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LA ROUTE DU CAPITOLE

plus précieuses étaient celles du temple de Jérusalem :

La table d'or qui pesait plusieurs talents et ce fameux candélabre d'or fait avec tant d'art d'une colonne d'oii sortaient, comme d'un tronc, sept branches au bout de chacune desquelles était un chandelier en forme de lampe, puis, de nombreux vases précieux pris dans le trésor du temple.

Enfin, plusieurs figures de la victoire, toutes d'or et d'ivoire, s'avançaient, précédant Titus devant lequel marchait Vespasien, tandis que Domitien, à côté d'eux, montait un magnifique coursier.

Selon la coutume antique, Vespasien et Titus montèrent au temple de Jupiter Gapitolin pour s'y arrêter, en attendant l'exécution du chef des ennemis.

Du milieu des rangs des prisonniers, les licteurs tirèrent Simon de Gioras, le chef des factieux vaincus, qui fut traîné jusque devant le temple, avec une corde au cou.

Après avoir été battu de verges, il fut emmené dans le grand marché et exécuté sur le lieu destiné à cet usage.

Puis, des hérauts vinrent annoncer au peuple que justice était faite.

A cette nouvelle, d'immenses salves d'applaudissements retentirent, puis, des sacrifices et des prières furent oflerts aux dieux.

Quand ils furent achevés, les empereurs se retirèrent dans le palais oh ils firent un grani et splendide repas.

Et, dans la ville entière, on célébra, dans les danses et les festins, lafin des guerres civiiesetle retour tant désiré delà paix.

Vespasien bàtit le temple de la Paix afin d'y placer, parmi les splendeurs de l'architecture et de la peinture, comme en un musée, toutes les œuvres d'art enlevées aux nations vaincues.

Parmi elles, figurèrent la table et le chandelier d'or, au milieu des autres dépouilles du temple de Jérusalem, à l'exception des tables de la loi et des voiles de pourpre du sanctuaire, que Vespasien voulut conserver dans son palais.

Jésus, dit Ja légende et chante la complainte populaire, après avoir subi tous les outrages, enduré toutes les tortures, essuyé toutes les insultes, s'en allait, chargé du bois de son sacrifice, à travers les rues de Jérusalem, pliant sous le faix écrasant du lourd instrument de son supplice.

Il n'était pas encore arrivé à la porte judiciaire, près de laquelle on affichait les sentences d'exécution, lorsque, succombant sous la fatigue et la douleur, il demanda à l'un des Juifs qui l'accompagnaient, de l'aider à traîner son énorme croix.

Mais le Juif haineux lui répondit, avec une insolente dureté :

— Marche ! . . .

Et le doux Sauveur lui dit :

— Tu marcheras, toi-même, pendant plus de mille ans, non pas sans ressources, mais sans repos, car Dieu qui t'enlèvera ta maison, te livrera les routes de l'univers et te laissera une obole pour perpétuer en toi et en tes descendants, le fruit de la malédiction.

Et, depuis ce temjDS-là, le Juif, sans patrie, erre sur tous

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les chemins du monde, portant sa bourse où l'obole de la réprobation demeure inépuisable, comme la réprobation . elle-même.

Maître du monde, par délégation de Mammon, il en est resté le maudit, par la colère de Dieu.

Mille ans ont passé, le deuxième millénaire s'achève, et le Juif marche toujours !

La prise de Jérusalem et des places fortes de la Judée avait définitivement consacré la suprématie de Rome sur cette région.

Mais elle était loin d'être entièrement soumise encore à l'empire.

Le ferment des révoltes et des revendications n'était pas éteint dans le cœur de ce peuple au col roide cpii préférait, follement trompé par des espérances vaines, l'anéantissement à la servitude.

Des deux principaux chefs des factieux, l'un, Simon, le plus redoutable, avait, comme nous l'avons vu, été immolé, à la suite du triomphe des empereurs, l'autre était mort asphyxié dans un égoût par lequel il avait tenté de fuir.

