile de citer des exemples de ces grands naufrages.
LE TRADITIONALISME
LE TRADITIONALISME
Le danger est sérieux; où est le remède? Dans une saine culture philosophique qui, sans pouvoir remplacer la foi, aflermira les bases de toute religion, et ne laissera pas un doute, qui aura pu porter d'abord sur un simple détail de la tradition, envahir Tesprit tout entier. Il est en particulier d une imj)ortance souveraine de mettre à Tabri des attaques du scepticisme, le fait n)oral, le sentiment de l'obligation, parce que, toutes les autres lumières étant éteintes ou voilées, ce sentiment demeure comme le lumignon qui fume encore, et qui peut devenir le moyen du retour de la lumière.
Bien que ceci s'éloigne un peu de l'objet direct de mon étude, je tiens à constater que le traditionalisme qui dénie toute valeur aux fonctions naturelles de l'esprit humain est contraire à la grande tradition de la chrétienté. Il est vrai qiw quelques Pères de l'Kglise et certains théologiens de toutes les époques ont soutenu la doctrine de Iluet; mais, si on étudie le mouvement général de la pensée chrétienne, on constatera que ce sont des dissidents.
Saint Justin et Saint Clément d'Alexandrie, pouvant s'appuyer sur le début de l'Kvangile de Saint Jean, formulent la doctrine du Verbe divin. Le verbe est « la lumière qui illumine tout
« homme venant en ce mondée » Cette lumière, obscurcie par les erreurs des hommes, n'a paru avec tout son éclat qu'en Jésus, qui est le Verbe fait chair ^; mais, comme l'aurore précède le soleil, quelques rayons de cette lumière ont éclairé les sages du monde païen. Ces sages n'avaient pas entendu la parole de l'homme Jésus, mais ils avaient été placés sous l'influence de ce Verbe divin dont l'union avec la nature humaine a fait de Jésus de Nazareth l'homme-Dieu. Jamais cette influence n'a totalement manqué à l'humanité. Saint Clément écrit : « Dieu, dans (( tous les temps, a fait pleuvoir sur les hommes le «Verbe divin». j> La plupart des hommes ont méconnu ce don céleste, mais il en est qui ont cultivé les semences de vérité déposées dans leur raison. C'est pourquoi Clément recommande, à plusieurs reprises, de ne pas mépriser la sagesse des peuples païens, de s'en servir, et d'en faire une préparation à la foi chrétienne. Se trouvant en présence d'esprits étroits qui attribuaient au démon la production des pensées des sages du paganisme, il leur répond: «N'est-ce « pas une grossière inconséquence d'attribuer « à celui que l'on proclame le père du désordre
* Evangile de Saint-Jean I, 9.
* Id. I. r*.
* Stroiuates. Livre I, chapitre VH.
LE TRADITIONALISME
« et de 1 iniquité Tinvention de la philosophie, « c'est-à-dired'uneehosehonnèteetvertueuse?... « La |)hiloso|)hie qui conduit Thomme à la vertu « n^est pas l'œuvre du vice. Il ne reste qu'à c( faire remonter son orio-ine jusqu'à Dieu, dont (( la honte est le suhlime privilège \ » Il est vrai que Clément méconnaît |)arfois la portée de sa doctrine, et qu'il j)araît incliner au traditionalisme lorsqu^il entreprend de démontrer que les sages de la Grèce ont puisé leurs idées dans les livres des Héhreux ; mais cette entreprise, qui réussit peu, n^est point d\accord avec le fond de sa doctrine; elle la contredit même assez directement. Si les Grecs ont puisé dans les livres des Héhreux la part de vérité qu'ils ont possédée, ils n'ont pas été placés directement sous l'influence du Verhe divin. Si ce qu'ils ont dit de vrai se trouve dans les livres des Héhreux, l'étude de leurs œuvres n'aurait pas d'utilité pour les chrétiens, lecteurs de ces livres.
Pour en venir au temps présent, sans faire d'autres emprunts aux Pères de l'ancienne Eglise et aux docteurs du moyen âge, le traditionalisme n'est pas admis, il est même exj)licitement ou implicitement rejeté par les Fo-lises chrétiennes.
* Sti'omates. î.ivre VI, chapitre XVII.
Dans le monde protestant, il s'est bien trouvé, il peut se trouver encore des théologiens qui considèrent la Bible comme la source unique de la vérité, qui n'accordent aucune valeur aux fondements naturels de la reliirion, ou qui, s'ils doivent reconnaître, comme le faisait Calvin, « de j)etites gouttes de vérité « esparses aux livres des philosophes, » s'empressent d'ajouter que ce sont des lueurs fugitives et sans importance pour la conduite de la vie'. Le nombre des hommes qui adoptent cette manière de penser n'est pas considérable. Le cathéchisme de l'ancienne Eglise de Genève ^ distingue deux moyens d'acquérir la connaissance de la religion: la raison et la révélation, et il commence les preuves de l'existence de Dieu par celles qui sont tirées de la nécessité d'un Etre éternel, de l'ordre de la nature, et de la conscience. Le protestantisme contemporain est beaucoup plus porté à méconnaître qu'à exagérer l'importance de la tradition.
