‹ Les pierres de ParisChapitre 1 sur 61 · DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

DE BONAPARTE

u bout du Pont-Neuf, à l'angle de l'étroite rue de Nevers (*), au numéro 5 du quai Conti, pendant plus d'un demi-siècle, les Parisiens montrèrent avec orgueil aux étrangers, respectueusement émus, une vieille bicoque dont les quatre étages carrés se terminaient par des mansardes pratiquées dans un toit pointu. L'immeuble était fort laid, mais une plaque de marbre noir — scellée au mur en vertu d'une autorisation impériale d'oc-

(1) La rue de Nevers n était, au xme siècle, qu'une ruellcqui servait de passage aux eaux et aux immondices de la maison des Krères Sachets et du jardin du collège Saint-Denys.

Klle était fermée à ses deux extrémités, c'est pour celle raison qu'on la nomma en 1G36 rue des Deux-Portes; on lui a donné le nom de Nevers parce qu'elle régnait le long des murs de l'hôtel de Nevers. — Jaillot, liecherches sur Paris, t. V, p. 60.

lobro 1S59 — portait, en lettres d'or, celte merveilleuse inscription :

« L'empereur Napoléon Bonaparte, officier d'artillerie sortant de l'École de Brienne, demeurait au cinquième étage de cette maison. »

La légende était jolie, l'endroit particulièrement évocaleur et pittoresque : au débouché du vieux Ponl- I\euf, le long des quais de la Seine qui sont les plus beaux du monde, à deux pas de l'Institut, de l'hôtel des Monnaies, du marché à la Volaille (ses piliers trapus s'élevaient alors — pas très haut — au coin de la rue des Grands-Auguslins), à cinquante mètres du terre-plein du Ponl-Neuf et de la statue du bon roi Henri, près des maisons historiques de la place Dauphine que dominent les tours pointues de la Conciergerie et la flèche de la Sainte-Chapelle... Quel cadre pour un grand souvenir! Sans compter que, du même coup d'œil, on pouvait contempler la mansarde du pauvre lieutenant Corse, « le Nid de l'Aigle », et le fastueux palais du Louvre d'où Napoléon le Grand, César tout-puissant, avait dicté ses lois à la terre. Antithèse vivante...

Admirable matière à mettre en vers latins I

Aussi fut-ce une déception quand une gênante élude des textes vint exproprier cette « mansarde » chimérique ! Mais les faits étaient là, inexorables : il fallut desceller la plaque menteuse qui figure — déplorable épave — dans le couloir de la maison où le bon libraire

Martial, aq. LE ^0 5 Dl, QUAI C0NTI VEI\S 1860

LA (( MANSARDE )) DE BONAPARTE O

Gougy entasse ses précieuses collections. Quelques enragés protestèrent, assurant que « c'était un coup monté par le gouvernement », et la tradition populaire compte encore des adeptes, témoin le vieux cocher qui tout récemment faillit nous précipiter sous une auto — à la place même où l'éminent professeur Curie fut stupidement écrasé en 1906, — occupé qu'il était à désigner du bout de son fouetune lucarne haut perchée : « Tenez, bourgeois, c'est ici que Napoléon a habité,., là-haut, parfaitement... et qu'il a appris à les brosser tous..; C'est épatant ça... hein?... » Plus que jamais, devant cette héroïque affirmation, nous déplorâmes la dangereuse manie qu'ont les historiens — ces empêcheurs de rêver en rond — de démolir les légendes!

Le premier coup de pioche avait été donné en 1884 par l'érudit Auguste Vitu qui démontra que jamais Bonaparte n'avait logé 5, quai Conti. S'appuyant sur les affirmations de la duchesse d'Abrantôs, A. Vitu situa la « mansarde » 13, quai Conti, en l'hôtel de MmP de Permon, mère de la générale Junot, duchesse d'Abrantès. Ce charmant petit hôtel existe toujours; intact ou à peu près. 11 s'élève au fond de la petite place enfoncée, presque dissimulée, entre Tlnslitut et le Palais de la Monnaie. La porte d'entrée s'ouvre au numéro 2 de l'impasse Conti et les beaux appartements du rez-dechaussée sont occupés par la librairie Pigoreau (ancienne maison Nyon).

