LA HOUILLÈRE ET LA MINE DE FER DU CREUSOT
Arrivée au Creusot. — Aspect de rétablissement. — Origine, progrès et transformations de l'usine. — La houillère. — Fabrication du coke. — Le gîte de fer de Mazenay. — La plate-forme aux minerais. — Intervention de la chimie.
Virgile, dans son poërae didactique des Géorgiques, nous a initiés à l'art des épisodes. Imitons l'exemple du poëte latin dans ce livre des Pierres. Après avoir parlé d'une façon générale de nos mines de charbon et de fer, racontons comment la découverte de deux de ces mines dans le département de Saône-et-Loire, au milieu de notre antique Bourgogne, a donné naissance à une ville prospère, populeuse, et a doté la France d'un des plus remarquables établissements industriels qui existent.
Le chemin de fer de Paris à Lyon, à peu près sur le milieu de son parcours, traverse les stations de Montbard, Dijon et Beaune, vieilles cités bourguignonnes dont s'enorgueillit le département de la Côte-d'Or. Au delà de Beaune est Chagny, ville plus modeste. Sur ce point, si Ton quitte la grande voie qui mène à Lyon, pour prendre l'embranchement du railway qui longe le canal du Centre vers sa jonction avec la Loire, on salue au passage un pays des plus pittoresques. Sur des coteaux légèrement ondulés s'étalent de riches vignobles, frères de ceux de Nuits, Poniard et Volnay que Ton vient de rencontrer. Une ligne
de peupliers borde les rives du canal, et dans la plaine, la prairie étend son manteau vert qui remplace les champs de vigne. A trente kilomètres de Chagny est Montchanin, où déjà le paysage, devenu plus sévère, laisse apercevoir les hautes cheminées de quelques usines à vapeur. L'industrie et l'agriculture se donnent ici la main.
Laissons là le canal du Centre, et prenons cette voie ferrée transversale qui se détache de la première. C'est le point de départ de la ligne d'Autun et Nevers. En moins d'un quart d'heure, la locomotive s'arrête, et nous avons, devant les yeux un spectacle grandiose. Une vallée étroits apparaît tout à coup, pleine de bruit et d'animation. Un fumée épaisse, où la vapeur blanche de l'eau se mêle à d noirs tourbillons, cache en partie les demeures de ce ce».— . tre du travail industriel. Des langues de feu sortent des fours ou des cheminées, et un gigantesque obélisque, ha de quatre-vingts mètres de sa base au sommet, c'est-à-dl deux fois plus élevé que la colonne de la place Vendôme à Paris, porte dans les nues son lourd panache de vapeur. La locomotive va et vient autour des ateliers; elle siffle, elle trépigne, elle est gênée dans ce vaste encona.— brement. De jour, le spectacle est frappant; de nuit9 il est plus saisissant encore. La longue ligne de certains fo i^ts se jalonne par mille bouches lumineuses, étiucelant*^s> pendant qu'une flamme bleuâtre est vomie par d'aut mres fourneaux, et que les formidables soufflets qui les alim^?*1" tout d'air font sentir leurs imposantes pulsations.
Ouel est donc cet immense établissement où le bruit H,li" tallique des marteaux, des laminoirs, des machines **«*" sonne de tous cotés? Les ateliers succèdent aux ateli*-*1*^ les ouvriers se pressent en foule, et partout, dans ce *w" limite apparent, règne Tordre le plus parfait. Ici, l'on **A" trait la houille des profondeurs du sol ; là, les locomotive
apportent les minerais de fer. Plus loin, on produit la fonte dont une partie est coulée en cylindres où se jouera le piston des machines, où circuleront Peau, la vapeur et les gaz. A la forge est élaboré le fer changé en rails, en barres, en plaques de tôle; ailleurs on fond l'acier en grandes masses. Enfin de l'atelier mécanique sortent les locomotives, les machines marines, les machines fixes, les locomobiles et mille autres ingénieux appareils, qui tous, jusqu'aux quatre coins du monde, vont porter le nom du Creusot.