Dans l'Eglise d'Orient, la puissance relative de la raison est clairement reconnue. On lit
* Institution de la religion chrétienne. Livre II, chapitre II, article 18.
* Catéchisme ou instruction sur la religion chrétienne. Genève, librairie Cherbulie/. 18:^1. — L'église de Genève ne possède plus maintenant aucun catéchisme officiel. Chacun de ses pasteurs enseigne librement ses pensées personnelles.
dans une Exposition de la doctrine orthodoxe: « La connaissance exacte de Dieu, de sa nature, « de ses attributs, est le premier devoir imposé (( à rhomme. Pour le remplir, il doit, non seu- « lement se servir des lumières de son intelli- (( gence et des témoignages que rendent tous les (( êtres à leur Créateur, mais encore étudier les « enseignements divins contenus dans les livres « saints \ » Voilà la possibilité de la connaissance naturelle de Dieu clairement indiquée. Dans son grand ouvrage sur la théologie orthodoxe, M. Macaire, recteur de lAcadémie ecclésiastique de St-Pétersbourg, se prononce dans le même sens^. Il commence son travail par indiquer les Vêritcs [on damentales présupposées par l 'idée même de la religion, et ces vérités sont : l'existence de Dieu, la spiritualité et Timmortalité de rrime humaine. Puisque ces vérités sont les postulats de la religion révélée, elles ne peuvent pas être considérées comme en étant le produit. L Eglise romaine est encore plus affirmative, ou du moins rormule plus officiellement sa
> Exposition de la doctrine de l'Eglise catholique orthodoxe, dédiée à rimpératiice de Russie par \V. Guettée, prèlre et docteur en théologie, Paris, St-I»éteisbourg et [.ondres, 1866, page 25'*.
* La Théologie orthodoxe, traduction du russe. 3 volumes in-8". Paris, librairie Clierbuliez. 1857, 1859. 1860. — Voir le premier volume au commencement.
LE TRADITIONALISME
pensée. On lit dans le dictionnaire de Littré: « La cour de Home a rejeté le traditionalisme, » ce qui fait probablement allusion au désaveu officiel dont les doctrines de Tabbé Bautain ont été Tobjet. Nous avons maintenant à ce sujet une décision formelle du Concile du Vatican. La promulgation faite par ce Concile de Tinfaillibilité du Pape a tellement attiré, et plus ou moins absorbé Tattention du public, qu'on a peu remarqué les décrets qu'il a rendus sur les rapports de la foi et de la raison. En voici un, approuvé par tous les Pères du Concile sans exception : a Si quelqu'un dit que le Dieu unique « et véritable, notre Créateur et Maître, ne peut (( pas être connu avec certitude par la lumière « naturelle de la raison humaine, au moyen (( des choses qui ont été créées: qu'il soit ana- « thème'. » Etre anathème, c'est être retranché de la communion de l'Eglise, pour le fait de nier une des vérités qu'elle enseigne. Ce décret a été commenté par un philosophe catholique dans les termes suivants : « L'Eglise condamne « tout fidéisme. Elle qui, sans la foi, ne serait « pas, elle commence par rejeter, comme con- (( traire à la pure essence de la foi, une doctrine
* Décrets et canons du Concile œcuménique du Vatican publiés par Mgr. Victor Pelletier. Paris, Victor Palmé, éditeur, page 153.
LE THADITIONALISME
« qui réduirait tout à la foi. L'ordre de la foi « n'est assuré que si Tordre de la raison est « maintenu '. »
Le Concile maintient la distinction établie par Saint Paul entre deux ordres de vérités. Après avoir condamné ceux qui refusent tout pouvoir à la raison naturelle, il condamne ceux qui refusent d'admettre un ordre de vérités supérieures à la raison. Cette question-là sort tout à fait du programme de mon étude dont j'ai déjà quelque peu dépassé les bornes dans les considérations précédentes. Mon but est de sicmaler le traditionalisme comme une doctrine qui nie la valeur de la philosophie déclarée incapable d'atteindre son objet, comme une tentative de faire du scepticisme le moyen d'arriver à la foi. 11 n'était pourtant pas sans intérêt de constater que ce traditionalisme est contraire à la grande tradition, et aux principales manifestations actuelles de la pensée chrétienne.
^ Ollé-Laprune. Ce qu'on sa chercher à Home. Paris, librairie Armand Colin, 1895. page 36.
