‹ Les pièces de théâtreChapitre 2 sur 170 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

ment, nous révélerons à plusieurs, aux familles, aux prêtres, aux hommes d'action, aux puhlicistes catholiques un mal dont les tenants et trop de dupes s' obstinent à cacher ou atténuer la gravité.

Nous mourons de ne pas savoir, a-t-on dît récemment. C'est vrai pour la presse et pour beaucoup d'autres choses ; c'est vrai pour les pièces de théâtre. Si nous cherchons à savoir et si nous nous résignants à voir, nous nous déterminerons à une action plus méthodique et plus vivifiante.

C'est notre espoir et la pensée inspiratrice de ces quelques pages.

Quelle que soit leur fortune, elles obtiendront au moins, en raison de leur sincérité^ les suffrages de ceux qui ont à cœur la restauration de la foi et l'extension du régne de Dieu dans le monde.

C'est à eux qu£. nous les dédions, avec prière de les propager et au besoin de les défendre.

L'abbé LOUIS BETHLÉEM

/IperçU Gér)éFaI

Nous n'entreprenons pas ici une étude complète sur le théâtre. Il ne s'agit donc pas de rechercher si, selon le vœu de M. Villemain, il ne pourrait pas devenir le plus noble plaisir des hommes assemblés; ni d'apprécier la Uttérature dramatique du moyen âge ou des grands classiques, ni surtout de critiquer et blâmer les œuvres qu'ont inspirées la foi chrétienne, le souci de l'éducation, et la saine gaité française. Il s'agit du théâtre tel que l'a fait le monde maudit par l'Evangile. Nous envisageons tout ensemble ses caractères essentiels, communs à toutes les époques et à tous les pays, et les hardiesses dont l'a doté la licence contemporaine.

Or, après avoir longuement étudié et mûrement réfléchi, nous ne craignons pas d'affirmer que dans ce sens, le théâtre a toujours été et est devenu de nos jours plus encore un des agents les plus puissants de perversion. Pour le prouver, nous citerons des témoignages et des faits.

Les témoignages que nous invoquons ne sont pas des arguments nouveaux. Ils ont été souvent exploités. Mais ils restent si vaguement connus ou si méconnus surtout chez les mondains qui nous liront; et d'autre part, ils offrent sur cette

question des actualités si saisissantes, de si graves enseignements et des lumières si éclatantes, qu'on nous pardonnera de les rappeler, ou plutôt qu'on ne nous pardonnerait pas de les avoir négligés.

Les Pères de l'Eglise et les écrivains ecclésiastiques expriment et motivent leur réprobation avec une telle force, qu'il est impossible à tout homme de bonne foi, de récuser leur autorité et de dénier leur expérience.

C'est TertuUien : <( Ailleurs, on réprouve l'obscénité des allusions et l'indécence des équivoques; au théâtre, on les pardonne, on les approuve; on en rougirait dans sa maison, là on en fait un trophée. Si nous ne devons avoir que de l'horreur pour toute impureté, nous est-il permis d'aller entendre ou voir ce qu'il nous est défendu d'exprimer ou de faire ? Le spectacle nous est interdit par le seul fait de l'interdiction de toute action et de toute pensée déshonnêtes. »

C'est Saint-Cyprien : (( Il y a des vices qui font la honte publique, et c'est au théâtre qu'on se plaît à les voir. Ailleurs, ils se cachent dans l'ombre, ici ils s'étalent au grand jour... La tragédie enseigne l'adultère en les mettant sous les yeux; la comédie expose à vos regards les manèges impudiques, les jeux bouffons, le scandale affreux donné par des pères, tantôt imbéciles, tantôt dé-

bauchés, toujours tournés en dérision. Non, vous ne pourriez sans honte ni répéter ce que l'on dit, ni raconter ce que l'on fait. »

C'est Lactance, Saint Jean Chrysostome, Saint Augustin, Salvien, Saint Nil, Saint Ephrem, Saint Isidore, Saint Pierre Chrysologue, Saint Bernard, Saint Thomas d'Aquin qui, selon Bossuet résumant leur doctrine, s'accordent tous à blâmer le théâtre.

Si l'on préfère entendre sur ce sujet des voix plus modernes, d'autres hommes dont la sagesse égale le talent, qu'on écoute les grands auteurs chrétiens, et principalement ceux qui vivaient au beau siècle dramatique.

Qu'on Use Bourdaloue et son sermon sur le Caractère du Chrétien et sur les Divertissements du monde; Fénelon dans sa Lettre à l'Académie; Masillon dans son sermon sur le petit nombre des élus et dans ses Pensées diverses.

Qu'on consulte l'abbé Clément, Sermon sur les spectacles, tome II, page 187; Le Père Lenfant, Le christianisme et le monde, sermon, tome III, page 444; La Colombière, tome III, page 74; l'abbé de Beauregard, page 39; Montargon, Dictionnaire apostolique, tome XII, page 658; Besson, Décalogue, tome II, page 109; etc.

Qu'on écoute enfin l'Eglise par ses conciles, ses canons, ses évêques et ses théologiens... et qu'on

réfléchisse à l'importance considérable de pareils jugements portés par de telles assemblées et de tels hommes.

Si ce n'est pas suffisant, qu'on parcoure les auteurs profanes, ceux de l'antiquité, Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, Tacite, Juvénal...

