LES « PETITES
P. Renouard, del-
bras nus; sur leur corsage largement décolleté sont croisés des fichus de laine ou des matinées de satin rose et bleu, les cheveux sont peignés à la diable, les yeux semblent battus de sommeil ; plusieurs élèves ont passé des jambières tricotées. Fine et menue dans sa robe noire, Mlle Théodore paraît. « Allons, allons, mes
enfants, ne perdons pas de temps. Vous ne me paraissez pas très réveillées ce matin. » La leçon commence. Des claquements du pouce, des battements de mains indiquent le mouvement; à des exercices de barre succèdent des temps de pointes et des ronds de jambes (4).
Oh! la grâce spirituelle et ensorcelante de ces minces pieds de femmes, qui tantôt frôlent le sol sans paraître daigner s'y poser et tantôt semblent se piquer dans le plancher comme une aiguille dans une pelote. Avec une précision, une méthode, un' art parfaits, ce joli bataillon manœuvre au commandement de son colonel qui, d'ailleurs, prêche d'exemple, indiquant d'un geste adroit les poses à prendre, les mouvements à exécuter. Puis, on passe à un autre exercice : « Allons, l'adage. » A ce moment, la pianiste (car le piano a succédé au violon) plaque les premières mesures de la
(1) Ce que gagnaient les danseuses de l'Opéra en 4842.
Mme Garlotta Grisi, première danseuse, 40.000 francs par an, 60 francs de feux.
Mme Louise Fitz-James, danseuse de caractère, 18.000 francs par an.
Mme Pauline Leroux, danseuse de caractère, 42.000 francs par an, 50 francs de feux.
Mlle Mario, première danseuse, 25.000 francs par an.
Mlle Forster, première danseuse, 6.000 francs par an.
Les sœurs Desmilâtrc, danseuses de deuxième ordre, 10.000 francs par an.
Chaque danseuse du corps de ballet à 1.500 francs. — Salon littéraire (30 octobre 1842).
LES CLASSES DE DANSE A l'OPÉRA
figure. « A toi, Berthe, descends... Pas de bourrée... Monte sur la pointe... Mieux que cela... encore... Ça va... Allons, Pichard, à toi... Pas mal... Ne te presse donc pas, Georgette... Laisse bien la jambe derrière toi.
ï. Renouard, dêl
et quand tu es bien à l'arabesque serre les reins et n'oublie pas que c'est un jeté dessous... Doucement, plus doucement Blanche, ton bras est trop haut... Et toi, Germaine, soigne tes pointes... » Dociles, ces jeunes filles réalisent vite l'indication que leur jette
leur professeur; mais pendant qu'elles tournoient, un peigne saute, puis deux, puis trois peignes ; MIle Théodore s'impatiente : « Fixez donc mieux vos cheveux, c'est insupportable cette pluie de peignes... Allons, une, deux... Recommençons... Bravo, Germaine!... (*) »
Sous le grand vitrage dont la lumière crue allume des nimbes d'or dans les cheveux blonds, toutes ces jolies filles, le sourire aux lèvres, forment des groupes gracieux et charmants. Les yeux ne sont plus bouffis, elles sont vraiment réveillées; leur amour professionnel leur a fait oublier la fatigue.
Car ceux-là se trompent fort qui s'imaginent que l'existence d'une danseuse comporte de sérieux loisirs. Leur travail commence dès dix heures du malin pour ne finir souvent qu'a minuit, avec le tombé du rideau. Classe de neuf heures à dix heures et demie pour les enfants, de dix heures et demie à midi pour les sujets, les coryphées et les quadrilles; à midi et demi, répétition, et quatre fois par semaine, représentation le soir, tel est l'ordinaire lableau de service.
C'estvers huit ans que l'éducation chorégraphique commence et seuls un entraînement progressif et continu, une sévère mélhode, un régulier assouplissement font qu'une jeune fille, presque une enfant, peut, sans faiblir, supporter l'excessive fatigue qu'entraîne l'étude de la danse.