LE POSITIVISME
Le scepticisme absolu, en se retirant devant les progrès incontestés des sciences de la nature, a fortifié le scepticisme philosophique qui s'attache à toutes les doctrines relatives à des objets supérieurs aux données de l'expérience. Ce scepticisme-là a trouvé son expression la plus ferme dans le Positivisme. Auguste Comte, le représentant le plus autorisé de cette doctrine, a formulé au sujet du développement historique de l'esprit humain des thèses si généralement connues qu'il suffit de les rappeler en peu de mots. Il distingue:
1. L'âge, ou l'état théologique, dans lequel l'explication de l'univers est cherchée dans Faction de volontés supérieures à la nature et à I humanité. Si ces volontés sont admises comme multiples, c'est le polythéisme. S'agit-il d'une volonté unique? c'est le monothéisme. Cet état constitue l'enfance de la pensée, caractérisée
LE POSITIVISME
par IV^xistence de la religion au sens ordinaire de ce mot.
2. L'âge, ou l'état métaphysique, dans lequel la raison, plus ou moins dégagée des conceptions de Tàge théologique, cherche Texplication de Tunivers dans des idées abstraites qui ne sont pas le résultat de Texpérience. C'est Tadolescence de la |)ensée, caractérisée par Texistence de la philosophie au sens ordinaire du terme.
'^ Vient enfin Page ou Tétat j)ositif. L'homme renonce aux conceptions abstraites de la philosophie comme aux croyances traditionnelles, pour se borner à la constatation des faits. C'est la maturité de la pensée, caractérisée par le règne exclusif de la science expérimentale.
La religion et la philosophie ont eu leurraison d'être et sont dignes de respect, pourvu qu'on les laisse dans le passé, qui est leur seule place légitime; mais elles constituent un état provisoire. La tache de la pensée contemporaine est de purger définitivement les sciences de ces éléments du passé qui ne s'y insinuent encore que trop et troublent leur pureté.
Voilà bien, sans parler delà religion qui n'est pas lobjet direct de mon étude, un arrêt de mort dûment formulé contre la philosophie, si Ton conserve à ce terme le sens qui lui a été
LE POSITIVISME
généralement attribué, dépuis le temps des plus anciens penseurs de la Grèce jusqu'à nos jours. Comte, cependant, a intitulé le plus important de ses ouvrages: Cours de philosophie positive; mais voici comment il s'exprime au sujet d'un mot qu'il emploie avec répugnance :
(( Je regrette d'avoir été obligé d'adopter, à « défaut de tout autre, un terme comme celui a de philosophie, qui a été si abusivement em- « ployé dans une multitude d'acceptions diver- (( ses. Mais Tadjectif/^rAç/V/V^ par lequel j'en mo- (( dilie le sens me paraît suffire pour faire dis- « paraître, même au premier abord, toute équi- « voque essentielle, chez ceux, du moins, qui « en connaissent bien la valeur. » Voici comment il détermine cette valeur: « En ajoutant « le mot positive, j'annonce que je considère « cette manière spéciale de philosopher qui « consiste à envisager les théories, dans quelce que ordre d'idées que ce soit, comme ayant « pour objet la coordination des faits observés, « ce qui constitue le troisième et dernier état « de la philosophie générale, primitivement (c théologique et ensuite métaphysique \ »
Cette proscription de toute théorie qui dépasse la simple coordination des faits vise spéciale-
* Cours de philosophie positive. Averti
ssement.
LE POSITIVISME
ment les doctrines relatives à un principe unique du monde, doctrines qui sont le but suprême de la philosophie. M. Littré nous en informe dans une déclaration qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de la clarté; il écrit: « La recherche d'un principe unique est un feu u follet qui s'éteint devant la science posi- « tive '. »
Le positivisme, comme le scepticisme philosophique en général, rentre dans les cadres de la philosophie, puisqu'il s'occupe des recherches de la pensée spéculative; mais il ne s'en occupe que pour en nier la valeur, en sorte que cette philosophie dite /msvV/ir est une philosophie nècratwe dans toute la force du terme. Dans les expressions dont use Auguste Comte, l'adjectif dévore le substantif. Le mot positivisme n'existait pas, ou du moins n'avait |)as d'existence officielle lorsque Comte inaugura son enseignement ; mais, l'Académie française l'ayant admis dès lors dans son dictionnaire, les positivistes n'ont plus besoin de désigner leur doctrine |)ar un nom dont le maître nuisait qu'avec regret .
Sans méconnaître la valeur intellectuelle d'Auguste Comte, il v a des raisons sérieuses
* La Philofiophie positive, revue, tome I, pa^^e 21.