Ovide lui-même qui n'est pas suspect d'austérité, écrit dans les Tristes, quelques lignes qu'on croirait rédigées par un honnête critique d'aujourd'hui, au sortir d'une centième au Palais-Royal, au 'Vaudeville ou à la Comédie française : « Qu'y voit-on, dit-il, sinon le crime paré des plus belles couleurs ? C'est une fem.me qui trompe son mari et se livre à un amour adultère ?... Cependant un père et ses enfants, une mère et sa fille, de graves sénateurs se plaisent à ce spectacle immoral, répaissent leurs yeux de cette scène impudique. Plus l'intrigue est conduite avec art, plus le théâtre retentit d'applaudissements; plus la pièce renferme de corruption, plus le crim.e de l'auteur est récompensé ». {Tristes, I. 3).

L'antiquité a pu se tromper peut-être et il est trop tard pour parler encore d'elle. Abordons les modernes.

C'est Nicole dans ses Essais de morale et dans son ouvrage Les imaginaires et les visionnaires :

<( Qu'apprend-on au théâtre, écrit-il ? On y apprend à se dégoûter des vrais biens et à n'en avoir que de faibles idées. On y apprend à juger de toutes choses par les sens, à ne regarder comme bien que ce qui les satisfait, et à ne considérer comme réel que ce qui les frappe. On y apprend enfin deux choses également funestes: l'une, à s'ennuyer de tout ce qui est sérieux, et par conséquent de tous ses devoirs; l'autre, à trouvgr cet ennui insupportable et à en chercher le remède dans la dissipation. Le premier de ces désordres est un obstacle à toutes les vertus ; le second, une entrée à tous les vices. »

C'est Bayle déclarant que « les pièces de théâtre, loin de corriger les désordres, sont capables de les inspirer tous » [Dictionnaire philosophique).

C'est Voltaire avouant que « presque toutes les pièces sont dangereuses, parce que celles qui ne respirent pas l'amour profane, excitent les sentiments les plus violents d'ambition, de vengeance, de perfidie et de cruauté. »

C'est Rousseau qui, mettant pour une fois au service de la vérité sa plume si pernicieuse, instruit dans sa fameuse Lettre à d'Alembert le procès des spectacles... : <( Le théâtre qui ne peut risn pour corriger nos mœurs, peut beaucoup pour les altérer. En favorisant tous nos perxChants, il donne un nouvel ascendant à ceux qui nous dominent. Les continuelles émotions qu'on y ressent nous énervent, nous affaiblissent, nous rendent plus

incapables de résister à nos passions, et le stérile intérêt qu'on prend à la vertu, ne sert qu'à contenter notre amour-propre, sans nous contraindre à la pratiquer. »

Il y a mieux: ce sont les aveux mêmes des auteurs dramatiques. On les admire quand ils commettent leurs fautes; qu'on les croie quand ils les confessent.

Quinault s'est repenti dans les bras de Bossuet d'avoir écrit pour le théâtre ; La Mothe a abjuré ses succès; Corneille n'a pu trouver, même en traduisant V Imitation de Jésus-Christ, un remède assez fort pour calmer les remords de sa noble conscience; Gresset, l'auteur de Méchant, déclare qu'après avoir écouté la voix salutaire du devoir, il ne lui reste plus qu'à témoigner publiquement son repentir ; Racine essaya de faire oublier Phèdre en composant Athalie.

Voici enfin un contemporain, Alexandre Dumas fils. Dans sa préface de La Princesse Georges, il s'exprime ainsi :

(( Cher public, « Il y a vingt ans que nous avons fait connaissance, et nous n'avons pas encore eu à nous plaindre sérieusem.ent l'un de l'autre. Ce n'est pas cependant que quelques esprits jaloux de cette bonne et longue entente n'aient essayé de semer les mauvais propos et la discorde entre nous, tout

récemment encore, au sujet d une Visite de noces et de l'ouvrage ici présent. On t'a crié plus que jamais: N'y va pas; c'est immoral. Heureusement, toi et moi sommes habitués à ce mot-là depuis que nous sommes en relations, et, cette fois comme les autres, tu es venu voir de quoi il s'agissait; tu y es même retourné, et, comme on insistait, tu as couru avec tes amis, avec ta femme, avec ton fils. Tu n'y as pas mené ta fille ; tu as eu raison. Il ne faut jamais mener sa fille au théâtre, disons-le une fois pour toutes. Ce n'est pas seulement l'œuvre qui est immorale, c'est le lieu. Partout où l'on constate l'homme, il y a une nudité qu'il ne faut pas mettre devant tous les regards, et le théâtre ne vit, plus il est élevé et loyal, que de cette constatation. Nous avons à nous dire là, entre grandes personnes, à qui la vie réelle en a déjà appris long, nous avons à nous dire des choses que les vierges ne doivent pas entendre. Finissons-en donc avec l'hypocrisie de ce mot: C'est immoral, qui ne saurait s'adresser à nous, et sachons bien que, le théâtre étant la peinture ou la satire des passions et des mœurs, il ne peut jamais être qu'immoral, les passions et les mœurs moyennes étant toujours immorales elles-mêmes. »

Nous n'ajouterons rien à un tel jugement signé d'un tel nom.