Mais il restait de nombreux membres de ce double parti à demi écrasé, qui fomentaient encore des troubles dans plusieurs villes de la Judée et des pays circon voisins, cherchant à se recruter de nouveaux partisans et à opprimer ces cités comme ils avaient opprimé Jérusalem.

Parmi les places fortes, Massada restait en leur pouvoir.

C'était une forteresse sohde et isolée, loin de toutes ressources, dans un pays de rochers où une armée ne pouvait vivre, car l'eau, elle-même, y manquait.

Bâtie sur un roc inaccessible, au vaste plateau, elle était environnée de profondes vallées hérissées de rochers que les animaux eux-mêmes ne pouvaient franchir, excepté par deux

sentiers ardus, l'un du côté de l'Orient et de la mer Morte, l'autre du côté de l'Occident.

Ces sentiers étaient si tortueux que les gens du pays les appelaient « les couleuvres » à cause du labyrinthe de leurs détours et des accidents incessants de leur sol.

Bâtie par le grand sacrificateur Jonathas, cette place avait été fortifiée avec soin par Hérode-le-Grand, qui n'y avait épargné aucune dépense, la dotant de murailles fortes de trente-sept tours aux logements spacieux et réservant, dans son enceinte, des champs étendus et fertiles pour la culture, en cas de siège.

Pleine de monuments et de palais magnifiques, l'art le plus consommé s'était eflorcé d'y utiliser toutes les ressources de la nature, tant pour l'ornementation de la ville que pour la force de sa résistance.

Hérode n'avait pas borné là ses soins, il y avait accumulé une énorme quantité de munitions de guerre et de vivres, du blé plein les greniers, du vin et de l'huile en provisions telles, que cette place se trouvait approvisionnée pour plusieurs années.

Ces provisions avaient 'été si bien faites, si sagement rangées, qu'au bout de cinq ans, on trouva toutes ces choses aussi saines et aussi entières que lorsqu'on les y avait mises toutes fraîches, et les Romains devaient, plus tard, en retrouver les restes dans le meilleur état de conservation.

Dix mille hommes pouvaient aussi y trouver des armes, et même s'en fabriquer au fur et à mesure de leurs besoins, car la place contenait d'énormes quantités de fer, de cuivre et de plomb non travaillés, et prêts à être employés.

C'était une des forteresses les plus redoutables de la Judée; Hérode l'avait particulièrement fortifiée parce qu'il voulait s'y ménager une retraite sûre dans le cas où il serait subitement atteint par l'un des deux périls qu'il avait le plus

sujet de craindre, soit que les Juifs se révoltassent contre lui pour le déposséder et remettre sur le trône la race des rois Asmonéens, soit que la reine d'Egypte, Gléopâtre obtint d'Antoine, de le faire assassiner, comme elle le désirait ardemment et le lui demandait sans cesse.

Tant que Massada restait debout, la gaerre des Romains contre les Juifs ne pouvait être terminée ; les Romains ne l'ignoraient pas.

Aussi, Titus chargea-t-il Sylva, un de ses généraux, d'attaquer et de prendre cette place.

Le génie des Romains devait venir à bout de cette œuvre difficile, comme il avait triomphé de l'incroyable résistance de Jérusalem.

Sylva fit construire un mur qui enferma les assiégés dans Massada et fit combler de terre la vallée du côté de l'Occident par où on allait au palais et au château.

Sur cette terrasse, les Romains amenèrent leurs machines de siège et construisirent des tours d'où ils lançaient toutes sortes de projectiles contre les assiégés.

Ensuite, ils mirent leurs béliers en batterie et frappèrent les murs, sans relâche.

Mais leur solidité était telle qu'à peine purent-ils y faire une brèche légère, inutile, d'ailleurs, car les assiégés, s'apercevant de leurs efforts, construisirent un autre mur derrière celui que les Romains tentaient d'ébranler.

