‹ Les pierres de ParisChapitre 28 sur 61 · CL · texte numérisé non relu

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10 août. Une gravure du temps nous montre l'enceinte funéraire entourée d'une grille gardée par un sans-culotte chargé d'en écarter les chiens et les pochards irrévérencieux. Un arbre de la Liberté orné d'une cocarde et un drapeau tricolore fiché en terre complètent l'imposante décoration. Sous l'obélisque, et dans une sorte de crypte : le buste, la lampe, l'écritoire et la baignoire du héros surmontés de cette inscription : Aux mânes de Marat. Du fond de son noir souterrain il fit trembler les traîtres. Une main perfide le ravit à l'amour du peuple... L'obélisque disparut après le 9 thermidor.

Ce jour-là la cour du Carrousel vit passer, — hués par ceux-là mêmes qui les encensaient la veille, — Robespierre. Saint-Just, Couthon et les « hors la loi » de la terrible séance...

Pendant quelques années, la vie sembla s'éteindre autour des Tuileries délaissées... Les maisons du Carrousel en profitent pour devenir plus sales, plus puantes, plus mal famées...

Le 19 février 1800, le premier consul Bonaparte vient fixer sa résidence dans le palais des rois de France. Les jours de revue, sous le Consulat, puis sous l'Empire, les fenêtres donnant sur la place se peuplaient dune foule admirative. Songez, en effet, que peu à peu les maisons, — et quelles maisons, — s'étaient à ce point rapprochées

des grilles du château qu'elles n'en étaient plus distantes que de quelques mètres. . . Le parterre fleuri créé hier délimite à peu près exactement l'emplacement qu'elles occupèrent jusqu'à la moitié du xixe siècle.

Il est alors facile de comprendre quels merveilleux observatoires offraient ces bicoques aux amateurs de fêtes militaires et surtout aux fanatiques qui voulaient LE voir, revêtu de son uniforme vert de colonel de chasseurs, la poitrine barrée du grand cordon rouge de la Légion d'honneur, le a petit chapeau » posé en bataille sur sa tête césarienne, encadré de ses maréchaux et de ses mamelucks, passant au galop de son cheval blanc devant des régiments de héros.

En dehors des jours de revue, le Carrousel n'était plus que le poussiéreux pandémonium du bruit, des disputes, des criailleries, du chaos... Autour de l'hôtel de Nantes (un affreux cube de pierre haut de six étages faisant face au charmant arc de triomphe de Percier et Fontaine), venaient aboutir tous les coucous, palaches, célérifères, omnibus, carrioles, citadines et cabriolets de Paris. C'était, du matin au soir et du soir au matin, un vacarme à réveiller Épiménide lui-même.

Quant aux ruelles donnant sur la place, elles étaient à ce point ignobles que le grand Balzac pouvait, sans exagération, écrire dans la Cousine Bette : « L'existence du pâté de maisons qui se trouve le long du vieux Louvre est une de ces protestations que les Français aiment à faire contre le bon sens... Nos neveux, qui

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verront sans doute le Louvre achevé, se refuseront à croire qu'une pareille barbarie ait subsisté au cœur de Paris, en face du palais où trois dynasties ont reçu l'élite de la France et celle de l'Europe... La rue et l'impasse du Doyenné, voilà les seules voies intérieures de ce pâté sombre et désert dont les habitants sont probablement des fantômes, car on n'y voit jama;s personne... Enterrées déjà par l'exhaussement de la place, ces maisons sont enveloppées de l'ombre éternelle que projettent les hautes galeries du Louvre, noircies de ce côté par le souffle du nord. Les ténèbres, le silence, l'air glacial, la profondeur caverneuse du sol, concourent à faire de ces maisons des espèces de cryptes, des tombeaux à vivants. »

Parlant de la place du Carrousel, à l'époque de son enfance, notre maître Sardou écrivait dans l'admirable préface (*), dont il voulut bien honorer nos Coins de Paris : « Ce n'était que tronçons de rues évenlrées, maisons isolées à demi démolies, étayées par des poutres. Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était plus, les jours de pluies, qu'un vaste bourbier... La liste civile avait construit des baraques qui, de la petite cour des Sphynx jusqu'aux guichets faisant face au pont des Saints-Pères, enveloppaient les ruines de l'ancienne église Saint-Thomasdu-Louvre et de ses dépendances, telles que le Prieuré, où Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Nanteuil, Arsène

(1) Coins de Paris, par G. Gain. — Préface de V. Sardou (Flammarion, éditeur).