LE POSITIVISME
pour ne pas adopter Topinion de M. Emile Faguet ([ui fait de lui « le plus grand penseur que « la France ait eu depuis Descartes ». » Pour bien marquer sa place dans Thistoire de la philosophie, il faut distinguer deux classes dans les hommes qui ont exercé une influence notable sur la marche de Tesprit humain. Les uns
sontdesm///rt/^i//\s', des inventeurs, qui apportent des idées nouvelles, et dont Faction a un caractère individuel prononcé. Les autres expriment avec puissance certaines tendances générales à leur époque ; ils rassemblent en un foyer commun des rayons dispersés autour d'eux ; on peut les nommer des condensateurs. La distinction n'a pas un caractère absolu ; tout inventeur utilise les conditions dans lesquelles il se trouve placé, et Fhomme qui exprime avec puissance un mouvement qui préexistait à son action augmente Fintensité du mouvement qu'il exprime. Mais, sans être absolue, la distinction est réelle, parce que les hommes dont Fœuvre a été considérable, offrent la prédominance de Fun ou l autre des éléments qui viennent d'être indiqués. Dans le monde moderne, et dans l'ordre de la science. Descartes a été Fun des plus grands, le plus grand peut-être des initiateurs.
* Revue des Deux-Mondes, du 1" août 1895.
LE POSITIVISME
Le caractère personnel de son influence est si manifeste, son œuvre est si peu le résultat du courant général des idées à son épo((ue, que les principes de la physique moderne cpril a découverts et publiés, ont été généralement oubliés après lui, et n'ont reparu, développés et confirmés, que deux siècles plus tard». Auguste Comte, au contraire, appartient à la classe des condensateurs. Son influence a été grande; mais bien qu'il existe dans ses travaux une certaine part de spontanéité individuelle, on peut constater que cette influence a été surtout le résultat de ce qu'il a formulé, à l'aide d'une vaste intelligence et d'un immense labeur, des idées cpii étaient le produit naturel du temps où il a vécu.
Quelle était la situation de la philosophie au moment où le positivisme s'est manifesté avec éclat? Après le triomphe de l'Iicole Cartésienne et les travaux de Leibniz, l'influence de Bacon, très faible au XVIP siècle, s'était fait vivement sentir au siècle suivant. On avait passé de l'idée que l'expérience est la base et le contrôle nécessaire des théories, à l'idée fort dillerente que les théories peuvent naître de la seule rencontre de la pensée avec les faits, sans l'intervention de l'activité propre de l'esprit. Avant l'œuvre
* Voir mon volume : Ut Physiffue moderne. i\eu\\èm(^ ùdii'ion. Paris, Alcan, 1890.
LE POSITIVISME
magistrale de Kant, la tendance générale de la philosophie la portait donc à ramener toute l'origine du savoir aux objets de la connaissance en oubliant le sujet. L'empirisme de Locke développe cette manière de |)enser. Il combat les idées innées en les prenant dans un sens qu'aucun philosophe sérieux ne leur a jamais attribué ; il confond la présence actuelle des idées et, ce qui est fort dilïerent, la virtualité de l'esprit capable de les produire. 11 accorde bien à la réflexion une part dans l'organisation de la science ; mais il n attribue à cette réflexion, ou conscience psychique, que la connaissance des actes de l'esprit, en méconnaissant la présence des notions et des principes de la raison, en sorte que, pour lui, l'objet total de la connaissance vient du dehors. Condillac simplifie Locke. Par son influence, l'empirisme devient le sensualisme. 11 est admis, presque à titre d'axiome par un grand nombre de philosophes et de savants, que la sensation diversement transformée est la source unique de notre savoir ^ Mais qu'est-ce que peut donner la sensation ? que pouvait même donner la réflexion de Locke? L'expression d'une réalité présente, mais au-
* Sur le passage de l'empirisme de Locke au sensualisme de Condillac. voir les Discours laïques de Secrélau, un volume ia-12. Paris, Fischbacher, pages 39 et suivantes.
LE POSITIVISME
LE POSITIVISME
cune notion de la cause ou du but des phénomènes. C est la pensée fondamentale que Comte exprime au début de son Cours, ne faisant en cela que formuler une pensée (|ui se présentait naturellement sur la voie où la philosophie était engagée. 11 écrit : «Le caractère fondamental (( de la philosophie positive est de regarder tous « les phénomènes comme assujettis à des lois (( naturelles invariables, dont la découverte préce cise, et la réduction au moindre nombre pos- « sible, sont le but de tous nos efforts, en con- « sidérant comme absolument inaccessible et « vide de sens pour nous la recherche de ce « qu'on appelle les causes, soit premières, soit (( finales \)) Il rédigeait ainsi des paroles prononcées en l<S-2(>. Kn IS.")!, un quart de siècle plus tard, il formulait de nouveau la même pensée. « Le véritable esprit positif consiste « surtout à substituer toujours l'étude des lois « invariables des phénomènes à celle de leurs « causes proprement dites, premières ou finales, «en un mot la détermination du comment à « celle dvx pourquoi^. » Que ce soit là le résultat d'un courant d'idées philosophiques fort antérieur à Comte, et dont son œuvre a été la cons-
* Cours de philosophie positive, tome I, pajçe 14 de la picmière édition.