Leur génie imagina d'établir une double palissade- qu'ils remplirent de terre, de sorte que les béliers de l'ennemi, en battant ce rempart élastique, loin de le détruire, le consolidait en tassant la terre argileuse qui le composait.

Sylva comprit que le feu, seul, pourrait en avoir raison; il y fit jeter par ses soldats une telle quantité de tisons enflammés que les interstices des charpentes faisant office de cheminées, aidèrent bientôt le feu à devenir ardent et à consumer tout.

Mais la bise s'étant mise à souffler avec violence, les flammes gagnèrent les machines des assiégeants qui se précipitèrent, en foule, pour les sauver.

lis n'y fussent pas parvenus si le vent n'avait, tout à coup, complètement changé de direction, pour souffler du côté opposé.

r.es Romains, joyeux, retournèrent dans leur camp en se proposant de donner assaut, le lendemain, à la place.

En attendant, ils doublèrent leur sentinelles, afin d'empêcher les assiégés de tenter une évasion.

Mais la précaution était inutile, car Eléazar était loin de songer à s'enfuir et de permettre à qui que ce fut d'y penser.

La seule pensée qui lui vint, en voyant le feu dévorer le mur que les assiégés avaient construit, fut qu'aucune chance de salut ne leur restait plus et qu'il fallait se délivrer, eux, leurs femmes et leurs enfants, des maux que leur préparaient les Romains vainqueurs.

11 assembla les plus vaillants de ses compagnons et, lorsqu'ils furent réunis :

— Peuple généreux, leur dit-H, vous qui avez, depuis longtemps, juré de ne soufïrir ni la domination des Romains, ni celle de personne, vous qui ne reconnaissez pour maître que Dieu seul, voici l'heure de montrer que vous êtes à la hauteur de ces grands sentiments !

« Que n'avons-nous pas souâert, jusqu'aujourd'hui, pour essayer de nous affranchir de la servitude?

y> Gardons-nous de nous déshonorer, maintenant, en courant au devant du cruel esclavage qui nous attend, si nous tombons entre les mains des Romains.

« Souvenons-nous que nous sommes les premiers qui avons secoué le joug, soyons les derniers à résister!

" Compagnons, braves héros de la liberté, nous sommes encore libres, sachons user de notre liberté.

Le vieux sacrificateur n'avait pu regarder les ruines de son antique autel

et les décombres de son Temple, sans être atteint de la foudre,

11 était mort!... (P. 141.)

LFS PIEDS MAUDITS. 163

» Dieu nous accable de maux inouïs; contre sa colère déchaînée, tous nos eÔorts sont impuissants et stériles!

» Nous sommes afiblés par d'extra va^^antes espérances ; nos calamités sont plus extraordinaires encore.

" A quoi nous servent nos murs et nos tours, nos munitions et nos firmes?

»» Le feu, lui-même, que le vent poussait sur nos ennemis, s'est retourné contre nous !

f» Dieu nous punit de nos crimes qui ont lassé sa bonté et sa patience.

» Eh bien ! comblons, nous-mêmes, la mesure de sa justice et satisfaisons à toute sa colère en nous donnant volontairement une mort qui nous attend et que nous ferons glorieuse, tandis qu'elle serait ignominieuse, si nous la recevions des Romains!

» Faisons mieux encore!

» Otons aux Romains la satisfaction du pillage et ajoutons à leur colère de nous trouver tous morts, la rage de ne plus trouver autour de nous que des ruines!

» Mais, afin que notre mémoire ne soit pas avilie, montrons-nous généreux jusque dans la mort, brûlons le château, engloutissons dans les ruines de l'incendie tout ce qu'il contient de choses précieuses, mais, laissons-leur les vivres, afin qu'ils comprennent que ce n'a pas été par nécessité, mais par noblesse de caractère, que nous sommes restés inébranlables et que nous avons préféré la mort à l'esclavage. »

Eléazar se tut.