Plusieurs citations des Mémoires de Mme d'Abrantôs

justifiaient amplement l'assertion de M. Vitu. « Lorsque, aujourd'hui, écrivait-^elle vers 1840, je passe sur le quai Conti, je ne puis m'empêcher de regarder une mansarde à l'angle gauche de la maison, au troisième étage. C'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents. Celte petite chambre était fort jolie. A côté se trouvait celle de mon frère... » (*). — Cinq lignes plus haut, Mme d'Abrantès précise : « Sous prétexte d'entorse, Napoléon passa toute une semaine dans notre maison. » — Est-ce assez net? Aussi, crédule et confiant, regardions-nous avec émotion la « mansarde à l'angle gauche ». L'exquise courtoisie de M. Pigorcau nous avait permis ds visiter maintes fois non seulement les admirables valons sculptés du rez-dechaussée, qui furent les salons de Mme de Permon, mais encore les pittoresques recoins de sa garçonnière. Nous avions gravi respectueusement le viôil escalier, garni d'une belle rampe en fer forgé, conduisant a la fameuse « mansarde », charmante pièce mansardée, d'où la vue sur la Seine est admirable, qui dépend aujourd'hui du logis de M. Desjardins, le parfait comédien qui — ô coïncidence!— ressemble à Bonaparte dont il reproduisit d'ailleurs avec grand talent l'impériale silhouette en une pièce représentée à la Porte-Saint-Martin... Nous croyions, nous aussi, à la légende de la « mansarde » !

Rien ne paraissait d'ailleurs plus plausible que les

(1) Mémoires de la Duchesse 'd'Abrantès, t. I, p. 59,

LA « MANSARDE )) DE BONAPARTB

dires de Mme d'Abranlès. Les familles Bonaparte et Permon, Corses d'origine, se connaissaient. Mme de Permon

Deveria, lith.

Mme D'ABRANTfeS.

avait assisté aux derniers moments de Charles Bonaparte, père du futur empereur ('), mort à Montpellier le

(l) ld ., p. 70.

27 février 1785, et de plus elle avait recueilli en son hôtel de Montpellier, « où les Permôn jouissaient des avantages d'une fortune prospère », le jeune Joseph Uonaparte auqutl elle prodigua « tous les soins qu'il pouvait attendre de la mère la plus pa sionnée ».

0 déception! tous les récits concernant la jeunesse de Bonaparte, élève de l'École militaire f1;. familier du logis de Mme de Permon, sont erronés, hiiquAs dans un but de réclame. « Tout cclac.-l faux. — asnirc M. Fr. Masson, l'un des plus impeccables hUtoricns de Kempï rmr Napoléon — d'abord les élèves de lie » ! c militai e ne sortaient jamais que pour des promenades militaires où leurs chef» les conduisaient... Puis une simple c.unpiraison de dates renverse toutes ces légendes. » Ft M. Fr. Masson a raison... jugez en?

C'est le 1er novembre 178'i que Bonaparte — arrivé de la \eillc à Paris par le coche d'eau bourguignon qui l'a débarqué au port Saint-Paul en même temps que quatre de ses condisciples, sous la surveillance d'un Frère minime — entre, comme « cadet-gentilhomme

(1) Napoléon, qui se destinait à la marine, avait passé, à l'Ecole de Briennc, un excellent examen dont nous possédons les notes, dues au chevalier de Kéralio, inspecteur des Écoles militaires : « M. de Buonaparte (Napoléon) : né le 15 août 1769, de 4 pieds 10 pouces — a fait sa quatrième. Constitution, santé excellentes, caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant — Conduite très régulière; s'est toujours distingué par son application aux mathématiques. 11 sait très passablement son histoire et sa géographie. II est très faible dans les exercices d'agrément. Ce sera un excellent marin digne d'entrer à l'École de Paris. »

LA (( MANSARDE » DE BONAPARTE

admis à suivre les cours » à l'École militaire (*). Là, notre héros partage la chambre de son « binôme Desmazis

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