' Système de politique positive, tome I. page 47.
tatation éclatante, c'est ce dont on peut donner une preuve bien significative.
J'ouvre un volume publié en 1793, cinq ans avant la naissance d'Auguste Comte, et j'y lis: L'expérience nous apprend que certains événements sont invariablement associés ; et de là vient ([ue, si l'un apparaît, nous attendons l'autre: mais nous ne savons rien de plus, et notre connaissance en pareil cas ne s'étend pas au delà du fait.
« Heconnaitre avec soin, constater avec exactitude ces associations d'événements qui ne sont autre chose que l'ordre même de l'univers : recueillir les phénomènes épars que cet univers nous présente et les rapportera leurs lois générales, tel est l'objet suprême de la philosophie; Bacon est le premier qui ait mis dans tout son jour l'importance de cette vérité fondamentale. Les anciens considéraient la philosophie comme la science des causes, et cette fausse idée les conduisit à une foule de spéculations qui dépassent tout à fait la compétence des facultés humaines'.)) Voilà une définition de la science purement positiviste. La recherche des causes est formellement exclue, et l'étude des lois est l'objet suprême de la
' Dugald Stewarl. Esquisses de philosophie morale, articles 3 et 4.
LE POSITIVISME
LE POSITIVISME
philosophie. C est Dugald Stewait (|ui a écrit ces lignes qu'on croirait tirées des œuvres d'Auguste Comte. 11 est vrai cpie ce disciple de Reid contredit absolument, dans le corps de son ouvrage, les règles de méthode cpfil a indiquées au début. Je rouvre le volume qui commence par proscrire la recherche des causes comme la source de beaucoup d'erreurs dans une antiquité qui s^irréte à Racon, et j'y trouve raffirmation que ridée de cause et d'eUet diirère de celle de simple succession'; j'y trouve encore que « la « simple et sublime doctrine qui rapporte à (( Taction perpétuelle d'un être su|)réme la con- « servation et le mouvement de 1 univers créé (( par sa puissance, est une doctrine à laquelle (( on ne peut opposer que des préjugés, résul- « tant de notre imperfection-. »
Ce n'est assurément pas par la simple étude de Tenchainement des phénomènes cpie lestimable écossais est parvenu à la doctrine sublime qui considère Tunivers comme la création d'une puissance infinie. La contradiction entre le programme de l'auteur et le contenu de son œuvre est criante. Rien ne montre mieux la puissance du courant (pii entraînait la philosophie vers le positivisme, que de voir les principes de cette
* Ihi(L. article 257.
* /hid., article 262.
Jl
doctrine formulés par un écrivain dont les convictions personnelles leur étaient absolument contraires.
11 est douteux que Comte eiit lu Dugald Stewart; mais il ne se donne pas pour être, dans un sens absolu, l'inventeur de sa théorie. Il se présente comme étant le continuateur de lœuvre du XVIIF siècle, et il indique ses précurseurs, au nombre desquels il cite Bacon, Hume et Diderot.
Telle est la part de la philosophie proprement dite dans la genèse du positivisme ; mais cette doctrine a d'autres sources qu'il n'est pas difficile de discerner. Je me bornerai à en indiquer trois.
I . Les progrès considérables des sciences de la nature, de la physic[ue et de la chimie surtout, et les magnifiques résultats de l'application de leurs découvertes à l'industrie, ont absorbé Fattention et captivé l'intérêt de la plupart des savants. Joulfroy écrivait en 182G : a L'étude « exclusivement heureuse des sciences naturel- « les, dans les cin([uante dernières années, a « accrédité parmi nous l'opinion quMl n'y a de a faits réels, ou du moins qui soient suscepti- « blés d'être constatés avec certitude, que ceux t( qui tombent sous les sens*. » De là un pré-
* Préface à la traduction des Esquisses de philosophie morale de Dugal Stewart, au commencement.
7fi
LE POSITIVISME
LE POSITIVISME
jugé très vivace et fort répandu qui a fortifié la direction des esprits vers l'empirisme sensualiste.
2. Une fausse appréciation de Thistoire de la philosophie se joint à riniluence exercée par les succès des sciences naturelles, pour détourner la pensée des recherches relatives à des objets cpii dépassent l'expérience. M. Ancillon avait écrit : « L'histoire de la philosophie « ne présente, au premier coup d'œil, qu'un (( véritable chaos; les notions, les principes, les (( systèmes, s'y succèdent, se combattent et « s'effacent les uns les autres, sans qu'on sache (( le point de départ et le but de tous ces mouve- (( ments et le véritable objet de ces construc- (( tions aussi hardies que peu solides. » M. Ancillon admet que ce n'est là que le résultat dun premier coup d'oeil; mais M. de Bonald, en citant ces paroles, les commente pour établir que ce doit être un résultat définitif ^ Cette vue de l'histoire me paraît être le résultat d'une étude superficielle; mais ce n'est pas le cas d'entrer ici dans cette discussion; il s'agit de constater un fait. M. de Bonald soutient sa thèse dans les intérêts du traditionalisme; il veut démontrer
* Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales. 2 volumes in-8«. Paris 1838. Voir le premier chapitre.
