‹ Les pierres de VeniseChapitre 8 sur 29 · PRÉFACE XXIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXIII

salons pour la jouissance de quelques privilégiés de la Beauté. Il aime le rêve et la fantaisie et la poésie et la science même, mais il ne veut pas qu'ils soient le lot d'un groupe de privilégiés du travail. Il veut la Religion dans la famille, lArt dans la rue, le luxe sur les places publiques, le dessin à l'école, à la maison, la Beauté partout. Il veut que lArt soit la chose de tous, l'œuvre de tous, la joie de tous. Il veut, comme l'a dit son disciple William Morris, « VArt pour le Peuple et par le Peuple, une joie pour celui qui l'a produit comme pour celui qui s'en sert ! »

Est-ce possible ? Est-ce pratique ? Est-ce conciliable avec l'évolutiom économique de la vie moderne où tout semble nous pousser vers une spécialisation de plus en plus étroite et de mieux en mieux fermée ?

Il nous suffit, ici, de noter que c'est actuel, qu'il n'est même rien de plus actuel et que ce livre paru il y a cinquante- quatre ans, répond encore, aujourd'hui, aux plus immédiates et aux plus pressantes questions esthétiques posées par les faits. Il nous suffit que tous ces mouvements qui nous entraînent aujourd'hui : la réaction contre le formalisme de la Renaissance, le culte des Primitifs, la poursuite des elfets vibrants de l'atmosphère colorée, le respect des vestiges d'art du passé, l'hommage aux ouvriers d'art et aux Arts « mineurs », le désir de l'art pour tous comme de l'art par tous ; enfin la renaissance du travail manuel et de la joie par le travail ; tous ces sentiments qui forment comme l'atmosphère où l'espirent les âmes contemporaines ont été inaugurés, avant tout le monde et parfois en dépit de tout un monde, par l'auteur des Pierres de Venise. Et, qu'ainsi, Ruskin n'est pas le passant disparu, dont chaque jour efface la trace, dont chaque souffle affaiblit l'écho, mais le Précurseur, le Prophète, le Guide, dont les paroles nous paraissent plus claires et plus nécessaires à chaque horizon nouveau qui se découvre, à chaque pas que nous faisons vers l'inconnu, — le Guide non pas seulement pour les voyages que fit hier l'humanité mais aussi bien pour ceux de ce jour et plus encore, peut-être, pour ceux de demain.

Il y a quelques années, un matin, aux premières lueurs du jour, ua bateau, venant de Trieste, se dirigeait sur Venise. Ce bateau était rempli de touristes, d'étrangers, des gens qui n'avaient jamais vu la ville des Doges. Il se dirigeait, sans hésitation, vers son but et n'en était plus qu'à quelques milles. Le ciel était sans nuages, la mer sans houle, le silence parfait, trouble seulement par le grondement de l'élice qui travaillait à se rapprocher du port, lorsqu'une chose étrange attira le regard des passagers et les terrifia. Le pilote appelait le capitaine, les matelots montaient sur le pont, toutes les têtes se penchaient, interrogeant l'horizon avec anxiété. Le capitaine accourait. On apportait des longues-vues, et alors, il s'engageait entre ces hommes une discussion ardente, inquiète, passionnée, en une langue que les voyageurs ne comprenaient pas. Que se passait-il? Avait-on touché un récif? Avait-oa

PRÉFACE

fait fausse route, manqué la passe? L'équipage était-il devenu fou? Non, nul danger ne menaçait le navire et l'équipage n'était pas fou. Il était seulement arrivé ceci. On avait quitté Trieste, la veille, trop tôt pour apprendre la triste nouvelle que connaissait maintenant le monde entier, sauf les passagers de ce bateau : Le campanile de Saint-Marc s'était écroulé! Et les matelots affolés, si attentivement qu'ils regardassent vers l'endroit oîi devait être Venise ne voyaient pas le Campanile que leurs pères durant six cents ans et eux-mêmes durant bien des années avaient accoutumé d'apercevoir avant le reste de la cité. Et ne voyant plus le Campanile, ces Vénitiens ne reconnaissaient plus Venise...

Le monument tout immatériel que lui dressa Ruskin la domine, désormais, dans les imaginations des hommes. Mais il n'aura pas la destinée des campaniles. Quels que soient les tremblements de terre, il apparaîtra distinct, incorruptible, lumineux aux navigateurs que nous sommes tous — , hommes du xx* siècle, — en quête d'un fanal ou d'un port. Nos ye-.ix ne le verront jamais. Nos cœurs le reconnaîtront toujours.

Robert de La Sizeranne.

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