Si, de l'aveu de M. Alexandre Dumas fîls, le théâtre ne peut qu'être immoral; si l'on voit et si l'on dit, en ce mauvais lieu, des choses que les

vierges ne doivent ni regarder ni entendre ; si enfin il ne faut jamais y mener sa fille, ni ses fils ; n'est-il pas évident que ce plaisir suspect est incompatible avec une vie pieuse et avec l'austérité de la morale chrétienne ?...

La démonstration est péremptoire ; nous ne pouvions mieiux trouver pour clore cette première partie de notre argumentation....

Ces paroles autorisées donnent au moins à réfléchir. Qui pourrait ne pas trouver d'inconvénients ou de mal là où les païens en ont découvert ? Qui pourrait justifier ce qui a paru coupable ou désastreux à tant de philosophes qui par ailleurs prêchèrent une morale libertine ? Qui pourrait se flatter de connaître mieux les effets des spectacles que ceux-là même qui ont consacré toute leur vie à les préparer ? Quel est enfin l'amateur de théâtre qui refuserait d'écouter ses pères et docteurs les jours où laissant leurs rôles et leurs personnages, ils parlent eux-mêmes de sang-froid la langue de la sagesse ?

Sûrement, nos lecteurs ne se refusent pas à croire et tous ces témoignages sont croyables. Ils aiment cependant à voir et c'est pourquoi, nous tenons à leur exposer maintenant quelques faits.

Nous avons cherché en vain un sentiment noble.

me institution utils et bienfaisante, une idée juste, me loi respectable que le théâtre n'ait pas bafoué, ttaqué ou ridiculisé ; un désordre, un vice, un raffiement d'infamie qu'il n'ait pas dépeint, excusé, léalisé ou glorifié. Tout ce qui est beau, bon et rand a été déshonoré ; tout ce qui est bas et lalsain a été auréolé.

L'amour est le fonds commun de toutes les ièces, de celles oii l'on pleure, comme de celles ù l'on « se tord )>.

Cette passion considérée en elle-même, et dans on principe qui est la loi divine, est éminenmicnt ram»atique. Les anciens et les tragiques du siècle lassique l'ont abondamment exploitée. Ils l'ont nimée de leur souffle, ils l'ont purifiée, ils l'ont randie et embellie. Leurs œuvres sont dans toutes îs mém.oires; et sans prétendre toujours à être ne morale en actions pour la jeunesse, elles restent ependant une école de respect. Du moins, quand lies ont dépeint sous le nom d'amour « ce feu bscur, douloureux et brutal qui s'allume au conict des impures beautés » elles ont selon le mot e Racine parlant de Phèdre, employé des « cou- ;urs qui en font connaître et haïr la difformité. »

Tout autres sont les pièces du théâtre contemorain.

Elles roulent entièrement sur l'amour extrava- ;ant, fou, sensuel, calculateur, mystique. Il y prend )utes les form.es. Le théâtre est son temple, il en si le Dieu ; on l'y adore. II est revêtu de toutes les

splendeurs, même s'il est de la fange; il purifie Marion, il attendrit Lucrèce Borgia, il tue, il se traîne dans l'adultère, il plaide son innocence éternelle, il pérore, il se canonise.

II est enfant de Bohême et ne connaît pas de lois : qu'il soit en des circonstances très rares, honnête et légitime, qu'il soit l'expression des plus bas instincts, il doit être toujours bon. « II faut aimer n'importe qui, n'importe quoi, n'importe comment, pourvu qu'on aime » dit Madame Aubray.

Il faut aimer : c'est un droit, et c'est ce qui s'appelle dans la langue contemporaine le droit au bonheur. C'est la morale nouvelle, celle qui, dans notre société émancipée, doit remplacer la monale traditionnelle basée sur la soumission à la loi chrétienne et l'idéal du bonheur dans l'avenir supraterrestre. Elle est issue du romantisme, elle a été prêchée par George Sand, Ibsen, Nietzsche, etc; elle s'épanouit dans le théâtre des auteurs les plus applaudis.

II faut aimer: car la passion est non seulement un droit individuel dont l'exercice ne doit connaître aucun obstacle, mais elle est aussi une fatalité, Hernani est fataliste:

Je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé, Agent aveugle et sourd des mystères funèbres.

Madame Aubray est fataliste : « II n'y a pas di

méchants, pas de coupables, pas d'ingrats, dit-elle, il n'y a que des malades, des aveugles et des fous.»

Les héroïnes de Paul Hervieu sont fatalistes : les femmes qui cherchent leur vie en dehors du foyer ne sont pas des coupables, elles sont des malheureuses.

La fatalité domine le théâtre contemporain, non pas le Destin antique, mais ce Destin, cette Nature moderne qui supprime radicalement le devoir, la conscience, la liberté, la responsabilité, le péché, eu un mot, toutes les bases de la morale.

II faut aimer, et de suivre cet instinct, n'est pas seulement un droit, et une nécessité inéluctable, c'est aussi un devoir. C'est trop peu pour nos auteurs d'avoir poétisé la séduction et excusé l'amour coupable; ils ont méprisé le précepte de Boileau :

...que Tamour des remords combattu

Paraisse une faiblesse et non une vertu.

Ils ont foulé aux pieds toutes les lois de la pudeur.

L'audace des exibitions scéniques dépasse aujourd'hui toute imagination : les petits théâtres, et les grands, ceux qui sont subventionnés par l'Etat et par les villes, la Comédie française elle-même le plus fréquemment sont, sous des formes diverses et presque au même degré, l'école du soir de tous les vices.

