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CHAPITRE V LE PALAIS DUCAL

Au commencement du chapitre précédent, il a été dit que l'art gothique, à Venise, fut séparé en deux périodes distinctes par la construction du Palais Ducal, et que, dans leurs plus imposantes parties, tous les édifices particuliers qui furent construits pendant un demi-siècle s'en inspirèrent plus ou moins.

Le Palais Ducal fut, en effet, la grande œuvre de Venise, le principal effort de son imagination. Pendant une longue série d'années, les meilleurs architectes dirigèrent sa maçonnerie, les meilleurs peintres sa décoration ; et nous pouvons noter, en témoignage de l'influence qu'il exerça sur ceux qui le virent s'élever, que, tandis que dans toutes les villes d'Italie, on construisait les palais et les églises dans une variété de formes de plus en plus originales et hardies, la majesté de cet unique monument eut le pouvoir d'arrêter en plein épanouissement, l'imagination gothique ; de calmer, d'un seul coup, son ardeur d'innovation; de lui interdire la recherche de nouveaux types, la création d'une œuvre encore plus séduisante.

Le lecteur admettra difficilement que, tandis que l'invention architecturale s'anéantissait ainsi — semblable à Narcisse — dans sa propre contemplation, les comptes rendus de cette construction si admirée, si chérie, soient

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tellement confus qu'on se demande souvent à quelle partie du Palais ils se rapportent et que, encore actuellement les meilleurs archéologues de Venise soient en discussion pour décider si la façade principale date du xiv® ou du xv' siècle. Il nous faut, naturellement, trancher cette question avant de formuler une conclusion sur le style de Toeuvre : nous devons pour cela, passer en revue l'histoire complète du Palais et des monuments qui s'y rattachent. J'espère que cette revue ne paraîtra pas fastidieuse ; elle apprendra, en tout cas, certains faits qui jettent de curieuses clartés sur le caractère vénitien.

Avant tout, il est nécessaire de familiariser le lecteur avec les divisions et le nom des principales parties du Palais, telles qu'elles subsistent actuellement, sans quoi il ne pourrait comprendre les documents qui les mentionnent'.

Il sera donc entendu que le côté qui regarde la Piazzetta sera appelée par nous « la façade de la Piazzetta » celui delà Riva dei Schiavoni (quai des Esclavons), « la façade delà Mer ^), le troisième côté, à droite, sera « la façade du Rio ». On ne voit rien du quatrième côté qui va rejoindre la basilique de Saint-Marc, étroitement unie au Palais Ducal. .

Le Rio, ou Canal, est généralement considéré par le voyageur avec un grand respect, voire même avec horreur, parce qu'il coule sous le pont des Soupirs. Il est pourtant une des principales artères de la ville. Ce pont et ce canal occupaient, dans l'esprit des Vénitiens, la même place que « Fleet Street » et « Temple Bar » chez

* N'ayant pas été autorisé à reproduire ici deux plans de la place Saint- Marc et du Palais Ducal, plans fort intéressants tracés par Ruskin lui-même, nous avons été forcé de renoncer, pour un moment, à la traduction intégrale du texte ruskinien. Aidé, pour notre description, par d'excellentes photographies, nous avons conservé, toutefois, les appellations choisies par Ruskin. (Note du traducteur.)

Pl. X.

Pre.mif.r angle gothique du Palais Duijal. Adam et Eve. (Page i39.)

un habitant de Londres — au temps, du moins, où Temple Bar était, à l'occasion, décoré de têtes humaines. Les deux constructions se ressemblent d'ailleurs par la forme.

Pour concevoir une idée sommaire de l'aspect et de la distribution du Palais Ducal, il faut nous supposer arrêtés en face de lui sur la lagune. Nous avons devant nous la façade de la Mer ; à gauche, en retour, la façade de la Piazzetta et à droite, en perspective fuyante, la façade du Rio. Le pont qui traverse le Rio et|qui joint les deux quais sur la Riva dei Schiavoni, est le a pont de la Paille ». Je crois qu'il fut appelé ainsi parce que les bateaux qui apportaient de la paille du continent la vendaient d'habitude à cette place. Un peu plus loin, le Rio est traversé par le « Pont des Soupirs ».

L'angle du Palais Ducal formé par la rencontre des deux façades de la Mer et du Rio s'appellera « l'angle de la Vigne », parce qu'il est décoré d'un grand groupe sculpté qui représente l'Ivresse de Noé. L'angle opposé au coin de la Piazzetta, s'appellera « l'angle duFuguier » ; il représente la chute de l'homme. Là commence la façade de la Piazzetta qui s'étend jusqu'au troisième angle, appelé — nous en expliquerons la raison — « l'angle du Jugement ». Dans le carré intérieur formé par le Palais Ducal se trouve sa grande Cour, avec ses célèbres puits ; elle est fermée, au fond, par de fantaisistes petites constructions, datant de la Renaissance, qui rejoignent Saint- Marc et font face à l'escalier des Géants.