Comme nous voici loin de la légende!
(1) Non seulement M,le Théodore dirige les classes des « coryphées » mais elle préside ensuite aux leçons «d'ensemble » des sujets.
Nous dégringolons d'autres escaliers et longeons de nouveaux corridors. Voici la porte de la classe des petits où professe Mlle Van Goeten. Nous entrons, et MUe Van Goeten de s'exclamer : « Voilà bien ma chance, vous arrivez justement le jour où ma pianiste, épouvantablement grippée, a dû me fausser compagnie, si bien qu'à la veille de l'examen mes pauvres élèves sont forcées de travailler d'après mes indications chantées, et Dieu sait combien je chante mal!... »
Mlle Van Goeten est trop modeste : elle chante fort bien, fort en mesure, et son mignon quadrille se trémousse le plus joliment du monde à ses intelligents commandements (*). Toutes ces fillettes ont de douze à quatorze ans ; sur leur col mince se balancent encore
(1) Vendredi, 23 juin 1871.
Les petits sujets et les coryphées répètent en costume de danse, pour la première fois depuis la fermeture du théâtre.
Elles sont là une trentaine de danseuses éparpillées par petits groupes, leurs robes de tarlatane blanche éclairant la demi-obscurité du théâtre ; elles vont et viennent, causant avec animation ; en voici une qui, penchée, rattache le ruban de son soulier ; une autre debout, sur ses pointes, fait, toute droite et comme piquant le plancher, un assez long parcours, puis retombe sur ses pieds après une pirouette, en disant avec un geste le plus gentil du monde :
— Qu'est-ce qu'elle me chantait donc, maman, que j'avais perdu mes pointes, pendant la guerre ! Je savais bien que non, moi ! Ça ne se perd pas, les pointes!...
Je m'approche d'un groupe où la conversation est pleine d'en-
les médailles d'argent de leur première communion! Il m est de délicieuses qui déjà minaudent avec une
LA CLASSE D'ENSEMBLE DE Mlle MAURI DANS LE GRAND FOYER DE L'OPÉRA.
De Montarlot, phot.
enviable rouerie. Il semblerait d'ailleurs que cette classe fût une école de grâce, tant .le professeur
train. C'est une petite coryphée, blonde et fort jolie, qui raconte la chute de la colonne Vendôme :
— J'étais là, dit-elle, au premier rang et j'ai acheté une complainte qu'on vendait rue de la Paix : je l'ai apprise par cœur. — Notes et Souvenirs (1870-71), par Ludovic llalévy (p. 107).
s'efforce avec raison de réagir contre « les mauvaises attitudes ». La leçon se passe, presque tout entière, à faire rentrer dans l'ordre des bras trop en dedans ou des genoux trop en dehors. « ... maintenant, mes enfants, travaillons le pas de l'examen. » Et MUe Van
M,le ROSITA MAU RI.
Reutlinger, phot.
Goeten, toujours chantonnant, indique et mime ellemême les passages difficiles...
« Ta ta ta ta... ton genou Emma... ta ta ta... un temps... une, deux, trois... Pliez... une, deux... ta ta la... sauts de chats... ton petit pied, Jane... ta ta ta... et Jane surveille son « petit pied » chaussé de coutil gris... »
Comme j'admirais le charme de ces minces fillettes, leur professeur voulut bien me présenter à son premier sujet, Ml,e Emma Mauller — onze ans — qui se couvre de gloire dans les ballets de « Femina ». Cette « étoile en herbe », comme disait l'autre, daigna danser en mon honneur les pizzicati de Sylvia, et je quittai la classe sur cette aimable vision.
Redescendons les interminables escaliers; nous voici de plain-pied avec les coulisses; soulevons le lourd vélum, presque hermétiquement clos, qui ferme, derrière la scène, le grand foyer de la danse. Ici, c'est l'arche sainte; Mlle Rosita Mauri, hier encore la gloire de notre Académie nationale, y professe, — avec quelle indiscutable autorité — le cours de perfectionnement (*).