Les écrivains les moins prudes et les mieux

avertis sont effrayés de tant de hardiesse. Le critique du journaLquotidien des tliéâtres déclarait dernièrement encore qu'il a rougi de honte; Le Temps adresse aux auteurs ses protestations indignées; et M. Lârroumet écrivait il y a quelques années : (( Il importe surtout d'arrêter notre littérature dramatique sur une pente au bout de laquelle elle tomberait à plat dans l'ordure. Une rivalité sans^ scrupule vers le succès excite la plus triste émulation de pornographie. La santé du tem.pérament national en est compromise. »

Il faut aimer <( n'imiporte qui, n'imiporte quoi, n'importe comm.ent ». Et la passion des affamées du plaisir, pour être animale, n'en est pas moins agrandie par une âme dont les aspirations sont sans mesure. Ce qu'il nous faudrait, disait Théophile Gautier, c'est que l'on inventât un péché capital de plus. Personne ne saurait dire ce que peut produ're de désordres et de turpitudes une pareille formule au service du progrès et entre les m.ains de nos auteurs dramatiques.

De l'apologie de l'amour libre à la réhabilitation de la fem.me perverse, il n'y a qu'un pas. Car faire de cette passion aveugle une vertu, c'est déjà gloiifier l'âme qui s'y abandonne.

Le XVIIP siècle avait déjà porté la courtisane à la scène, miais il n'avait jamais songé à lui offrir une auréole. Aujourd'hui, les fem.mes tom.bées et

APERÇU GENERAL l3

souillées envahissent la scène, comme elles envahissent la vie parisienne. Elles y sont représentées, par le fait même de leurs entraînements, douées de générosité, de noblesse, d'amour, de dévouement et de sublime héroïque, sanctifiées par la vertu de leur coupable amour. Ainsi les considèrent Eugène Sue, G. Sand, Victor Hugo, Dumas, et les écrivains russes. Dans Becque et chez beaucoup d'autres, elles sont les types de la Parisienne. Dans la vie réelle, leur sort a subi la même évolution : les unions libres et éphémères sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus facilement acceptées.

Il était impossible que dans un tel milieu, le ma* riage fut épargné. La chose est pour tous évidente ; et c'est pour ne rien omettre d'essentiel que nous nous y arrêtons un peu.

Aux yeux de l'Eglise et devant la société, le mariage est sacré. De tous tem.ps et chez tous les peuples, il a été entouré de respect. Le théâtre l'a outragé dans tous ses éléments. Après en avoir fait, chose supportable, l'aboutissant de ses intrigues, il l'a attaqué dans son principal sujet, dans le sentiment qui en garantit la durée et en constitue le charm.e, et enfin dans son indissolubilité.

Il semble qu'au théâtre l'am.our conjugal ne peut pas exister. Cet amour s'appuie sur l'estime, sur la raison et sur la foi, il a l'éclat doux et constant

de la vertu. Il n'est pas fait de fièvre, de folie et de crimes, donc il est impossible.

Et par conséquent, les hommes engagés dans ces liens légitimes et nobles, ne peuvent être que des tyrans, des gens grossiers et bourrus, moins poétiques que l'amant à coup sûr; des gens qu'il est permis et bon de dénigrer et de tourner en dérision, quand ils sont victimes d'infidélité... Les comédies de Molière sont pleines de ce genre de plaisanteries et les vaudevilles de notre siècle leurs doivent la plus grande part de leurs succès.

Cette conception du mari tyran et de la femme vassale devait aboutir à la proclamation de la nécessité du divorce. C'était la pente fatale: les auteurs dramatiques s'y engagèrent à fond. <( Pendant vingt ans, dit René Doumic, ils nous attendrirent sur le sort des malheureux époux rivés à leur chaîne, soupirant vainement vers la délivrance, éternels exilés de la terre promise. » Ils fam.iliarisèrent ainsi le public avec l'idée du divorce, et préparèrent l'opinion à accepter la législation qui en introduisit dans nos mœurs le principe et la pratique.

La loi Naquet n'a pas arrêté leur campagne : elle a stimulé leur ardeur et comme il faut toujours du nouveau, et toujours de l'audace, le théâtre renchérit sur ses prétentions antérieures et réclame l'union libre... Il est tombé dans la déliquescence et la pornographie.

C'est la famille tout entière, dans son organisme et dans son âme, qui souffre des ruines auxquelles collabore le théâtre.

On sait, mais il n'est pas superflu de rappeler l'influence considérable qu'ont exercée à ce point de vue les œuvres de Molière. Le grand auteur comique doit être rangé parmi les ennemis les plus mortels et les destructeurs les plus impies de la famille chrétienne, parce qu'il a contribué à ruiner le prestige de l'autorité paternelle.

Il a été dépassé : tous nos écrivains qui ont encouragé, préconisé et encensé l'adultère, le divorce et la révolte amoureuse n'ont point sa célébrité, mais ils ont hérité de son influence et fait fructifier l'héritage.

jj. * jt.

On voit combien tout cela est immoral et antichrétien, dit Paul Barbier dans son excellent opuscule Le théâtre. Mais ce n'est pas tout. Comme d'une part le théâtre veut être le miroir où se reflète une époque, et que de l'autre, il ne peut aboutir au succès et aux bénéfices qu'en flattant les idées en vogue, il faut s'attendre à le voir exposer et préconiser toutes les folies du temps présent.