La grande façade de la Mer regarde le Sud. Les deux fenêtres de droite, décorées de pierres découpées et qui sont posées plus bas que les autres, pourront être appelées « fenêtres de l'Est ». Deux autres, leur ressemblant, ornées des mêmes sculptures, sont placées au même niveau, sur l'étroit canal ; nous les appellerons « fenêtres

du Canal ». Après elles, sur ce sombre côté du Palais, s'élève une longue suite de riches constructions à quatre étapes dont nous n'aurons pas à nous occuper, car elles datent de la Renaissance.

La façade de la Mer et celle de la Piazzetta se composent d'une épaisseur de murs massifs et polis soutenus par deux étages de piliers posés l'un sur l'autre. Si les plafonds et les parquets des deux étages inférieurs étaient enlevés, il resterait la forme d'une basilique : deux murs élevés, supportés par deux rangées de colonnes et surmontés d'un toit pointu, peu élevé.

Les deux étages inférieurs, entièrement modernisés, sont divisés en petites salles confuses où ne se rencontrent aucuns vestiges de l'ancienne construction. On n'en pourrait retrouver qu'après de très longues investigations et en soulevant les plâtres modernes. Sans nous troubler, des subdivisions de ces étages, passons à celles de l'étage supérieur qui sont d'une haute importance.

Et d'abord, expliquons au lecteur comment les deux fenêtres de l'est ont été percées plus bas que les quatre autresde lamème façade. G'estun des plus remarquables exemples des sacrifices consentis par l'Idée gothique en. faveur des convenances intérieures.

La partie du Palais où sont situées ces deux fenêtres fut tout d'abord bâtie et divisée en quatre étages, afin d'avoir le nombre de pièces nécessaires. Au commencement du XIV* siècle, il fallut créer une autre salle, grande et magnifique, pour les réunions du Sénat. On la construisit à côté du vieux bâtiment et, comme on n'avait besoin que d'une salle, on n'en partagea pas la hauteur en deux étages: on lui laissa l'élévation entière qui se trouva en réelle harmonie avec son immense longueur et sa largeur. On se demanda alors comment on placerait les fenêtres : seraitce sur la même ligne que les deux autres ou au-dessus ?

Le plafond de la nouvelle salle devait être décoré de peintures par les meilleurs maîtres vénitiens; il était donc aussi nécessaire de rapprocher les fenêtres d'un toit si glorieux que de donner à la Chambre du Conseil une lumière sereine ; pour cela il valait mieux la faire pénétrer en larges ondes qu'en petits torrents interrompus. Un architecte moderne, terrifié à l'idée de violer la symétrie extérieure, aurait sacrifié, du même coup, les peintures et le bien-être du Conseil. Il aurait placé ses larges fenêtres au niveau des deux autres et aurait ouvert, audessus d'elles, de pluspetites fenêtres semblables à celles du dernier étage du vieux bâtiment, comme si cet étage supérieur eût été continué tout le long de la façade. Mais le vieux Vénitien, avant de pensera sa propre réputation, songea à mettre les belles peintures en valeur et le Sénat à l'aise; sans hésiter, il ouvrit les fenêtres à la hauteur exigée par les proportions de la salle, et il laissa à l'extérieur du monument le soin de prendre sa défense. Et je crois que l'ensemble gagna à cette irrégularité dans les espaces de murs s'étendant au-dessus et au-dessous des fenêtres.

Sur la partie du mur qui fait face à l'extrémité Est, entre la seconde et la troisième fenêtre de la salle du Grand Conseil est peint « le Paradis » du Tintoret, nous appellerons ce mur « le mur du Paradis ».

Presque au milieu de la façade, entre la première et la seconde fenêtre de la salle du Grand Conseil, est une grande fenêtre ouvrant sur un balcon qui est un des principaux ornements du Palais, nous l'appellerons « le Balcon de la Mer ».

La façade qui regarde la Piazetta est presque semblable à celle de la Mer, mais elle a été dans sa plus grande partie, bâtie au xv" siècle, alors que les gens

étaient devenus partisans de la symétrie : les fenêtres sont toutes au même niveau; deux d'entre elles éclairent l'extrémité ouest de la salle du Grand Conseil; une autre éclaire une .petite pièce anciennement appelée « la quarantia civil nuova »; les trois autres et la grande fenêtre du milieu, ornée d'un balcon comme celle de « la façade de la Mer », éclairent une autre grande salle, celle « du Scrutin » ou « Salle d'Enquête » qui s'étend jusqu'à l'extrémité du Palais, au-dessus de la « Porta délia Carta ».

Le lecteur connaît assez, maintenant, la topographie du monument actuel pour suivre aisément son histoire.

Nous avons vu, plus haut, que les trois principaux types de l'architecture vénitienne furent le Byzantin, le Gothique et la Renaissance.

Le Palais Ducal, la grande oeuvre de Venise, fut successivement bâti dans les trois styles. Il y a eu un Palais Ducal byzantin, un Palais Ducal gothique et un Palais Ducal Renaissance. Le second remplaça entièrement le premier; s'il en reste quelques vestiges, ils ne peuvent consister qu'en quelques pierres. Mais le troisième ne remplaça le second qu'en partie et le monument actuel est formé par la réunion des deux styles.

Nous allons passer en revue l'historique de chacun de ces palais.

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