Au milieu du grand divan, frileusement serrée dans
(1) Le loyer de la danse à l'ancien Opéra (1844) : Le foyer de la danse est une grande et vaste pièce attenante à l'ancien hôte Choiseul. Elle est assez mal éclairée et meublée d'une banquette semi-circulaire sur laquelle prennent place les rares élus admis à pénétrer dans le sanctuaire. Un buste en marbre de la Guimard, posé sur une colonne en bois peint, pareille à celles qui n'ornent guère le foyer du public, est la seule relique adorée dans ce temple. La muraille, recouverte d'une boiserie sculptée et ouvragée à la manière du temps, est tapissée déglaces qui ont reproduit successivement les plus frais et les plus* jolis minois du monde. De distance en distance des tringles de fer, posées à hauteur d'appui, servent aux danseuses qui s'y suspendent' avec toutes sortes d'entrechats et de ronds de jambes en attendant leur entrée en scène. — Les petits Mystères de l'Opéra, par Albéhig Second, p. 134.
un long manteau de tricot blanc, ses cheveux bouclés, recouverts d'une mantille bleu pâle, la haute canne noire à pomme d'or — son bâton de commandement — à la main, le sourcil autoritaire, Mlle Rosita Mauri donne sa leçon...
L'aimable artiste me reçoit les mains tendues et cependant Mlle Mauri semble soucieuse, ses yeux spiri-
AU SECOND QUADHILLE.
P. Renouard, del.
tuels sont mélancoliques.. MlIe Mauri est un peu nerveuse, .elle en exagère son pittoresque accent espagnol. « Hé, cher monsieur, vous tombez bien mal, je n'ai encore "personne ce matin, hier au soir Faust, aujourd'hui il pleut à verse... les pauvrettes sont fatiguées; deux vaillantes ont seules bravé la tempête : Schwarz et Billion; la qualité devra remplacer la quantité. »
Oh! la belle leçon, je ne dirai pas seulement de danse, mais encore d'esthétique. « Allons, mesdemoiselles... continuez... de la grâce., encore de la grâce... Plus bas les bras, et le poignet plus souple... détournez maintenant... Tendez la pointe... hop... bravo Schwarz! Très bien... port de bras... attitude... Restez... » Les charmantes danseuses, telles deux statues grecques, s'immobilisent en une « pose noble » et MUe Mauri, satisfaite, de s'écrier : « Hein 1 sont-elles d'une belle ligne... Ceci est parfait... Mais songez qu'il faut toute une vie de travail, et d'un dur travail je vous assure, pour atteindre à cette perfection... Pas commode notre métier et ne l'exerce pas qui veut, et puis, quelle gymnastique, parfois aussi quel supplice!
Saviez-vous que la Taglioni, après une leçon de deux heures donnée par son père, tombait mourante sur le tapis de sa chambre, où elle se laissait déshabiller, éponger, rhabiller sans avoir le sentiment de ce qu'on lui faisait?... Et elle devait danser le soir, la povera! (d) »
(1) Une danseuse dévorée d'ambition, MUe X..., avait inventé, S. G. D.G., une manière fort ingénieuse de se casser et de se tourner en même temps...
MUe X... se couchait par terre, le visage collé contre le plancher, les jambes étendues horizontalement, puis elle faisait monter et peser sur elle sa femme de chambre. Avec le temps elle s'habitua si bien à son fardeau domestique qu'elle en arriva à porter sa mère et sa sœur. Si la place n'eût pas manqué, elle en eût porté bien d'autres. — Petits Mémoires de l'Opéra, par Charges db BoiONlf 1857, p. 35.
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LB COURS DE Mlle MAURI DANS LE GRAND FOYER DE LA DANSE. Mlle* BARBIER, ZAMBELLI, D. LOBSTEIN
De Montarlot, phot.
Mais le front de M"e Mauri se rassérène : une par une, sans bruit les retardataires ont fait leur apparition. L'état-major de l'escadron volant de l'Opéra est presque au complet : Mlles Aïda Boni, Urban, Lobstein, Meunier, Johnsson, de Moreira, Dockès et
LA CLASSE DE M,le TI1ÉODOUE.
