‹ Les pierres de ParisChapitre 37 sur 61 · UN VIEIL HÔTEL, FAUBOURG POISSONNIÈRE · texte numérisé non relu

UN VIEIL HÔTEL, FAUBOURG POISSONNIÈRE

attardons à rêver dans ce cadre discret où il semble que l'on se soit longtemps aimé...

Une porte-fenêtre s'ouvre sur un balcon surplombant la cour vitrée... au loin un vieil hôtel Louis XVI, à peu près ruiné... Ce n'est pas tout, une dernière surprise nous attend : la large dalle de ce balcon est faite d'une

pierre tombale du xve siècle... Nos pieds foulent l'image d'un évêque mitre, les mains jointes en une pose hiératique... L'inscription rongée borde un côté de la pierre funèbre, l'autre côté est engagé dans le mur!

Les accueillantes et distinguées propriélairesde ce pittoresque logis veulent bien nous assurer — avec une bonne grâce dont nous leur sommes profondément reconnaissant — que cette dalle précieuse ne quittera la maison où un hasard heureux la plaça que pour reposer au musée Carnavalet!... Décidément la promenade fut heureuse.

Un logis de M. de Balzac.

i^troite, zigzagante, bordée de vieilles maisons grises ' qu'égayent quelques panaches d'arbres verts, la rue Raynouard ne semblerait nullement déplacée à Riom ou à Poitiers. Les passants y sont rares, les voitures encore plus rares. De-ci, de-là, entre deux murailles, une admirable échappée de vue sur la vallée de la Seine, les lointains de Grenelle, les coteaux de Meudon. On devine alors que si les façades des logements sont maussades, les fenêtres des arrière-logis doivent ouvrir sur un splendide panorama.

C'était d'ailleurs la coutume de nos aïeux de se garder soigneusement d'habiter les chambres proches de la rue poussiéreuse et malodorante, boueuse, remplie d'ordures ; la rue où sévissaient tous les corps de métiers hurlant leur marchandise : porteurs d'eau, charbonniers, ramoneurs, marchandes de légumes, de fleurs, de poissons, de moules cuites, débitants de volaille au panier,

revendeurs d'habits, fontainiers, vitriers, crieurs de briquets phosphoriques, etc. Soucieux de confort, de calme, de silence, nos grands-parents vivaient le plus souvent dans les pièces éloignées, prenant jour sur les jardins. si nombreux et si beaux jadis à Paris et dans la banlieue parisienne.

Jusqu'à Tépoque de l'annexion (1860) la rue Raynouard dépendait du village de Passy ; dès 1731 elle figure sur le plan de Roussel. Successivement rue Haute, Grande-Rue, rue des Francs-Bourgeois (ceci à cause des « bourgeois » qui vinrent s'y fixer dès la seconde moitié du xviii0 siècle, attirés par la proximité des « eaux minérales de Passy (4)» dont l'établissement voisin descendait jusqu'à la Seine), la rue Haute de 1831 devient rue Basse en 1840, car si elle est « haute » par rapport au fleuve, elle est « basse » par opposition aux parties culminantes de Passy. En 1867 on l'appela définitivement rue Ray nouard, en l'honneur du poète — auteur des Templiers, — qui y mourut au numéro 38 (2).

(1) Rue Basse. (Anciennes et nouvelles Eaux Minérales.) La rue Basse, à gauche de la pension de M. Husson, mène à la Seigneurie ; les maisons qui y sont, du côté de la rivière, jouissent d'une vue magnifique. Deux de ces maisons possédant des sources d'eaux minérales sont connues sous la dénomination d'Anciennes et de* Nouvelles eaux ; leurs jardins sont publics. — Guide des Amateurs et des Étrangers voyageurs à Paris, par Thiéry. 1787, t. I, p. 10.

(2) — En 1819, un arrêté du Conseil municipal de Passy interdit aux voitures « attelées de plus d'un cheval » de suivre la rue Haute, « le passage des rouliers pouvant nuire à la solidité des maisons établies au-dessus d'anciennes carrières »

Sous toutes ces appellations la rue compta d'illustres habitants. Les ducs de Lauzun et de Saint-Simon s'y fixèrent en une somptueuse demeure dont les fondations subsistent. Tout près (au numéro 21) logea La Tour-d'Auvergne — premier grenadier de France ; Desaix, Kléber, Lecourbe, Moreau fréquentaient vers 1796 « sa chaumière ». A côté vécurent l'abbé Raynal et aussi l'abbé Prévost, auteur de l'immortelle Manon Lescaut. Délicieux psychologue, Fabbé Prévost fut, paraîtil, un déplorable ecclésiastique, témoin ce dialogue échangé en 1735 avec le prince de Conti : « Gomment, l'abbé, vous voulez être mon aumônier? Mais je n'enlends pas de messes! — Et moi, monseigneur, je n'en dis jamais ! »

Benjamin Franklin séjournait parfois au numéro 36 (de 1777 à 1785), ce fut au numéro 62 qu'il tenta la première expérience de son paratonnerre; Florian le fabuliste et le chansonnier Béranger habitèrent eux aussi cette vénérable rue, mais c'est au grand Balzac que la rue Raynouard (qui s'appelait alors rue Basse) doit le meilleur de sa célébrité.

Au numéro 47, un vieil hôtel d'aspect très simple où, en 1792, demeura Louise Contât, la belle actrice de la Comédie-Française; au mur, contre la porte, sur une plaque de marbre, cette inscription : « Dans cette maison H. de Balzac vécut de 1842 à 1848 » (*), C'est ici,

(1) M. Frédéric Lawton, un Balzacien fervent, s'inscrit en faux contre cette assertion «...Balzac est allô habiter la maison de Passy

ou plus exactement, c'est derrière cette maison-ci que, pendant six années, H. de Balzac se claquemura dans un modeste pavillon situé en contre-bas de l'ancien logis de Louise Contât.

Le portier, occupé de travaux d'horlogerie, nous invite à descendre deux étages... L'avis tout d'abord étonne, mais nous nous souvenons des indications transmises par Mme de Surville — la sœur de Balzac — Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Léon Gozlan, ses amis, et suivons l'escalier glissant, nous aidant de la rampe en fer forgé où s'appuya la main du maître.

Nous débouchons sur une courette : au fond, derrière un massif de fusains et de lilas, une maisonnette haute d'un étage ; des persiennes vertes, une porte jaune percée de deux lucarnes rondes... Nous sommes chez M. de Balzac !

On n'accédait pas autrefois aussi facilement dans ce repaire où se terrait le grand écrivain pour travailler en paix et fuir les créanciers qui si longtemps empoisonnèrent son existence ; il fallait donner de rudes assauts avant de pénétrer jusqu'à lui.

Les mots de passe à échanger étaient des plus compliqués... Après avoir affirmé au portier, « méfiant comme un verrou », que « la saison des prunes venait d'arriver », on obtenait licence de gravir le premier palier. Là, une portière, déchaînée par un coup de

au mois de décembre 1840 et l'a quittée au printemps de 1847, avril Belon toute vraisemblance »... et M. Lawton doit avoir raison.

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Extrait du Plan du XVIe arrondissement de la Ville de Paris en \1860, publié dans le Paris Nouveau d'Emile de Labédollière ,

cloche, arrêtait l'audacieux visiteur, ne démasquant l'escalier de descente qu'après avoir reçu l'assurance que « l'on apportait des dentelles de Bruges ». Lés deux

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