LA RUE BEAUREGARD — LA RIE DE LA LUNE
dépensait en ripailles les cent mille francs qu'elle gagnait annuellement à exercer son infâme métier.
C'est en ce vieux quartier que nous promènerons notre flânerie. Partant de la porle Saint-Denis, gravissons la rue Beauregard, où il nous est très facile de retrouver par-ci par-là, au milieu d'horreurs modernes, quelques traces d'un glorieux passé : frontons sculptés, balcons de fer forgé, rinceaux, encadrements de fenêtres datant du xvne et du xvme siècle. A la hauteur du n° 17,
— vis-à-vis de l'hôtel plus que modeste, qui passe à tort pour avoir été jadis la demeure d'André Chénier, — retournons-nous et admirons un délicieux paysage parisien : la porte Saint-Denis avec ses nobles sculptures décoratives, — rappel génial des victoires de Louis XIV sur le Rhin, — s'encadrant, dorée de lumière, entre les deux lignes de vieilles maisons grises qui terminent la butte Bonne-Nouvelle. Poursuivons notre route. Au n°23,
— en face la ruelle des Degrés, — arrêtons-nous. II se pourrait fort bien que la Voisin eût tenu ici sa « boutique aux poisons » ; lors de son premier interrogatoire, elle déclara loger à la « Ville-Neuve, rue Beauregard ». Nous manquons d'une indication plus précise, mais, si ce n'est pas exactement là, c'est sûrement tout près de là. L'endroit était fort judicieusement choisi : entre deux rues désertes, maison mystérieuse avec sortie sur la rue de la Lune que quelques pas seulement séparaient des remparts ; plus loin, des champs, des vignes... C'est très probablement en ce logis que, — soigneusement enca*
puchonnccs, la figure cachée derrière un masque de velours, pénélrèreut furtivement les deux nièces de Mazarin, la comtesse de Soissons, îa duchesse de Bouillon... tous les tragiques acteurs de cet affreux drame des Poisons. L' « altière Vasthi » elle-même, la belle Montespan, ne s'y glissa-t-elle pas, se rendant à quelque cynique « messe noire ». en compagnie de la Dcsœillets?... Les papiers de l'Arsenal et de la Bibliothèque nationale, les lettres de Mmede Sévigné, les remarquables étudesdoFr. Ravaisson etdeFr. Funck-Brenlano, le beau drame du maître Sardou ont fait connaître cette énorme et redoutable cause célèbre, dont Louis XIV tint à brûler de sa main les témoignages les plus honteux, après avoir eu toutefois la bonne grâce de remettre à quelques imprudents un certain nombre de billets compromettants, saisis rue Beauregard. L'un de ces billets, signé du grand nom de la duchesse de Foix, portait ces mots : « ... Plus je les frotle, et moins ils poussent. » Le Roi- Soleil interloqué, ayant exigé l'explication decette énigme, la duchesse dut avouer « qu'elle avait demandé une recette pour se faire venir de la gorge »... La Voisin ne vendait pas seulement de « la poudre à succession », elle tenait aussi « inslitut de beauté ».
Aujourd'hui, la maison, — qui, comme autrefois, a conservé une sortie sur la rue de la* Lune (au n° 25), — est tout entière occupée par une fabrique de literie, et l'aimable directrice, Mme Gruhier, veut bien nous montrer les restes de ce qui futvraiscmblablement la demeure
l'empoisonneuse la voisin.
LA RUE DEAUREGARD
de r « artiste en poisons ». Voici, engagé dans le mur et comblé depuis longtemps, un vieux puits dont la poulie