If
qu'on ne peut trouver de certitude qu'en ajoutant foi à une révélation primitive transmise par la parole; mais il est évident que, pour ceux qui n'admettront pas sa doctrine, ses arguments contre les recherches indépendantes de la pensée pèseront de tout leur poids en faveur du positivisme. Si on lui accorde que la philosophie est et sera le lieu de luttes toujours renouvelées, et qu'elle tourne toujours dans le même cercle, le mieux est d'en abandonner l'étude, puisque la stérilité de ses efforts démontre son impuissance. Les écrivains qui reproduisent les pensées de M. de Bonald n'ont pas I intention de préparer des disciples à Auguste Comte ; mais, sans le vouloir, ils lui en préparent.
3. A une vue fausse sur l'histoire de la philosophie se joint une erreur grave sur l'histoire des sciences de la nature. Combien de fois n'at-on pas répété, et ne répéte-t-on pas encore, (jue les sciences modernes n'ont pris leur essor et produit leurs splendides résultats que lorsque les savants ont mis de côté toute conception philosophique pour se placer simplement en présence des faits? Cette assertion, essentiellement positiviste, est absolument démentie par une étude sérieuse de I histoire. Tous les grands initiateurs des sciences expérimentales les plus avancées : l'astronomie et la physique, ont conçu
LE POSITIVISME
LE POSITIVISME
leurs hypothèses sous rinlluence de principes directeurs relatifs à la puissance qui a produit Tunivers et au mode de son action. Il suffit d'ouvrir leurs écrits pour s'en assurer', et il suffit de réfléchir sur la nature des |)rincipes qui dirigeaient leur pensée pour constater que ces principes n'étaient pas et ne pouvaient pas être le résultat de l'étude simple et directe des faits. L'histoire des sciences, comme on la fait trop souvent, est donc altérée par une erreur grave; et cette erreur a apporté un affluent considérable au courant d'idées dont le positivisme a été le résultat.
Telles sont les origines multiples de cette doctrine. Produite par des causes diverses, elle est devenue cause à son tour. Auguste Comte en précisant, en condensant des éléments qui préexistaient à son œuvre, a augmenté la force du courant qui les lui avait apportés. Son nom demeure donc justement associé aux conceptions du début de sa carrière. Si on ne peut pas le considérer comme un très grand philosophe, il faut reconnaître pourtant que son œuvre réclame une sérieuse attention.
Les Anglais, avec le sens pratique qui les caractérise, ont tiré les conséquences du posi-
* Voir mon volume : La Physiffue moderne.
tivisme ])our la conduite de la vie. Puisque nous ne pouvons rien savoir de ce qui peut exister au-dessus et au delà du monde de notre expérience, puisque toute recherche à ce sujet est frap|)ée de nullité, un homme sage se borne à régler sa conduite en vue de la vie présente et des conditions d'existence du siècle où il se trouve placé. G est la disposition d'esprit qu'exprime le mot sccularisnie, dont M. Alexis Bertrand, dans son Lexique de philosophie y donne la juste définition que voici : « Ce mot, usité <( surtout en Angleterre, désigne une tendance « plutôt qu'un système, tendance qui consiste à « regarder la vie présente comme le tout de « l'homme. » Le ])osi tivisme est le système, le sécularisme en est le résultat pratique. Après avoir exposé le système et indiqué ses origines, abordons-en l'examen.
Pour un positivisme qui, demeurant fidèle à son programme, admettrait que tout notre savoir se borne à la simple coordination des faits, la pensée constaterait des séries de phénomènes et ne pourrait s'élever à aucune théorie explicative des phénomènes observés ; ce serait la mort de la science. Un seul exemple suffira, tant il est significatif. L'affirmation des pythagoriciens, renouvelée par Copernic, que c'est la terre qui circule autour du soleil et non le
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soleil autour de la terre, fournissait une explication des phénomènes astronomiques plus simple que les explications antérieures; mais cette hypothèse n'est pas la simple coordination des faits observés, elle est même directement contraire à Texplication la plus naturelle de ces laits. La méthode positiviste rigoureusement appliquée n'aurait jamais atteint cette vérité. Les lois, selon le positivisme, sont le seul objet de la science ; mais les lois seules n'expli- ([uentrien, parce qu'elles ne font qu'exprimer le mode d action des causes. Auguste Comte écrit: « Les phénomènes généraux de l'univers « sont expliqués, autant qu'ils puissent l'être, « par la loi de la gravitation i. » La loi de la gravitation n'expliquera rien sans la présence des corps auxquels elle s'applique; et les corps sont les causes physiques des phénomènes dont la loi énonce le mode. Les lois expriment ce comment des choses auquel Comte veut réduire la pensée, et ce n'est que par la recherche du /jar quoi et du pourf/uoi que les conceptions rationnelles de la science succèdent à une connaissance purement empiricpie des phénomènes. La succession des jours et des nuits est un fait observé, que nous généralisons dans une
* Cours de philosophie positive, tome I, page lô.