On raconte la vie des grands hommes, pourquoi ne dirait-on pas celle des grandes usines?
En 1782, le Creusot, vallée sauvage et inhabitée, portait le nom de Charbonnières !, parce qu'on y voyait l'affleurement d'une couche de charbon. La houille commençait alors à être chose appréciée en France; une compagnie se forma, dans laquelle s'intéressa Louis XVI, pour tirer parti de ce combustible minéral; mais les voies de communication manquaient. Le canal du Centre, projeté depuis des siècles, auquel avaient successivement pensé iully et Richelieu, fut enfin décrété, et Gauthey, ingénieur les États de Bourgogne, chargé de cet important travail. Jn régiment de troupes fut mis à sa disposition. En nême temps, la machine à vapeur, que Watt venait de >erfectionner si heureusement, était introduite au Creuot. Un énorme cylindre, portant la date de 1782 et e nom du célèbre fondeur anglais Wilkinson, se voit merore dans la cour de l'usine, à gauche de l'entrée les bureaux. On a bien fait d'ouvrir des invalides à ce
1 . On l'appelait aussi le Creux, d'où Ton a fait le Creusot. Nous avons luivi Forthographe adoptée aujourd'hui par les directeurs de l'usine ; mais 'Académie et la Poste, qui peut-être font aussi autorité en pareil cas, Privent toujours le Creuzot.
vénérable débris, glorieux témoin d'humbles commencements.
La navigation du canal du Centre ne devait commencer qu'à la fin de 1793. En attendant, le Creusot, privé de moyens de transports économiques, dut s'attacher à produire avec la houille une matière d'un écoulement plus facile, le fer. On songea aussi à fabriquer du verre avec les sables du pays. Une cristallerie fut créée sous les auspices de Marie-Antoinette. Pendant que le roi fondait des canons, la reine faisait couler du cristal. Cet établissement fonctionna jusqu'en 1832, et ne s'est éteint qu'après avoir été acheté par Baccarat: mais le nom de Verrerie est resté à la partie du Creusot qu'occupent depuis plus de trente ans les chefs de l'usine. On v voit encore debout les deux immenses cônes de brique qui renfermaient les fours.
La fouderie de cauons devait marcher moins longtemps que la cristallerie : toutefois, pendant toute la durée de la République et de l'Empire, le Creusot travailla pour le gouvernement. Les canons de fonte et de bronze, les obus et les boulets se répandirent de là sur tous les champs de bataille de l'Europe. Les canons coulés, forés et tournés au Creusot. étaient aussi essayés sur les lieux mômes, et la montagne dite des Boulets rappelle encore ces épreuves. Les quatre lions de fonte qui gardent bénévolement, au bord de la Seine, la porte de l'Institut de France, datent aussi de cette époque, et sont les produits du Creusot. C'est peut-être la seule commande pacifique que le gouvernement d'alors ait fait à cette usine; de sorte qu'en 1815, les arts de la guerre ayant brusquement cédé le pas à ceux de la paix, le Creusot, ne sachant se transformer, s'arrêta; mais bientôt d'éminents industriels du pays, MM. Cbagot, en prirent la direction, et fondirent dans ces ateliers les
tuyaux d'éclairage pour le gaz de Paris, et la nouvelle machine de Marly.
Malgré tous les efforts développés par cette famille intelligente qui bientôt allait fonder les mines de Blanzy, le Creusot ne put résister à la concurrence d'usines rivales. L'heure des grandes forges à la houille n'avait pas encore sonné. On était en 1826. Sur ces entre faites, se présenta la Compagnie anglaise Manby et Wilson, qui, venant substituer enfin aux anciens procédés suivis en France pour la fabrication du fer et de la fonte les méthodes plus expéditives et plus économiques des usines britanniques, ranima le Creusot. Cependant, les débouchés firent défaut à la production, et l'usine entra de nouveau en liquidation en 1836. Ne nous étonnons pas de ces premières épreuves, nous les retrouverions au début de toutes les grandes entreprises, comme si plusieurs générations de hardis pionniers devaient d'abord préparer la voie à leurs successeurs.