Un grand murmure succéda à son discours, fait de l'expression de sentiments diflérents.

Les uns s'en montrèrent si touchés qu'ils voulaient, incontinent, finir leurs jours, par une mort qu'ils regardaient comme glorieuse.

D'autres pleuraient en serrant dans leurs bras leurs

femmes et leurs enfants, et témoignaient ouvertement leur douleur de se voir réduits à une aussi cruelle nécessité.

Eléazar, témoin de leur désespoir, craignit qu'il ne devint contagieux et que les plus vaillants fussent entraînés par cet exemple de faiblesse.

Il regarda fixement ceux qui pleuraient et leur dit sévèrement ;

— Je me suis donc trompé, en vous prenant pour des héros de la liberté ?

« Voici que vous êtes, au contraire, des lâches!

» Autrement, serait-il donc besoin de vous exhorter et ne prendriez-vous pas, de vous-mêmes, cette héroïque résolution?

» Vous qui aimez à vous endormir, après une journée de dur et pesant labeur, comment donc pouvez-vous appréhender la mort qui est le sommeil de la vie?

» Gomment pouvez-vous vous attacher aussi invinciblement à cette motte de terre, quand des ailes vous attendent dans les champs infinis de l'espace?

y> Vous aimez la vie !

j> Insensés!...

j» Mais, voyez comme les sages de toutes les nations la méprisent et la dédaignent ! Gomme ils ne la soufirent qu'à regret parce qu'ils la considèrent, avec chagrin, comme un pesant fardeau dont ils sont impatients de se décharger.

» Malheureux ! éviterez- vous la mort que Dieu, lui-même, vous a réservée en punition de nos crimes ?

y> Ah ! nos vainqueurs sont puissants, mais leur force ne serait rien s'ils ne la tenaient pas de Dieu. Car c'est Dieu qui leur a donné sur nous les avantages qui les font paraître victorieux! "

— G'est vrai! dit une voix dans la foule, nul ne peut te contredire, Eléazar.

— Ahl vous préféreriez être esclaves des Romains, s'écria

Eléazar, savez- vous ce que les Romains vous réservent? L'jgnorez-vous, plutôt?

« Instruisez-voiis par l'exemple de nos infortunés compatriotes qui soutirent mille tortures entre leurs mams.

j» Certes, il n'en est pas, parmi eux, qui n'eussent préféré la mort ! j

» Les uns expirent sous les coups; d'autres dans le feu;' d'autres sont à demi mangés par les bêtes féroces et réservés pour servir, une autre fois, de pâture à ces cruels animaux. La plupart, plus malheureux encore, ne peuvent trouver la mort qu'ils souhaitent ardemment et appellent à toute heure.

» Qu'est devenue cette puissante et superbe Jérusalem que tant de murs, tant de tours, tant de forteresses semblaient rendre imprenable, ville fournie de tant de vivres et pleine de tant de défenseurs, siège du tabernacle auguste où Dieu même daignait habiter?

» N'a-t-elle pas été détruite jusque dans ses fondements? Il n'en reste que des ruines sur lesquelles ont campé ceux qui l'ont emporté de force!

y» Sur Sion en cendres pleurent d'infortunés vieillards, les seuls dont la mort n'ait pas voulu et quelques femmes pour lesquelles le trépas eut été préférable mille fois à tant d'outr&ges.

* 0 Juifs, quand je considère de si horribles misères, je ne comprends pas que l'on puisse encore se plaire à voir la lumière du soleil, quand même on serait assuré de pouvoir la regarder en paix, car je ne sais pas de plus grand mal que le malheur de n'avoir plus de patrie, ni de temple, ni de foyer.

»» L'espérance, seule, de pouvoir nous venger, nous a soutenus jusqu'ici. Cet espoir est désormais évanoui pour toujours.