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loi qui affirme la permanence de cette succession, mais l'astronomie ne se borne pas à constater et à généraliser le fait, elle en détermine la cause. Un positiviste appliquant rigoureusement sa méthode n'atteindrait aucun élément de véritable science; mais, en fait, les partisans de cette doctrine acceptent la valeur des sciences expérimentales, sans bien se rendre compte de l'écart qui existe entre leur méthode et leurs affirmations, ils s'appliquentseulement à distinguer ce qu'on sait, ou pourra savoir, de ce (ju'on ignorera toujours. Ce qu on sait, ou pourra savoir, c'est l'interprétation scientifique des données de l'expérience. Ce qu'on ignorera toujours, ce qui ne peut être l'objet que de recherches vaines et chimériques, ce sont les objets supérieurs à l'expérience, qui sont la matière des croyances religieuses et des tentatives de la |)hilosophie. Cette affirmation d'une ignorance invincible est exprimée par le néo\o^\^n\e à agnosticisme y qui a pris rang dans les discussions contemporaines de la pensée.
Voici donc la position officielle du positivisme: Ouant aux explications des données de l'expérience par l'intervention de ])rincipes supérieurs à cette expérience même, il n'affirme rien, mais il ne nie rien ; il s'abstient, il ignore. C'est en se plaçant à ce point de vue que Comte repousse
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rathéismé. Entendu clans le sens trune science
qui n accorde pas de place à Tidée de Dieu,
Tathéisme est une des bases essentielles de sa
doctrine; 1 athéisme qu'il repousse est celui qui
prétend fournir une explication de Tunivers
comme le fait le matérialisme*. M. Littré parle
dans le même sens: a En dépit de quelques
(( apparences, la philosophie positive n'accepte
« pas Tathéisme. A le bien prendre, Tathée n'est
« point un esprit véritablement émancipé ; c'est
« encore, à sa manière, un théologien; il a son
« explication de l'essence des choses.. . Ceux qui
« croiraient que la philoso|)hie positive nie ou
(( affirme quoi que ce soit sur les causes pre-
« mières ou finales se tromperaient : elle ne nie
(c rien, n'affirme rien ; car nier ou affirmer ce
« serait déclarer que l'on a une connaissance
(( quelconque de Torigine des êtres et de leur
((fin^ » Voilà ce qu'on ne sait pas; voyons
maintenant ce qu'on sait.
L'observation est la source unique de nos connaissances; mais quelle en est la nature? Entendons Auguste Comte : « La prépondérance (( de la philosophie positive est successivement « devenue telle depuis Bacon ; elle a pris au- «jourdliui, indirectement, un si grand ascen-
* Système de politufiie positive, tome I, pages '*<> à 53.
* Paroles de philosophie positi\'e, pages 31 et 33.
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« dant sur les esprits même qui sont demeurés « les plus étrangers à son immense développe- (( ment, que les métaphysiciens livrés à Tétude ((de notre intelligence n'ont pu espérer de (( ralentir la décadence de leur prétendue science (( qu'en se ravisant pour présenter leurs doc- (( trines comme étant aussi fondées sur Tobser- (( vation des faits. A cette fin, ils ont imaginé, (( dans ces derniers temps, de distinguer, par (( une subtilité fort singulière, deux sortes d'ob- (( servations d'égale importance. Tune exté- « rieure, Tautre intérieure, et dont la dernière (( est uniquement destinée à l'étude des phéno- « mènes intellectuels. Ce n'est point ici le lieu (( d'entrer dans la discussion spéciale de ce so- (( phisme fondamental. Je dois me borner à in- « diquer la considération principale qui prouve c( clairement que cette prétendue contemplation (( directe de l'esprit par lui-même est une pure (( illusion. » Quelle est la considération principale qui fournit une preuve claire que distinguer l'observation des faits psychiques des données de l'observation faite au moyen des sens est une pure illusion? La voici: (( Par une « nécessitéinvincible, l'esprit humain peut obser- (( ver directement tous les phénomènes, excepté (( les siens propres. Car par qui serait faite (( l'observation?.... L'individu pensant ne saurait
LE POSITIVISME
« se partager en deux, dont l'un raisonnerait, « tandis que Tautre regarderait raisonner. L'orc( gane observé et l'organe observateur étant, (( dans ce cas, identi(jues, comment Tobserva- « tion pourrait-elle avoir lieu ^* » Voilà Tidée que, dans la conscience que Tesprit a de soi, il est à la fois sujet et objet, absolument niée. Cette idée est cependant le résultat de la plus certaine, de la première de toutes nos expériences, de l'expérience qui est la condition de toutes les autres.