Or,rune de ces folies les plus abjectes,c'est l'anticléricalisme. Il y a le théâtre anticlérical: tantôt il combat les doctrines, les hommes et les institutions de la religion, d'une manière ouverte: tels Le foyer et La Bigote, pour ne citer que des exemples récents. Tantôt, il révèle rIus d'ignorance

et de sottise que de haine : les pièces qui touchent à la religion sont presque toutes des chefs-d'œuvre d'ineptie.

Nous constaterions la même légèreté, les mêmes inconsciences, et le même anarchisme, si nous passions en revue les pièces qui traitent du patriotism.e, de la justice et de la question sociale, des rapports entre maîtres et domestiques, patrons et ouvriers.

Là, comme ailleurs, les dramaturges soufflent autour d'eux le même air qu'ils respirent. Dépourvus de toute doctrine et ambitieux du succès avant tout, ils flattent les masses et les perdent. Selon le mot de François Veuillot dans Les Prédicateurs de la scène, il n'est tempérament si robuste et si sain qui, plongé dans une atmiOsphère oii la fièvre règne à l'état endémJque, n'en ressente au moins quelques frissons.

Cette réflexion qui explique partiellement l'attitude des maîtres du théâtre, se vérifie complètement dans la m^entalité du public qui fréquente depuis longtemps leur école. Ce public qui est dans une certaine mesure tout le public, souffre de la fièvre; et c'est le théâtre qui a contribué à ruiner sa santé morale. Car c'est le théâtre qui a développé le mauvais goût littéraire, le besoin d'émotions morbides et excessives, et une sorte

de déséquilibre mental, qu'on a appelé l'histrionisme ou le cabotinage.

(( Il y a dans les mœurs de ce temps, disait Barbey d'Aurevilly vers 1866, un phénomène qui va tous les jours grandissant davantage et qui, présentement, touche au monstrueux. C'est ce qu'on peut appeler l'histrionisme, ou l'amour du théâtre et des choses du théâtre. »

L'histrionisme dont parle ici le cruel censeur,, détermine dans la masse qu'il affecte le besoin d'ém.otions morbides et excessives, le m.auvais goût littéraire et une sorte de déséquilibre m.oraî formé lui-même de divers éléments.

Il suffit de jeter les yeux sur la société actuelle pour constater que ce phénomène a pris de no? jours des développements inquiétants. La vie de rêve que mènent les oisifs et les fem.mes ; la recherche inconsidérée du pittoresque, du théâtral et de I* mise en scène dans les affaires et les relations; le goût du «bluff» et la pose ; la fringale des émotions basses que l'on cherche à assouvir dans les saîhs de cour d'assises ou autour de l'échafaud; le "ucces prodigieux qu'obtiennent dans le peuple mêim^ les journaux spécialisés dans le théâtre ; la place qu'occupent dans les conversations, dans les acclamations de la foule les acteurs et les actrices, réputés à l'envi des généraux les plus braves et des p'uscélèbres philanthropes ; l'émotion qui secoue tout un peuple à l'annonce d'une nouveauté dramatiqueou à la disparition d'un comédien ; voilà • autant

de faits qui montrent le furieux amour qu'éprouve pour le théâtre la génération actuelle.

Cette frénésie, c'est au fond le besoin de sensations violentes et physiques. La foule va au théâtre pour sentir, et le théâtre lui sert à souhait tout ce qui peut la satisfaire: les numéros de cirque, des spectacles de sang, d'atroces vengeances, des raffinements de cruauté. Le 20 Novembre 1909, au grand Guignol, on joua de la guillotine, jusqu'au déclic...

Il est à peine nécessaire de faire remarquer que de pareilles scènes sont dépourvues de bon goiàt et qu'elles produisent chez les spectateurs l'horreur de la vraie, grande et bienfaisante littérature. Il y a longtemps qu'on l'a dit : le théâtre n'est plus un art, mais un métier fait de trucs, de recettes, et de traits brillants qu'on appelle des m.ots. Cet abus est non seulement un fiéau pour le genre, il est aussi un danger pour la santé morale...

Le rire qui est une des lois du théâtre, n'est pas moins inquiétant. Nous nous hâtons de dire qu'il y a un rire sain, qui est le signe d'une bonne santé physique et morale et même d'une bonne conscience. Ce rire là est utile et bienfaisant, et les dram.atistes qui le provoquent rendent à l'humanité un véritable service.

Mais il y a aussi un rire qui est malsain. C'est <i celui qui s'attaque aux choses respectables, qui iourne en dérision les nobles sentiments, les croyances, les institutions sociales » (Proal, ou-

APERÇU GENERAL i^

Tage cité). Ce rire est à peu près le seul qu'on lonnaisse au théâtre.

Les ravages produits dans les idées par tant de ;ophisme3 et dans les mœurs par ces peintures et :e3 actions malsaines, ont été décrits un peu parout avec force détails. Ils sont réels ; personne lujourd'hui ne songe plus à les nier, en dehors le quelques dilettantes qui ne veulent envisager ians les œuvres théâtrales que le côté technique.

On peut donc affirmer que la scène est une tribune au pied de laquelle les idées se transforment ît se font. Il en était ainsi du temps de Voltaire, de Beaumarchais, du Chien de Moniargis, de Dumas et de Sardou : c'est plus vrai encore aujourd'hui.