» Courons donc au-devant de la mort, puisque nous pouvons encore nous la donner ainsi qu'à nos femmes et à nos enfants, dernière grâce que nous puissions leur faire.

i6G LES PIEDS MAUDITS.

» Nous sommes nés pour mourir, c'est le sort commun et nous ne pouvons l'éviter. Mais la nature ne nous oblige pas à souffrir les outrages de l'esclavage et à voir, par notre lâcheté, ravir l'honneur à nos femmes et la liberté à nos enfants, quand nous pouvons les en préserver pour toujours.

" Il n'est pas de force ni de vigueur qui puisse nous sauver; verrons-nous d'un œil sec nos femmes et nos enfants enchaînés implorer en vain notre secours?

" Aô'ranchissons-nous donc, avec nos épées, pendant que nous le pouvons ! mourons avec ceux qui nous sont chers, plutôt que de vivre esclaves !

»» Ceux que nous aimons nous en conjurent.

y Les Romains en ressentiront la plus grande colère, mais ils admireront notre courage et nous appelleront des héros! »

Eléazar eut parlé encore longtemps, mais il s'aperçut que sa cause était gagnée.

— Mourons! s'écrièrent tous ses auditeurs, Eiéaznr a raison, mourons tous, comme il le dit, pour nous couvrir d'une frloire immortelle!

Tous les Juifs, transportés de délire, acclamèrent leur chef et se montrèrent impatients d'en venir à l'exécution prompte de ses ordres, n'ayant plus, mamtenant, qu'une seule crainte, c'est que l'un d'eux ne survécût aux autres.

Ils se jetèrent dans les bras de leurs femmes et de leurs enfants, les embrassant tendrement et leur faisant les plus touchants adieux, en les assurant, qu'en leur ôtant ainsi la vie, ils leur donnaient la plus grande preuve de leur afiection et de leur dévouement.

Pas un seul ne montra la moindre faiblesse et ils

tuèrent, tous, leurs femmes et leurs enfants, considérant

cet horrible carnaee comme le moindre de tous leurs maux.

A peine eurent-ils terminé cet affreux massacre, qu'ils

rassemblèrent tout ce qu'ils possédaient de précieux et y mirent le feu.

Pendnnt que Tmcendie dévorait leurs biens, ils tirèrent au sort pour choisir dix d'entre eux qui seraient chargés de tuer les autres.

Alors chacun se ran<^ea auprès des cadavres des siens et, en les tenant embrassés étroitement, tous tendirent la gorge à leurs exécuteurs.

Sans Lémoi;;'ner la moindre horreur, ceux-ci s'acquittèrent de leur horrible mission et tirèrent encore au sort afin que celui sur qui il tomberait tuât les neuf derniers.

Enfin, le dernier survivant s'enquit de tous côtés si personne n'avait plus besoin de son assistance.

Il reconnut que tous étaient morts. Alors, il mit le feu dans le palais et, s'étant, lui-même, placé près des cadavres de ses proches, il se perça de son épée, couronnant par son suicide, cette épouvantable tragédie.

Neuf cents personnes périrent amsi.

Le lendemain, à la pointe du jour, les Romains firent des ponts avec des échelles, pour aller à l'assaut de la ville.

Un morne silence planait sur ce théâtre d'horreur, interrompu seulement par les sinistres crépitements de l'incendie.

A leur grand étonneraent, pas un soldat ne paraissait sur les murailles et l'on se fut cru dans une ville abandonnée de ses habitants.

La première pensée qui leur vint fut que les assiégés étaient cachés et allaient, soudain, surgir inopinément pour les repousser et les combattre.

Alors, ils poussèrent de grands cris et firent jouer les béhers contre les murs.

Mais personne ne paraissait.

