‹ Les pierres de VeniseChapitre 7 sur 29 · PRÉFACE XXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXI

sion voulue de la machine disparaît. Aussitôt apparaissent toute sa rudesse, toute sa pesanteur, toute sa gaucherie. Honte sur honte ! Echec sur échec ! Hésitation sur hésitation ! Mais, en même temps, surgit tout ce qu'il y a, en lui, de majesté, — et nous n'en connaissons la hauteur qu'en voyant les nuages qui s'y arrêtent — que ces nuages soient sombres ou lumineux, qu'importe ! Ce qu'il y a derrière eux et en eux,

c'est une transfiguration !

« Ne croyez pas que je me laisse emporter par quelque extravagance ! C'est, en vérité, cette dégradation de l'ouvrier en une machine qui, plus qu aucun autre mal des temps présents, précipite les masses populaires de tous les pays dans une lutte vaine, incohérente, destructive, pour conquérir une liberté dont elles sont incapables de s'expliquer la nature à elles-mêmes. Leur cri universel contre la richesse et contre l'artistocratie ne leur est pas arraché par l'accablement de la faim, ni par la douleur d'un amour-propre blessé. Ces choses font beaucoup et elles ont beaucoup fait en tout temps : cependant jamais les bases de la société ne furent ébranlées comme aujourd'hui. Ce n'est point parce que les hommes sont mal nourris, mais parce qu'ils ne prennent aucune joie dans le travail qui leur donne leur pain, — et, ainsi, ils se tournent vers les richesses comme vers les seules sources de joie. Ce n'est point parce que les hommes sont froissés du mépins des hautes classes, mais parce qu'ils ne peuvent endurer le leur propre, — car ils sentent que l'espèce de travail auquel ils sont condamnés est vraiment dégradant et qu'il fait d'eux moins que des hommes. Jamais les hautes classes n'ont eu tant de sympathie pour les classes inférieures, ni ne leur ont témoigné tant de charité et cependant jamais elles n'en fusent tant haïes. C'est qu'autrefois la séparation entre le noble et le pauvre était simplement un mur bâti par la loi ; aujourd'hui, c'est une différence véritable dans le niveau de la dignité humaine, — un abîme entre les hauts plateaux et les vallées profondes de l'Humanité, — et, au fond de l'abîme, l'air qui règne est empoisonné* !... »

On voit, ici, comment, chez Ruskin, le problème esthétique rejoint le problème social, ou plutôt, comme le problème esthétique, c'est le problème social même. Pour lui, le mal profond dont souffrenttous nos Arts appliqués, depuis l'architecture jusqu'à la joaillerie, de la Maison au Bijou, c'est que des artistes qui ne savent point ouvrer la matière dessinent constamment des modèles sans mettre la main à l'exécution, que des ouvriers qui ne sont pas artistes s'épuisent à imiter parfaitement, à copier servilement les modèles qui leur sont fournis, sans jamais qu'il leur soit demandé, ni permis de se laisser aller à leur

* The nature of Gothic, §§ la et i.ï.

ïxii PRÉFACE

fantaisie propre. C'est que les uns font toujours de la théorie : — une théorie sans matériaux, les autres toujours de la pratique : — une pratique sans esprit. Et qu'ainsi l'Art Décoratif se consume en innovations sans bases ou en perfection sans originalité.

Et, en même temps, pour Ruskin le mal social, à notre époque, le vrai moteur des haines de classes, ce n'est pas du tout une question de misère et de salaire : — cela, c'est une question vieille comme le monde ! mais c'est, comme Lasalle l'a reconnu dans une page éloquente et célèbre, la comparaison, la comparaison que l'ouvrier fait de son sort avec le sort des heureux de ce monde.

Le mal profond, le mal nouveau, le mal générateur de tousles autres c'est que l'ouvrier ne faisant plus un travail d'initiative personnel, un travail d'Art, ne prend plus aucune joie à son travail et qu'alors il se tourne vers la richesse comme vers la source de toute joie. C'est que la division du travail qui a régi toute l'industrie a envahi la vie sociale même. Il y a des gens qui sont toujours artistes et d'autres toujours ouvriers. Il y a des gens toujours occupés à imaginer des choses qu'ils ne réalisent pas et des gens toujours occupés à réaliser des choses qu'ils n'ont pas imaginées. Il y a des édifices qui, d'un bout à l'autre, sont « gothiques », et d'autres qui sont « utilitaires » sans aucun ornement. Il y a des salons et des musées remplis d'art à déborder et des rues vides. Il y a des âmes saturées d'esthétique, intoxiquées de dilettantisme et il y a des âmes qui n'ont jamais soupçonné la joie de la contemplation désintéressée. Il y a non seulement division du travail poussée à l'extrême, mais séparation totale, cloisons étanches entre les sympathies, les facultés et les joies des êtres qui vivent sous le toit commun de l'humanité.

11 ne faut donc point parler, pour sauver l'Art, d'écoles perfectionnées, de systèmes savants ou rationnels. Il faut renouveler la vie sociale. Il faut que l'ouvrier s'intéresse à ce qu'il fait, qu'il prenne son plaisir, comme l'intellectuel, à son travail même et, pour cela, que tout ouvrier soit dans son domaine, un artiste et un créateur. Pour créer un nouveau style, il faut que l'artiste travaille même de ses mains et l'ouvrier même de sa tête. Pour créer une société meilleure, il faut que l'intellectuel abandonne les abstractions de la théorie et que l'artisan réfléchisse davantage. Le chef-d'œuvre social est au même prix que le chef-d'œuvre esthétique : l'abandon des spécialisations déprimantes, l'union des esprits et des cœurs. Si le gothique dispose à de graves et douces pensées, Ruskin ne veut pas qu'on le réserve aux églises : il en veut partout. 11 aime la religion, mais il n'aime pas qu'on l'enferme dans des cloîtres et que des gens spéciaux en fassent leur affaire. Il aime l'Art, mais il n'aime pas qu'on l'enferme dans des musées et qu'on le retire |de la foule. Il aime le luxe, mais il n'aime pas qu'on l'enferme dans les

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