Par voie de conséquence et de plus, on peut avancer que le théâtre est une école où se pervertissent les mœurs. Et ceci, pour plusieurs raisons: premièrement, parce que le théâtre est la mise en jeu des passions et que les passions sont essentiellement contagieuses. La présence d'un homme en colère détermine un frémissement, auquel les forts seuls sont capables d'échapper. Ce frémissement arrive à son paroxysme, quand sous l'influence d'un acteur habile, toute l'atmosphère est pour ainsi dire chargée de frénésie... Quand il s'agit de la passion la plus brutale et la plus puissante, de celle qui alarme la pudeur, ce frémissement s'appelle bientôt l'ignominie.

Les faits, autant que les empotions, sont conta-

gieux. Or les pièces ds théâtre sont des faits habilement combinés, constituant une action condensée, des faits auxquels le public ne pensait pas et auxquels il est forcé de penser... Or penser à uns action, c'est déjà comm.encer à l'acccm.plir. Les pièces sont des images et la vue d'une im.ags crée dans l'imiagination des images de même nature... Dès là que l'imagination se livre, îa volonté suit.

Sans haleine et sans pouls et les lèvres muettes. Tout un peuple accroupi sur des noires banquettes Ecoutant à plaisir la langue des bourreaux, Apprivoisait ses yeux du sang des échafauds.

C'est le phénomiène que signalait Barbier dans ses ïambes à propos des drames judiciaires.

Les homm.es mûris et les blasés se dérobent facilement à cette suggestion ; ils jugent plus qu'ils ne sentent. Les autres, les suggez.tibles, les femmes, les enfants, les jeunes gens, le peuple sentent et ne jugent pas. Bien plus, « ils jouent la pièce, ils s'identifient avec les héros, et s'approprient leurs sentiments. Dans la représentation du dram.e passionnel, ils cherchent m.oins un enseignement psychologique que des excuses et des encouragements pour leurs propres passions. » (L. Proal, Le crime et le suicide passionnels).

Le spectateur du dehors est au dedans un acleur secret, dit Bossuet. C'est en cela que consiste, selon le mot du miagistrat que nous venons de citer, « la contagion du crime par le théâtre. » Pour

émouvoir, les auteurs recourent à la peinture du crime ; ces descriptions émeuvent, mais elles poussent au crime, et s'il s'agit, comme il arrive trop souvent, du crime passionnel, elles poussent au libertinage. M. Proal, dans son remarquable ouvrage, cite de nom.breux exemples. Ecoutons Saint-ïAugustin : « J'ai appris à pleurer Didon, ditil ; si on voulait me priver de ceUe lecture, je pleurerais de n'avoir rien à pleurer... J'avais aussi une passion démesurée pour les spectacles du théâtre, parce que j'y trouvais une vive peinture de m.es m-isères et qu'ih servaient d'amiOrce aux feux qui m.e consumaient )> {Confessions, livre V, livre III, chap. 2).

La passion représentée se communique aux jeunes spectateurs ; ils s'enflamment en voyant sur la scène des amants se dire leur amour, se désirer, se rechercher, ils souhaitent le même bonheur. Jules Lemaître explique la retraits de Racine après Phèdre par l'effroi que lui causa le caractère contagieux de la passion : « Quand il vit Phèdre sous les espèces de la Champmeslé, il conçut pour la première fois ce qu'il y a de contagieux dans la représentation de l'amour-maladie » {Impressions de théâtre, 8^ série).

Les personnages mêmes exercent leur contagion, et non seulem.ent les criminels par amour, (( les sublimes meurtrières » dent parle Legouvé, les « Anges de l'assassinat » dont parle J. Lemaître, mais même les héros des miélodrames et des

drames judiciaires joués au Boulevard du crime. Les forçats vertueux, les assassins spirituels et facétieux, les séducteurs gentlemen et les femmes enlevées y sont entourés d'un tel prestige qu'ils provoquent l'admiration, l'envie ou l'imitation... « Les jeunes assassins qui étonnent les magistrats par leur cynisme, qui répondent en riant de leurs méfaits, copient les héros de théâtre qui ont toujours le mot pour rire de leurs victimes ou de la justice » (L. Proal, livre cité).

Cette contagion est d'autant plus efficace qu'elle s'exerce non seulement par les représentations elles-mêmes, mais aussi par une multitude d'hommes et d'organes qui les exploitent ou les divulguent, dans un but bassement utilitaire.

Barbey d'Aurevilly attribuait presque tout le mal aux directeurs de théâtre : il voyait dans leur incapacité et leur faiblesse l'explication la meilleure de la corruption du théâtre et de son abaissement progressif jusqu'à ce profond degré d'abjection et de décadence ou nous le voyons maintenant...

En effet, écrivait-il, ils ne dirigent pas, ils suivent... (< Ils étaient généraux, ils se sont faits soldats. Ils ont suivi le gros de l'armée. Ils ont suivi l'opinion à laquelle ils ont obéi ; ils ont suivi le mauvais goût public et ses fausses lumières, les passions du momenf qu'ils développent, l'engoué-

ment de la circonstance, la mode, et que sais-je ? tout ce qui pousse au succès immédiat et grossier, qu'on appelle le succès d'argent, qui a été le vrai succès pour eux... Ils ont tenu boutique et bazars... »

Nous devons glisser, sans insister, sur les plus honteux marchés qui s'y traitent : <( N'allez jamais derrière la scène, dit un critique à propos des actrices. Le plaisir des riches coûte cher aux pauvres ; il s'est fait trop souvent de leur sang, de leur chair et de leur honneur. J'aime le théâtre; mais quand je regarde ses alentours, je comprends que les moralistes l'aient maudit. Le vice est là, comme chez lui ; il y pousse, il y grandit et iï s'y engraisse » (F. Lhomme, La Comédie d'aujourd'hui).