Cependant, deux femmes sortirent des aqueducs et

168 LES fi::ds mauditsî.

s'avancèrent vers eux accompagnées de cinq jeunes enfants.

— Qui êtes-vous, leur cria Sjlva, avec étonnement, et d'où vient qu'il n'y a personne aux murailles pour combattre?

— Seigneur, répondit la plus vieille des deux femmes, nous sommes juives et les seules survivantes d'un affreux massacre auquel nous n'avons échappé qu'en nous cachant sous terre.

Et elles lui racontèrent tout ce qui s'était passé la veille.

A ce récit extraordinaire, Sjiva ne voulut point ajouter foi, tant il lui paraissait incroyable.

Enfin, il fallut bien se rendre à l'évidence.

Les Romains, alors, travaillèrent à éteindre le feu et arrivèrent jusqu'au palais.

En voyant cette grande quantité de morts ils furent touchés d'admiration pour un si grand courage, et, quoiqu'ennemis, ne se réjouirent pas de cet horrible carnage, mais témoignèrentleur étonnement d'une aussi héroïque résolution.

La place était prise presque sans combat.

Sylva laissa une garnison dans Massada et, comme il ne restait plus d'ennemis dans tout le pays, il se retira à Césarée.

Les Juifs qui demeuraient dans la Judée, ne furent pas cependant les seuls a ccablés par sa ruine.

Ceux-là mêmes qui étaient disséminés dans les provinces éloignées en ressentirent également les efiets, et ceux d'Alexandrie, en Egypte, furent en grand nombre massacrés.

Les sicaires, ce redoutable parti qui avait tant opprimé Jérusalem, s'étaient, en grande partie, enfuis dans ce pays et y avaient porté le même esprit de révolte, pour se maintenir en liberté.

— Dieu est notre seul maître, disaient-ils, et les Romains ne sont pas plus vaillants que nous!

Tarmi les plus considérables d'entre les Juifs, beaucoup refusèrent de les écouter et de partager leurs sentiments.

Ils les massacrèrent.

Quant aux autres, ils travaillèrent à les soulever contre les Romains.

Mais une cruelle expérience les avait rendus sages et ceux-ci comprirent toute la folie d'une semblable résistance.

Ils assemblèrent donc les autres Juifs et tinrent conseil, afin de savoir ce qu'ils devaient faire.

— Considérons, dit un orateur, combien grande est la folie de ces factieux et quelle est leur fureur. Ils sont la cause de tous nos maux et, tant qu'ils seront parmi nous, nos maux ne se termineront pas.

« C'est en vain que nous essayerions de les chasser loin d'ici, nous ne serons jamais en sûreté tant qu'ils pourront revenir près de nous. S'ils ne nous oppriment pas, ce sont les Romains qui, justement irrités, dès qu'ils seront instruits de leurs mauvais desseins, se vengeront sur nous tous et feront périr les innocents avec les coupables. »

— Livrons-les aux Romains, dit une voix, c'est le meilleur moyen de nous délivrer d'eux, et les Romains les puniront comme ils l'ont mérité.

Cet avis fut accepté à l'unanimité, car la grandeur du péril détermina l'assemblée à se rendre à ce conseil.

Les Juifs se jetèrent donc, à l'improviste, sur les sicaires et en prirent six cents.

Les autres s'enfuirent à Thèbes et dans d'autres endroits de l'Egypte où ils furent pris et ramenés de là à Alexandrie.

Tel était leur fanatisme que, jusqu'au milieu des plus horribles tourments, il fut impossible d'obtenir d'eux une parole de respect pour l'empereur; les plus jeunes enfants, eux-mêmes, s'y refusaient obstinément avec une constance dont leur âge ne paraissait pas capable.

Vespasien, informé de ces faits par le gouverneur d'Alexandrie, ordonna de ruiner le tempie que les Juifs avaient dans la ville d'Onion. afin de leur enlever jusqu'au

dernier espoir de reconquérir une indépendance à jamais perdue pour eux.