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iloussaye (et plus tar<l Emile Augier et Jules Sandeau) avaient installé leur « bohème galante ». Ces baraques étaient louées à des marchands de couleurs, de gravures, de tableaux et de curiosités de toutes sortes. Je vois encore un grand marchand de bibelots où, dans le plus amusant des fouillis, au milieu d'œufe d'autruche, de crocodiles empaillés et de chevelures de Peaux-Rouges, le collectionneur faisait de merveilleuses trouvailles. . . J'ai passé là des heures délicieuses à fouiller dans ces cartons, où je ne pouvais, hélas ! qu'admirer, n'ayant pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je pressentais la valeur future et que l'on donnait alors à vil prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain mépris l'art français duxvin6 siècle, trop aimable et trop spirituel à leur gré. « Monsieur, me disait plus tard un « de ces marchands, j'ai roulé des gravures de Poussin, « dont je ne donnerais pas aujourd'hui quarante sous, « dans des Debucourt que je ne céderais pas pour mille « francs »...

L'admirable vente Sardou, où tout Paris se rua, il y a quelques semaines, prouve que le maître ne s'était pas trompé dans ses prédictions !

Ce sont toutes ces baraques que remplacent avantageusement aujourd'hui les parterres de fleurs et les squares de la place du Carrousel. Un dessin de « coléus »

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encadré de buis s'étale au centre des plates-bandes, là où, le 22 août 1792, Collenot, — dit d'Aigremont, — fut décapité par la guillotine. Cet infortuné, « condamné comme conspirateur et chef de brigands soudoyés par la cour », eut le triste honneur d'étrenner, à 10 heures du soir et à la lueur des torches, la machine à décapiter inventée par le docteur Guillotin. Un journaliste royaliste, Durosoy, venait, trois jours plus tard, mourir au môme endroit, à la même heure, et dans les mêmes conditions; c'était le commencement de la longue série (*).

Chaque ruelle du Carrousel évoque des souvenirs : rue Saint-Thomas-du-Louvre (vers le fond de la place et parallèlement au guichet d'entrée du musée), Mlle Camargo avait son hôtel et Piron sa mansarde. Le poète Crébillon et le peintre Lantara habitèrent la rue- du Chantre. Sous la Révolution, le théâtre du Vaudeville donnait ses représentations rue de Chartres (sur l'emplacement de l'actuel ministère des Finances), et la « machine infernale », préparée rue Saint-Nicaise,Ie 30nivôse an IX, pour attenter aux jours du Premier Consul, éclata à peu près sous le guichet conduisant à la rue de Rohan, à quelques mètres de l'endroit où, en 1905, fut commis l'attentat contre le jeune roi d'Espagne. Enfin les notes d'un contemporain citent la place du Musée « comme

(1) L'architecte Gisors, — chargé d'aménager au château des Tuileries les salles destinées à la Convention Nationale, — se plaint « de ce que ses ouvriers perdent un temps précieux pour aller attendre, place du Carrousel, l'heure des exécutions ».

l'asile inviolable des livres et des perroquets. On y voyait, dit-il, des antiquaires, des tondeurs, des empailleurs, posés comme une menace à côté des volières gazouillantes; des marchands de bric-à-brac qui vendaient des épreuves de Rembrandt et des lorgnons d'écaillé, des guitares et des poires d'Angleterre ! »

Tout cela disparut enfin ; entre 1849 et 1852 (4), la pioche des démolisseurs fit justice de ces horreurs, et, sous le second Empire, la place du Carrousel, débarrassée de ses scories, amputée de ses verrues, égayée de squares, apparut dans sa beauté... Les incendies allumés par la Commune de Paris ayant détruit le palais des Tuileries, la bibliothèque du Louvre et une partie des galeries, il fallut édifier des bâtisses provisoires; pendant des années, le Carrousel fut de nouveau envahi parles baraquements. Puis vinrent la construction de l'énorme monument de Gambetta, disgracieux et lourd, la démolition des restes calcinés des Tuileries, la création des jardins et... voici l'éclosion du parterre do fleurs que nous sommes heureux de saluer aujourd'hui.

(1) Bonaparte, Premier Consul, avait déjà fait abattre de nombreuses masures dans ce dédale du Carrousel.

La place du Carrousel était presque entièrement désobstruée le 27 floréal an X ; il ne restait plus, au dire du Journal des Défenseurs de la Patrie, qu'à jeter bas l'ancien Comité de Sûreté générale, édifice assez peu regretté. La grande porte de la grille du palais des Tuileries, sur la place du Carrousel, venait d'être peinte. Les parties en fer avaient reçu une couleur olive et les ornements en uivre, ainsi que les quatre corps, étaient d'un jaune pâle. — Aulard. Paris sous le Consulat, t. III, p. 62.