On connaît d'autre part la parole de l'ancien directeur des beaux-arts, M. Larroumet: « Une comédienne, dit-il, si elle veut rester honnête, doit avoir des rentes, se marier ou mourir de faim. Or, très peu ont des rentes, beaucoup ne se marient pas et aucune ne meurt de faim. »

(( Le pire de cette condition rabaissée, continue Taine, c'est qu'elle entame l'âme. Au contact d'histrions, on devient histrion; en vain, ou voudrait se préserver de toute souillure. »

L'histoire contemporaine nous en apprendrait long sur tous les talents, les probités et les vertus que les célébrités théâtrales ont attirés et engloutis î

Ce mal, si désastreux cependant, serait vite circonscrit, s'il n'avait à son service des réclamistes nombreux et des clients ou des complices inattendus : nous voulons dire les journaux et les familles.

Autrefois, les journaux avaient un critique dramatique, un seul, mais un juge, un de ces hommes qui « savent Lre et apprennent à lire aux autres. »

Aujourd'iîui, le vrai critique n'existe plus guère. Il est remplacé par les échotiers, couri-iéristes, soiristes, feuilietonnisies dont ruelques uns portent un nom illustre dans les lettres, et qui tous sont de grands personnages.

Ils sont au dernier bien avec les directeurs, les auteurs et les acteurs ; ils pénètrent tous les secrets des coulisses et des loges. Ils révèlent au m.onde les m.oindres faits et gestes de tous ceux qui touchent au théâtre, ils annoncent les succès, distribuent les éloges énorm.es et pompeux, les seuls qu'apprécient les artistes, ils parlent de tout ce qui se joue, se chante ou se saute; ils racontent et claquent à leur manière ce que le théâtre montre et claque à la sienne et à propos des farces les plus insipides, parlent de verve, de brio, de maestria et de littérature.

Et leur autorité est si puissante que personne ne songe à s'y soustraire. Mendès, ce barbouilleur libidineux a été considéré longtemps com.me un oracle, non seulement parmi les jeunes feuilleton-

nistes, mais aussi chez les gens sérieux et les chrétiens décadents...

L'affolement qu'ils causent, est si universel, que « comme la folie partagée, il ne fait horreur à personne, et que moi qui dénonce aujourd'hui comme monstrueux un pareil phénomène, c'est moi, je le parie, qui demain passerai pour un phénomène d'absurdité et de paradoxe, et c'est l'opinion que j'exprime qui sera la monstruosité. » Tant les théories et les pratiques perverses, vulgarisées par le théâtre et par la presse mondaine, ont obscurci dans les esprits le vrai sens des choses !

On raconte qu'Ozanam, à son arrivée à Paris, avait une lettre de recommandation pour Chateaubriand. Celui-ci reçut l'étudiant d'une manière aimable, et après bien des questions lui demanda s'il se proposait d'aller au théâtre. Ozanam surpris hésitait entre la promesse faite à sa mère et la crainte de paraître puéril à son illustre interlocuteur. Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eut attaché un grand prix à sa réponse.

A la fin: (( Ma mère m'a fait promettre de ne pas y aller, dit le jeune homme. — Bien, mon ami, reprit Chateaubriand, je vous conjure de suivre les conseils de votre mère ; vous ne gagneriez rien au théâtre et vous pourriez y perdre beaucoup. »

Cette parole est déjà ancienne et fort connue. En même temps qu'elle résume tout ce que nous

avons dit, elle indique aux mères imprudentes et aveugles un de leurs devoirs les plus fréquemment négligés.

Peut-être oseront-elles se prévaloir de leur force de résistance pour dédaigner pour elles-mêmes nos conseils ; qu'elles méditent au moins ces graves paroles d'un illustre évêque :

(( Je le veux cependant, dit-il, vous échapperez à la tentation, mais l'enfant à qui vous venez de l'offrir, n'en est-il pas dès le premier coup le jouet et la Victime ? Ramenez-le dans votre demeure, cet innocent que vous avez perdu... Vous avez ramené avec vous, sans vous en douter, un cortège brillant d'actrices et de comédiens qui apparaîtront en rêve à votre enfant et qui prolongeront pour lui dans une nuit pleine* d'agitations, les plaisirs coupables de la soirée. Le lendemain, il y rêvera encore; bientôt l'étude, la retraite, les joies de la famille vont lui devenir insupportables. Vous vous en apercevrez, il sera trop tard... Vous ne conduirez plus vos fils au théâtre, mais ils iront à votre insu. Votre surveillance sera trompée, vos précautions les plus habiles seront déjouées; un an, deux ans se passeront et ce jeune homme que vous croirez peut-être encore le plus innocent de son âge, n'aura plus pour vous ni respect ni affection ; sa vie s'écoulera en intrigues avant que vous les ayez soupçonnées, et le jour oîi tout sera découvert, quand votre autorité indignée se relèvera pour frapper et punir, quand votre main

s'étendra sur un€ tète rebelle pour la menacer de la malédiction, les yeux de votre fils n'auront plus de larmes, ses genoux ne fléchiront plus, son front se redressera de toute l'impudeur du cynisme, et de ses lèvres railleuses, s'échappera cette parole qu'il aura apprise au théâtre: « Je n'ai que faire de vos dons. »

Cette page est extraite d'un sermon de Mgr Besson. Elle n'est pas déplacée cependant dans cette modeste étude qui s'adresse surtout à des chrétiens, et au cours de laquelle nous n'avons jamais oublié que la connaissance et le respect de la loi de Dieu, dont on fait fi dans la nouvelle éducation, sont encore le meilleur frein des passions humaines.