La ville d'Onion était ainsi nommée, du Juif Onias, son fondateur, qui avait supplié Ptolémée de lui permettre de construire un temple, où les Juifs pourraient observer les rites et célébrer les fêtes de leur religion.

Difiérent du temple de Jérusalem, le temple d'Onion bâti avec de très gros blocs de pierres, s'en rapprochait par une tour semblable à un autel analogue.

Les ornements en étaient pareils, sauf quelques particularités.

Le candélabre d'or y était remplacé par une lampe suspendue à la voûte par une chaîne et donnant une clarté pareille à celle de l'étoile du matin.

Les portiques et les portes de ce temple étaient de pierre et les murs en briques.

Onion avait obtenu de la libéralité de Ptolémée, une grande quantité de terres et des revenus en argent, afin que les sacrificateurs pussent faire les dépenses nécessaires au service divin.

Cependant, Onias ne s'engagea point dans cette entreprise par dévouement pour l'aristocratie juive qui demeurait dans Jérusalem contre laquelle, au contraire, il était irrité, à cause même de sa fuite hors de Sion.

Son dessein, plutôt, était de déterminer un schisme et de porter le peuple à la défection.

Le prophète Isaïe, d'ailleurs, avait prédit, six siècles auparavant, qu'un temple serait bâti par un Juif, en Egypte et qu'il serait détruit.

Le gouverneur d'Alexandrie, Lupus, par ordre de l'empereur, se fit ouvrir le temple, prit les ornements précieux qui y étaient déposés et en ordonna la fermeture.

Son successeur obligea les sacrificateurs à lui donner \& reste des trésors du temple, avec menace des plus grands

supplices en cas de refus. Ils les lui livrèrent et il fit fermer le temple sans permettre que personne y entrât, désormais, pour y adorer Dieu, abolissant ainsi jusqu'aux moindres vestiges du culte divin.

Il y avait, alors, trois cent quarante-trois ans que ce temple avait été bâti.

D'autres sicaires s'étaient retirés encore dans les environs de Gyréné et y propageaient la contagion de leur révolte.

Ils y avaient trouvé un prophète.

Un nommé Jonathas, tisserand de son métier, leur avait persuadé de le nommer leur chef.

Il les avait, alors, menés au désert, en leur promettant de leur montrer des prodiges, comme signe et témoignage de sa mission.

Mais le gouverneur de la Lybie Pentapolitaine envoya contre eux de la cavalerie et de l'infanterie, afin de les détruire.

Cette troupe n'eut pas de peine, du reste, à les détruire, car ils n'étaient pas armés.

La plupart d'entre eux se firent justice en se donnant la mort à eux-mêmes.

Le reste fut ramené prisonnier et vendu comme esclaves.

Vespasien voulut juger lui-même i'afïaire, dans la personne de Jonathas qui fut amené à Rome chargé de fers.

L'empereur le fit battre de verges et brûler vif, afin de donner un exemple redoutable.

Enfin, Vespasien voulant, à jamais, rayer du Kvre du monde le nom des Juifs, ordonna à Libérius Maximus, son intendant, de lui vendre toutes les terres de la Judée, les réservant pour son domaine, sans y bâtir de ville.

Il ne respecta, de ces cités, qu'Emmaûs à trente stades de Jérusalem, le même bourg où le jour de la résurrection du divin Sauveur, les deux apôtres rencontrèrent Jésus qui les accompagna, s'entretint avec eux, et, à table, se fit reconnaiUe à la fraction du pain.

En outre, Vespasien ordonna que les Juifs, en quelque lieu qu'ils se trouvassent de son immense empire, paieraient chacun annuellement au Gapitole, un impôt de deux drachmes, remplaçant la dime au temple de Jérusalem.

Tel était l'état lamentable dans lequel ces cruels événements avaient plongé ce misérable et infortuné peuple.

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