LA VILLE FUT EN FÊTE DURANT UNE ANNEE ENTIÈRE
C'est dans les pleurs que Venise, dans sa jeunesse, avait semé la moisson qu'elle devait récolter dans la joiç ; elle semait maintenant, en riant, les germes de sa mort.
Année par année, elle s'enivra avec une soif déplus en plus inassouvie, à la fontaine des plaisirs défendus, creusant les profondeurs de la terre pour en faire jaillir des sources inconnues jusqu'alors. Après avoir dépassé les autres villes par sa force d'âme et sa piété, elles les surpassa pour l'ingéniosité de son indulgence et les formes variées de sa vanité. Et ainsi que, jadis, toutes les puissances de l'Europe réclamaient les décisions de, sa justice, de même, la jeunesse de l'Europe accourait en foule chez elle, pour se former à l'art de la jouissance et de la débauche.
11 est inutile et pénible de s'appesantir sur les derniers degrés de sa ruine. L'antique malédiction des cités de la plaine pesait sur elle : « Orgueil, abondance de pain, et abondance de paresse ». Par le feu intérieur de ses passions, aussi fatal que la pluie brûlante de Gomorrhe, elle fut dévorée ; elle perdit son rang parmi les nations, et ses» cendres remplissent aujourd'hui les canaux de la grande mer morte !
ayjS LES PIERRES DE YExNISE
[Le traducteur a du laisser de côté — faute de place — V appendice complétant l étude du Grotesque et se borner à traduire V « Index Vénitien », guide précieux à travers les richesses artistiques de Venise. Avant de le commencer^ et pour illuminer une dernière fois la merveilleuse cité^ restée si attachante et si belle dans sa ruine., le traducteur reproduit ici deux fragments pris dans d'autres œuvres de Ruskin et choisis par lui pour terminer, — en faisant revivre dans son plus beau temps la « Città dolente » d aujourd'hui., — sa magistrale étude des Pierres de Venise).
Le premier fragment, tiré du « Repos de Saint-Marc )^ décrit V élection d'un Doge :
« Quand le doge Gontarini mourut, le peuple de la Vénétie tout entière débarqua au Lido, et Tévèque de Venise et les moines de la nouvelle abbaye de Saint- Nicolas se joignirent à lui pour demander à Dieu — les moines dans leur église et le peuple sur le rivage et dans les bateaux — qu'il voulut bien éloigner tout danger de la patrie et lui accorder un roi qui fût digne de la gouverner. Et comme ils priaient, tous unis, un cri soudain sortit de la multitude : « Nous voulons Domenico Selvo, nous le voulons et nous approuvons ! » Et un groupe considérable de nobles coururent vers lui, relevèrent sur leurs épaules et le portèrent à son bateau. Lorsqu'il y fut entré, il retira ses chaussures pour pouvoir, en toute humilité, approcher de Féglise Saint-Marc. Et pendant que les bateaux se dirigeaient, à force de rames, des îles vers Venise, le moine qui vit cela et qui nous le raconta, commença à entonner le Te Deum. Toutes les voix de la foule s'unirent pour chanter cet hymne, suivi du Kyrie Eleison : ces litanies rhythmaient les mouvements des rameurs et tous se réjouissaient, par cette brillante matinée, de voguer sur leur mer natale. A leur
approche, toutes les tours de Venise les accueillirent par des sonneries triomphales. Le Doge fut conduit jusqu'au champ de Saint-]Marc, puis les nobles le portèrent de nouveau, sur leurs épaules, jusqu'au porche de Téglise dans laquelle il entra pieds nus, au milieu de telles acclamations poussées vers le Seigneur qu'il semblait que les murs allaient s'écrouler. Il se prosterna sur la terre, remercia Dieu et saint Marc et leur offrit le vœu que renfermait son cœur. En se relevant, il reçut à l'autel, le sceptre vénitien, puis il entra au Palais Ducal où le peuple lui prêta le serment de fidélité. »
Le second fragment^ pris dans « Les peintres modernes » est une étincelante description de Venise^ au temps du Giorgione :
« A mi-chemin entre les montagnes et la mer, naquit le jeune George, de Castel Franco, qu'on appelait le « George des Georges » tant il était bon : Giorgione.
« Avez-vous jamais pensé sur quel monde s'ouvrirent ses yeux, ses beaux yeux chercheurs de jeune homme ? Monde de vie puissante, depuis la montagne rocheuse jusqu'à la mer ; monde de vie délicieuse lorsque — tout jeune encore, — il s'en alla dans la cité de marbre et devint un de ses cœurs les plus ardents.
« Une cité de marbre, ai-je dit? Non, plutôt une cité d'or, pavée d'émeraudes, où chaque pignon, chaque tourelle brillait sous un revêtement d'or ou de jaspe. Tout à côté, la mer roulait avec de longs soupirs, ses vagues tournoyantes. Profonds, majestueux et terribles comme la mer, les hommes de Venise partaient en quête de Duissance et de guerre ; pures comme ses piliers d'albâtre, étaient ses femmes et ses jeunes filles ; ses chevaliers, nobles de la tête aux pieds, faisaient briller les reflets bronzés de leur armure rouillée par la mer et cachée, à
25o LES PIERRES DE VENISE
regret, sous les plis de leur manteau, d'un rouge sanglant. Ignorant la crainte, fidèle, patient, impénétrable, implacable — chacune de ses paroles fixant une destinée, — siégeait son Sénat. Pleins d'honneur et d'espoir, bercés par le balancement des vagues qui entouraient les îles d'un sable 'sacré, leur nom gravé et la croix à leur côté, reposaient ses morts. Merveilleux fragment du monde? Ou plutôt un monde lui-même posé en face des eaux; pas plus grand lorsque ses capitaines l'apercevaient, le soir, du haut de leurs mâts, qu'une ligne de soleil couchant ne pouvant s'évanouir. S'ils n'avaient connu sa puissance ils eussent pu croire qu'ils naviguaient dans l'espace du ciel et qu'ils arrivaient à une grande planète dont le bord oriental s'enfonçait dans Téther.
« De ce monde étaient bannis les soucis et bannis aussi les pensées mesquines et les éléments vulgaires de la vie. Nul immondice, nul tumulte dans ces rues onduleuses que la lune élève ou abaisse ; rien que la musique bouillonnante de ce majestueux changement, ou bien un silence pénétrant. Aucun faible mur, aucune maisonnette à basse toiture, aucun hangar de chaume n'auraient pu y être élevés ; seuls une force pareille à celle du rocher et Fenchâssement des plus précieuses pierres. Et tout autour, à perte de vue, le doux balancement des eaux sans tache, orgueilleusement pures : aucune fleur, mais aucune épine, aucune ronce dans ce champ mouvant.
« Force éthérée des Alpes, semblable à un songe s'évanouissant en haute procession au delà du rivage de Torcello ; îles bleues de Padoue se profilant sur le couchant doré au-dessus duquel le vent et les nuages luttent en toute liberté ; — clarté du nord et douceur du sud — étoiles du soir et lueurs matinales brillant dans la lumière sans limite du ciel arqué et de la Mer circulaire ! . . . »