‹ Les pieds mauditsChapitre 1 sur 34 · LE COUCHER DU SOLEIL · texte numérisé non relu

LE COUCHER DU SOLEIL

Les portes du temple roulèrent sur leurs gonds énoi%ies et les échos des portiques répercutèrent le bruit sourd des lourds vantaux de cèdre battant les chambranles massifs.

Seul, à cette heure, le feu sacré allait veiller sur l'autel des holocautes en compagnie des sept lampes du chandelier d'or, devant le tabernacle de Jéhovah-Elohim, jusqu'à l'heure matinale où le sacrificateur de service pénétrerait dans le Saint pour l'encensement et i'oblation du matin.

Le soir montait à l'orient, ombrant de son manteau, encore vierge d'étoiles, le sommet orgueilleux des montagnes lointaines, tandis que l'occident flamboyait encore des derniers feux du soleil qui achevait de descendre son disque énorme et rouge dans un ciel aux tons cuivrés, livides et sanglants.

Un vieillard presque accablé par le poids lourds des ans,

descendait péniblement les degrés du temple du côté de la piscine de Siloé sur les bords de laquelle de nombreux malades, des estropiés et des lépreux attendaient anxieusement, pour s'y plonger, que l'Ange du Seigneur en agitât les eaux pour leur donner la fugitive vertu du miracle.

Le vieillard les regarda, un instant d'un œil pitoyable et s'apprêtait à continuer son chemin.

Mais un jeune homme se dressa devant lui au détour d'une rue, surprit son regard de commisération et lui dit d'un ton convaincu :

— Mon père, vous regardez ces malheureux et votre cœur est saisi, comme chaque fois que vous passez ici, d'une pitié profonde. N'oubliez pas que ces eaux ont perdu leur vertu ! L'Ange du Seigneur, en efiet, ne les agitera plus du frôlement de ses ailes, car le Fils même de Jéhovah-Elohim, Notre-Seigneur Jésus le Christ, est venu en personne et a répandu de ses propres mains la bénédiction de I'Eternel sur le peuple juif aveuglé et sur les nations désormais appelées à recevoir la Bonne-Nouvelle de la Rédemption et du salut.

« C'était lui qui guérissait les malades, sauvait les infirmes, ressuscitait les morts; c'est lui que l'mgratitude des siens à fait mourir, pour tant de bienfaits, ce sont ses larmes qui sont tombées sur Jérusalem condamnée à expier ses péchés dans des douleurs plus grandes que celles qu'elle soufirît jamais depuis Moïse. Voici l'un des derniers soleils qui se coucheront sur sa splendeur étrangère qui va s'éteindre dans la boue et dans le sang, jusqu'à ce que le sel soit semé sur ses ruines et que la charrue déracine jusqu'aux fondements de ses maisons et arrache jusqu'aux assises do ses palais. ■»

— Malheureux! s'écria le vieillard, oses-tu ainsi parler à un sacrificateur en Sion et faut-il que ma vieillesse qui s'achève en ces saints portiques soit condamnée à voir mon

LE COUCni-R DU SOLEIL.

propre fils renier le saint et sacenlotal héritage de sa tribu, pour suivre les erreurs des Galiléens qui adorent un séditieux que le Sanhédrin a livré à l'autorité romaine et que Pilatus a fait mettre en croix! Par les cornes de Moïse, notre père, tu blasphèmes, Jacoub, mon fils, et tu outrages mes cheveux blanchis devant l'autel du Seigneur Dieu d'Israël !

— Non, père! et je vous supplie de m'écouter, au nom même de l'amour et du respect que j'ai pour vous!...

— Parle donc, dit le vieillard, en s'assejant sur la dalle d'an tombeau antique.

— Ne sentez- vous pas la terre trembler sous vos pas? ce temple, môme, frémir jusque dans son plus secret sanctuaire, d'un eflroi profond et mystérieux?... Est-ce que les cieux ne charrient point de sinistres présages? Quels avertissements manquent à Jérusalem et son sommeil, lui-même, n'est-il pas trompeur et rempli de songes funestes? 0 mon père, les porte du temple ne veulent plus clore un lieu que Dieu lui-même abandonne ; vous le savez, le voile du Saint des Saints, désormais inutile, s'agite sous le souffle des Anges qui fuient le sanctuaire où le Seigneur ne veut plus habiter ; la majesté du Très-Haut ne veut plus de vos sacrifices et le Grand-Prêtre anxieux dépose en vain sur l'autel l'Urim et le Thummin* dont les gemmes sacrées ne rendent plus d'oracles.

«« C) père, venez avec nous, vos enfants vous en supplient; Jérusalem déjà désolée par les factions va voir la guerre civile déchirer ses entrailles et les livrer en pàtui^ aux vautours de l'extérieur. Qui peut être assez témérai^ pour oser espérer, en ces convulsions prochaines et terribles, CA>nserver même sa propre vie?

» Souvenez-vous des paroles de Jésus notre Christ qui a

(L) Vcir le ceuxième voiuîrs ; Rif'iempHcn,

prédit ces malheurs et qui nous a conseillé, à leur approche, de fuir dans les montagnes et d'abandonner une ville à jamais maudite pour ses crimes.

» Nous tous qui adorons le Seigneur Jésus, confiant dans ses prophéties temporelles autant qu'en ses promesses éternelles, nous allons nous hâter de lui obéir et de nous retirer au loin, non sans douleur, hélas ! car, quelles profanations attendent ces lieux santihés par ses pas divins, illustrés par tant de ses prodiges, humides encore de son sang et tout frémissants des derniers et éternels échos de sa parole! »»

Mais le vieillard irrité s'écria, en levant les yeux vers le ciel :

— Maudits soient ceux qui délaissent Sion! Maudits ceux qui méprisent l'étemelle allégresse des parvis du Seigneur et qui croient que l'Eternel notre Dieu veut détruire le temple de sa gloire et exterminer à jamais le peuple de sa promesse! Infamie sur ceux qui, issus delà race sacerdotale, méprisent le texte formel de la deuxième loi, ^ car le Seigneur l'a dit à Israël, par la bouche de Moïse : « Tu n'ajouteras ni ne retrancheras rien à la loi de 1' Eternel TON Dieu ! «

Mais, devant le vieillard étonné, le jeune homme souriait tristement, et il souriait pour marquer à son père que son cœur était en paix et ne pouvait être atteint par une malédiction que Dieu eut ratifiée au temps de Moïse, mais à laquelle Jésus-Christ ne pouvait permettre d'effleurer ses saints.

— 0 mon père, dit-il, venez avec nous, nous vous en supplions, vous verrez nos œuvres, nous vous expliquerons notre foi et vous serez convaincu. Que si, au contraire, la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne vous touche pas et

(1) Le Deuteronome. Voir le troisième volume : l'Enfant du Tonnerre, (p. 75-76.)

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