P. Renouard, del.
Guillemin entrent en leçon, et c'est un émerveillement de voir ces jolies personnes résoudre en se jouant les difficultés que leur impose leur éminent professeur. D'un mot, d'un geslc, Mlle Mauri — le poing gauche à la hanche, et marquant la mesure de sa terrible canne
noire — commande, surveille, ne ménageant ni ses critiques, ni ses compliments...
... Depuis quelques minutes, une nouvelle danseuse est survenue : après avoir exécuté quelques plies et quelques ronds de jambe, elle a nonchalamment posé son pied mince sur la barre la plus élevée, plus haut que l'épaule, et dans celte pose étrange, mais professionnelle, elle assiste tranquillement à la leçon qui finit. Cette charmante apparition — brune, fine, nerveuse — est Mlle Zambelli, l'étoile de l'Opéra... A son tour, elle danse et nous admirons cette grande artiste, une des plus parfaites qu'il nous ait été donné d'applaudir D'un mot, d'ailleurs, Mlle Mauri résume nos sensations : « C'est un feu d'artifice ».
Puis avec le charme infini qu'ont les femmes parlant avec amour d'un art qu'elles ont exercé supérieurement, Mlle Mauri énumère toutes les qualités nécessaires à une vraie danseuse : l'élégance des attitudes, la noblesse des positions, les aimables abandons du corps, les longs déploiements, les parcours sinueux, et, par-dessus tout, les yeux d'enjouement... M,le Mauri parlant de son art, c'est l'apôtre même de la religion chorégraphique qui sème la bonne parole... Les yeux, la voix, le geste, tout en elle est sérieux... j'allais écrire doctrinaire.
Mais — il y a toujours un « mais )> dans la vie — sous la jupe noire de coupe austère sort un petit bout de pied emprisonné en un étroit escarpin verni... et ce petit bout de pied n'est pas doctrinaire du tout... Ah! le
gredin, comme il frétille, comme il se cambre, comme il est « un peu là » ! Quel docile élève et qu'il exécute spirituellement les indications du professeur... Nous l'avons connu, chaussé de satin rose, alors qu'il nous charmait dans le Cid, les Deux Pigeons, la Korrigane, Coppèlia /...(*)
Mademoiselle Rosita Mauri, quand vous voudrez être tout à fait sérieuse, méfiez-vous de votre petit pied
(1) Il est permis à ce propos de rappeler les jolis vers d'Alfred de Musset à la Taglioni, créatrice du ballet V Ombre :
Si vous ne voulez plus danser, Si vous ne faites que passer Sur ce grand théâtre si sombre, Ne courez plus après votre ombre Et tâchez de nous la laisser
LA
SEMAINE D'UN INONDÉ
Dimanche 23 janvier 1910, trois heures de l'après-midi, du haut d'un balcon du quai Voltaire... — Malgré la neige qui tombe en tourbillons, une foule dense assiège les parapets des quais. On s'arrache les journaux... On compte les marches libres des escaliers de pierre donnant accès aux berges inondées; encore douze... ça va bien. De l'angle du pont des Saints-Pères, les badauds constatent avec stupeur que le fleuve, démesurément grossi, affleure presque les entablements du funnel reliant la gare d'Orsay à la gare d'Orléans... Des amis arrivent, les nouvelles sont de plus en plus mauvaises... la banlieue parisienne est tout entière envahie, les trains sont arrêtés, les ponts s'écroulent... L'eau paraît sourdre de partout, par les murs, par les parois, par les fentes des pierres, sous les pavés, le long des rails des tramways... le baromètre enregistreur, qui marquait 733 mil-
mètres, baisse encore!
La Seine jaune et bourbeuse semble monter à l'assaut des ponts, des berges, des bateaux-lavoirs, des grands chalands noirs accotés aux quais et dont les mariniers doublent les amarres...