Répertoire détaillé

Tertullien, dit Bourdaloue, fait une réflexion bien vraie dans le traité qu'il a composé des spectacles. Il dit que l'ignorance de l'esprit de l'homme n'est jamais plus présomptueuse, ni ne prétend jamais mieux philosopher et raisonner, que quand en veut lui interdire l'usage de quelque divertissement et de quelque plaisir dont elle est en possession, et qu'elle se croit légitimement permis. Car c'est alors qu'elle se met en défense, qu'elle devient subtile et ingénieuse, qu'elle imagine mille prétextes pour appuyer son droit; et que dans la crainte d'être privée de ce qui la flatte, elle vient enfin à bout de se persuader que ce qu'elle désire est honnête et innocent, quoiqu'au fond il soit criminel et contre la loi de Dieu.

Et en effet, c'est de ce principe que naissent tous les jours les relâchements de la morale chrétienne. Une chose est agréable, ou le parait, et parce qu'elle est agréable, on l'aime ; et parce qu'on l'aime, on se figure qu'elle est bonne ; et à force de se le figurer, on s'en fait une espèce de conviction, en vertu de laquelle on agit au préjudice de !a conscience, et m.algré les plus pures lumières de la grâce.

Cette remarque du philosophe chrétien trouve ici tout naturellement son application. Parmi les lecteurs qui ont parcouru les considérations que nous leur avons présentées dans les pages précédentes, il y en a — et ce sont ceux pour lesquelles elles sont presque superflues — qui sont convaincus; il y en a certainement et en plus grand nombre qui considéreront nos arguments comme vieillots et insuffisants.

C'est pour cette classe de lecteurs surtout que nous publions notre répertoire. Au point de vue oij nous nous plaçons, il constitue une argumentstion. Ceux qui voudront bien en prendre connaissance concluront sans doute avec nous que les enseignements de la morale chrétienne concernant les théâtres n'ont rien perdu de leur autorité.

Pour éviter tout malentendu et toute surprise, nous appelons l'attention de tous sur les avis très importants qui suivent.

I. — Nous avons omis à dessein dans cette liste, les grands classiques, Corneille, Racine et Molière; \ti auteurs dont les œuvres, en raison de l'oubli où les laissent les directeurs de théâtres, n'offrent qu'un intérêt purement littéraire ; ceux qui ont disparu de la scène après quelques représentations ; eeux dont la réputation n'est pas, jusqu'à ce jour,

suffisamment établie ; et enfin les auteurs d'opéras qui feront l'objet d'un ouvrage spécial.

II. — Nos lecteurs voudront bien se souvenir, en lisant les notices consacrées à Claretie, Dartois, Erckmann-Chatrian, Gugenheim, Hennique, Maquet, Meurice, Moreau, etc., que les drames historiques comportent toujours — sauf exception notée, — une intrigue d'amour honnête, mais généralement trop peu réservée pour la jeunesse.

La même remarque s'applique aux fantaisies de Gozlan, Girardin, etc., ; aux ouvragés étrangers des Kauptmann, Pinéro, etc. ; aux mélos, adaptations de feuilletons ou comédies de mœurs de : Ancelot, Andrieux, Bouchardy, Carmouche, Cormon, Cuvelier, Dumanoir, Dupeuty, Duquesnel, Ouvert, fournier, Grange, Lockroy, Maldague Mallian, Marot, Marthold, Mercier, Moreau, Morel, Pixérécourt, Planard, Second, Séjour, Varin.

III. — Nous avons, dans ce répertoire, donné la note honnête, convenable ou morale, à toutes les pièces qui nous ont semblé la mériter, et dans cette qualification, nous avons tâché d'éviter la sévérité autant que la complaisance. Nous croyons, nécessaire de faire remarquer que dans notre pensée, ces œuvres honnêtes, convenables ou morales ne doivent pas, de ce fait seul, être offertes à la'jeu- Kesse en représentation ou en lecture.

La raison principale est que les pièces de théâtre, surtout les plus récentes, et celles dont le fond

est acceptable, affectent parfois une forme suspecte. C'est la mode actuelle. Le débraillé qui sévit dans les relations srciales, dans le langage et dans le livre, a envahi progressivement le théâtre. Il déprave non seulen-ent le costume et le jeu, mais aussi le style, les répliques et les mots, au grand détriment du bon goût et de la morale.

IV. — Si, malgré tout le soin que nous avons apporté à la préparation et à la rédaction de nos critiques, nous avons commis quelques erreurs, qu'on veuille bien nous les signaler : dans ces ma-. tières c'est la vérité qui importe.

Page 1