La science se borne donc à l'étude des phénomènes matériels révélés par les sens. M. Littré le reconnaît expressément; il écrit: « La science « positive ne connaît dans le monde à elle acces- « sible que de la matière et des |)ropriétés de la «matière"*.)) On le comprend puis([ue, dans l'opinion d'Auguste Comte, les phénomènes psychiques se réduisent aux fonctions d'un orf^ane observateur.
C est donc là le matérialisme? Non. Le matérialisme affirme que la matière existe seule, et que son étude nous met en présence du principe universel. Le positivisme, sous la forme que lui donnent M. Littré et son maître, affirme que les [)hénomènes matériels sont seuls
' Cours (fe philosophie positive, tome I. patres .'J* à 06. "'' La Philosophie positive, revue, tome I, pa^e 21.
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l'objet de notre science, seuls l'objet d'une observation réelle ; mais, comme il ne sait rien du principe universel, il n'affirme rien, il ne nie rien à son égard.
Telle est, je le répète, la position officielle du positivisme; mais cette position est instable, parce qu'elle contredit directement les besoins de la raison. Aussi, sous l'empire de ces besoins, la doctrine subit une double transformation ^ A la formule : «Au delà des données de notre expérience nous ne savons rien, » succède cette autre formule dont le contenu est très difTérent : «Au delà des objets de notre expérience il n'existe rien ; » c'est la première transformation; voici la seconde: «Les éléments de la raison existent dans l'esprit de ceux qui les nient; et la pensée éprouve le besoin de leur donner un emploi. » On voit alors lesnotions les plus spécialement métaphysiques appliquées à l'objet de l'expérience; et le positiviste devient métaphysicien à son insu et malgré lui. Mais, si Ton admet avec Comte qu'il n'y a d'observation valable que l'observation extérieure,
* J'ai déjà fait usage des considérations qui suivent dans mon volume la Définition de la philosophie, pour établir que les adversaires de la philosophie sont presque toujours conduits par les tendances de la raison à émettre les thèses d une philosophie inconsciente.
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et si Ton en conclut avec Littré que la matière et ses propriétés sont le seul objet de la science, dès le moment où la négation remplace le doute, on entre pleinement dans le matérialisme. V^oici à cet égard deux exemples véritablement typiques.
Dans un livre dont les éditions et les traductions se sont multipliées, le docteur Buchner écrit: « Nous ne sommes pas capables de nous « faire une idée, même approximativement, (( (Véternel, cVinfini, parce que notre esprit ren- « fermé dans les limites des sens par rapport à « l'espace et au temps, ne saurait franchir ces « bornes pour s'élever à la hauteur de cette « idée. » Il serait naturel de ne faire aucun usage d'idées que notre es|)rit ne saurait atteindre. Cependant, au bas de la page où se trouvent les paroles qu'on vient de lire, paraissent ces autres paroles de Czolbe, approuvées par l'auteur qui les cite: « Il n'y a pas seulement « toute raison expérimentale qui nous manque, « pour admettre que la matière et l'espace ont « eu un commencement, qu'ils peuvent être (( changés ou détruits, on ne peut s'en faire une « idée. C'est pourquoi il faut que la matière et « l'espace soient éternels \ » et ailleurs: « les
* Force et matière, traduclion française doGainpcr approuvée par l'auteur, Leipzig 1863, page 181.
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(( lois qui déterminent l'activité de la nature (( sont éternelles et immuables ^ ; » et dans la table du volume : Infini de la matière,
M. Moleschott, dans un livre fort connu, enseigne que toutes nos idées viennent de l'expérience sensible seule, en sorte que notre science n'est que « l'expression abstraite de la somme (( des faits conquis par les sens de l'homme 2. » Cela ne l'empêche pas de dire que la matière est douée dimm Habilité, que le mouvement est éternel^ y et que « les lois de la nature sont « l'expression la plus rigoureuse de la néces-
« site*. ))
Voilà deux auteurs qui acceptent le positivisme dans ses données fondamentales. Ils affirment que les données de l'expérience sont la limite de notre savoir, qu'il n'y a de valable que l'expérience sensible, et ils appliquent à l'objet des sens les notions les plus transcendantes de la métaphysique: les idées de l'infini, de l'éternité, de la nécessité. Il leur serait cependant plus que difficile d'indiquer quel est celui de nos sens par lequel ces idées ont pénétré dans
' Ihid., page 33.
* La circulation de la vie, traduction Gazelle, 2 volumes de la Bibliothèque philosophique de Germain Baillière, Paris 1866, tome I, page 10.
' Ihid., page 29.
* Ihid., page 6.