LE MÉPRIS DE L'ORGUEILLEUX
dans Angclico, clans Orcagna, dans ]\Iemmi, dans Pisano, tous gens simples et ignorants, mais les savants qui sont venus après eux ne nous le donnent pas et, malgré tout notre bagage scientifique, nous en sommes plus loin que jamais. Nos erreurs, à ce sujet proviennent d'une fausse conception de la science ; nous ne pensons pas que la science est infinie et que Thomme que nous estimons savant est aussi loin de savoir toute chose que le paysan le plus illettré. La science est la nourriture de lesprit à qui elle rend les mêmes services que la nourriture rend au corps, sauf que Tesprit a besoin de plusieurs genres de nourritures et que la science peut lui causer certaines misères. Fâcheusement, notre éducation et nos mœurs font que la science doit être mélangée et déguisée par l'art jusqu'à en devenir malsaine; elle doit être adoucie, raffinée et rendue agréable au goût jusqu'à en perdre ses sucs nourrissants, et la meilleure elle-même, avalée avec excès, peut nous apporter la maladie et la mort.
Agissons-donc, vis-à-vis de la science, comme avec la nourriture. Nous ne vivons pas plus pour savoir que nous ne vivons pour manger ; nous vivons pour contempler, jouir, agir et adorer, et nous saurions tout ce qu'on peut apprendre en ce monde et tout ce que Satan sait dans l'autre que nous serions loin de faire tout cela : contento.isnous donc de chercher quelles sont les connaissances bonnes, simples et sans artifice qui peuvent être pour nous une nourriture saine et qui, en second lieu, nous aideront dans notre tâche en nous laissant le cœur léger et la vue claire. Rien de plus ne peut se digérer depuis le vieux péché d'Eve. Goûtons à la science sans en trop amasser, car, faute d'air, elle se gâte ou s'entasse dans un tel désordre qu'elle ne sert plus à rien, et qu'on peut mourir de faim en face de vastes provisions accumulées. Quelques-uns
igo LES PIERRES DE VENISE
seulement sont puissants et bons comme Josepli à qui toutes les nations vinrent acheter du grain ; chaque homme doit trouver la mesure qui lui convient après que, dans sa jeunesse, d'autres l'auront trouvée pour lui. Le premier moment où nous apprenons quelque chose de nouveau nous remplit d'une joie et d'un étonnement pour lesquels était indispensable notre ignorance première, et nous nous sentons heureux de continuer à apprendre, bien que la science, une fois connue, cesse de nous apporter le même plaisir. Elle peut nous être utile pour acquérir de nouvelles connaissances, mais dès qu elle nous devient familière, elle n'existe plus pour nous : elle tue la force de notre imagination et éteint notre énergie première. Elle est comme la charge du pèlerin ou les armes du soldat, un lourd fardeau, et le mal naissant causé par la Renaissance vint de ce qu'elle perdit toute idée de mesure et qu'elle considéra la science comme le seul et unique bien, sans s'inquiéter de savoir si elle vivifiait l'homme ou si elle le paralysait et si, semblable à la cotte de mailles du croisé, elle ne le blessait pas souvent en suivant les replis de son corps. La plupart des hommes sentent cela sans s'en rendre compte ; ils regardent les jours de leur enfance comme le temps où ils étaient le plus heureux par leurs surprises constantes, leur simplicité et leur plus ardente imagination. On l'a dit cent fois : ce qui distingue un homme de génie d'un autre homme, c'est qu'il reste enfant sous certains aspects ; perpétuellement étonné, plus conscient de son ignorance que du peu qu'il a appris (dont il sent pourtant le pouvoir), il a en lui une éternelle source d'admiration, de jouissance et de force créatrice.
Il y eut de notables différences de tendances entre les diverses branches de la science, leur puissance d'orgueil