Il semblerait que les avatars de la place du Carrousel fussent terminés... Il n'y pousse plus que des fleurs, des arbres et des statues... trois heureuses exceptions qui n'ont, Dieu merci ! rien à redouter des dangereuses cabrioles de la politique... et encore, je n'ose parler que des statues mythologiques...

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Place du Carrousel.

« FRASCAT1 »

Les belles dames venant achcler une galette-paysanne à la pâtisserie Frascasti — boulevard Montmartre — les badauds attroupés à l'angle de la rue Richelieu devant les irrévérencieuses réclames du « High life Tailor », les clients pressés d'aller se faire photographier chez Reutlinger ou barbifier chez le coiffeur Lespès, ignorent probablement les avatars de ce pittoresque coin de Paris. Or l'histoire en est si amusante que nous voulons la leur conter.

Nos superbes boulevards, plantés d'arbres vers 1676, furent, à leur origine, absolument délaissés ; ils paraissaient lugubres, dangereux... et lointains ! Les pessimistes assuraient dédaigneusement que « c'était la campagne », les pessimistes semblaient avoir raison , les boulevards n'étaient ni sûrs ni gais. Durant le jour, quelques promeneurs bucoliques y berçaient leur rêverie, d'autres y herborisaient en regardant les maraîchers sarcler les salades, ramer les pois, récolter les choux ;

les enfants y jouaient; les soldais venaient y vicier bouteille et jouer aux boules. Mais dès que tombait la nuit, les filous et les femmes de mauvaise vie y menaient leurs sabbats, on y détroussait les passants, cela dura jusqu'à la seconde moitié du xvme siècle. De temps en temps, quelque original y installait ses pénates, tenté par le bas prix des terrains et la facilité d'entourer « sa folie » de jardins plantés de vignes, de roses, de jasmins, voire de cerisiers ; chacun sait que, de tout temps, la passion du jardinage fut l'une des joies des Parisiens.

Puis, peu à peu, quelques hôtels furent construits, dont — bien entendu — les entrées s'ouvraient sur les rues, la mode commença de venir « respirer aux boulevards ». Les voitures y circulent, les cavaliers y caracolent, les piétons s'y font moins rares, tout cela explique pourquoi, en 1784, le riche traitant Crozat résolut d'élever un magnifique hôtel, « de dimension financière », à l'extrémité de la rue Richelieu. Un jardin l'entoure « d'une belle étendue, dont les vues, qui s'étendent sur la campagne, sont excessivement variées. La terrasse, au-dessus de l'orangerie qui borde le nouveau cours planté sur les remparts de la ville, fournit à elle seule une promenade des plus agréables. Le jardin fruitier est au delà du cours, l'on y arrive par un passage souterrain, percé, avec beaucoup de dépenses, dans le terre-plein du rempart ». En d'autres termes, Crozat ayant acheté une partie de la Grange-Balelière, en avait fait son potager; un tunnel passant sous le bou-

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levard reliait ses deux propriétés ; cela lui faisait maison de ville et maison des champs, et la maison des champs couvrait l'emplacement des immeubles compris aujourd'hui entre la rue Drquot, le passage Jouffroy et la rue Grange-Batelière.

La terrasse de Crozat devint vite célèbre; on s'y trouvait le mieux du monde pour voir défiler les promeneurs de plus en plus nombreux. « Je trouve le « Rempart » charmant ! — s'écriait le Chevalier dans un proverbe de Garmontelle, la Maison du boulevard — on n'a pas besoin de sortir pour voir tout Paris ; il vient passer tous les jours sous vos fenêtres »... Plus loin la Comtesse se plaint des arbres qui « l'empêchent de contempler la promenade » !

Cependant Paris s'agrandit, se transforme; déjà tout un quartier s'est construit sur le potager de Crozat ; l'orangerie est convertie en jardin et la maison démolie puis reconstruite par le célèbre architecte Brongniart, devient en 1789 l'hôtel Lecoulteux de Nolay ; la belle terrasse seule est respectée. Arrive la Révolution qui vide et confisque les hôtels dont les propriétaires ont émigré ou furent guillotinés; sous le Directoire, c'est un cafetier, le citoyen Garchi, qui achète l'hôtel Lecoulteux, à l'angle du boulevard.

Garchi, trophée inattendu des victoires de Bonaparle, était un Italien importé en France en même temps que les Chevaux de Venise, le Lion de Saint-Marc, les mai-

bres et les tableaux des palais romains. Ce subtil limonadier conquit Paris par l'excellence de ses glaces parfumées et la somptuosité de ses pyrotechnies.

L'hôtel Lecoulteux, converti en café-glacier à

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