En 1837, le Creusot passa aux mains de MM. Schneider, l'un mûri aux affaires commerciales et industrielles dans une des principales maisons de banque de Paris; l'autre formé au dur travail des forges au fond des Ardennes. L'aîné des deux frères fut enlevé par un malheureux accident, une chute de cheval, en 1843. Dès lors, M. Eugène Schneider se trouva seul à la tête de ce grand établissement. Il a toujours supporté vaillamment le poids de cette charge, et c'est à son initiative que sont dues toutes les transformations opérées depuis au Creusot. A partir de 1837, cette usine n'a plus cessé de prospérer. L'atelier de constructions mécaniques créé à cette époque, au moment où naissaient chez nous les chemins de fer et la navigation à vapeur, est devenu successivement l'un des plus vastes et des mieux outillés du monde, et a contribué
puissamment à la réputation du Creusot. Une voie ferrée a relié l'usine au canal du Centre ; l'extraction de la houille, l'exploitation des minerais, le traitement de la fonte et du fer, tout a été perfectionné sans relâche. Le pays s'est bien vite ressenti de ces heureux changements et de tous ces progrès graduellement réalisés. En \ 837, la localité comptait 3000 habitants, elle en a aujourd'hui 25 000, et l'établissement seul n'occupe pas moins de 10000 ouvriers. Le Creusot, qui extrayait alors 40000 tonnes de charbon, de 1000 kilogrammes chacune, en exploite à présent 250000, en consomme le double. Enfin, de 20000 tonnes de fer que l'usine produisait en 1847, le chiffre s'est élevé en 1807 à 110000 tonnes, le huitième de la production générale de la France.
La fabrication des machines a suivi au Creusot une voie ascendante aussi rapide. On y livre annuellement 5000 chevaux de force en machines de toute espèce; 100 locomotives sortent aussi chaque année de ces ateliers pour commencer leur course infatigable sur tous les railways de runivers. Enfin la fabrication de l'acier à été récemment introduite dans l'usine sur une grande échelle, et ces nouvelles aciéries forment déjà à elles seules un établissement considérable.
Devant de tels éléments, devant de tels chiffres de production, on est frappé du rôle que joue le Creusot dans la grande industrie française. Cette usine est exceptionnelle connue ensemble. Si l'on peut retrouver en Angleterre, pur exemple, quelques établissements où la production soit égale et même supérieure pour une branche de fabrication, il n'y a nulle part d'exemple de la réuniou de diverses industries sur une aussi vaste échelle.
C'est une houillère et une mine de fer qui ont été la première cause de ce merveilleux développement. Un mor-
eeau de charbon, une pierre couleur de rouille ont donné naissance à tout un pays. Visitons donc, tout d'abord, la houillère et la mine de fer du Creusot.
Quand on remonte Pétroite vallée qui a valu au Creusot son nom, on laisse à droite une montagne dont les flancs sont couverts de bois taillis. Le chêne et d'autres essences y poussent en liberté. A gauche est la ville, perchée sur un monticule. Au milieu de la vallée s'étend l'usine. Laissons pour un instant les bruyants ateliers, allons vers les frais ombrages plus calmes, et portons avec nous le marteau du géologue. A la cime et au flanc de la montagne, nous découvrons les granits aux grains de quartz et de feldspath, où étincelle aussi le mica en paillettes. Des roches grenues ou feuilletées, les grès et les schistes, s'appuient contre les granits. Entre ces roches est interposée la houille, résultat de l'accumulation et de la décomposition lente des plantes qui, à l'époque carbonifère, végétaient en ces régions. Il y a de cela des milliers de siècles : les géologues vous les supputeront au besoin.
La couche de houille du Creusot a été brusquement redressée (carte X). Nous savons que pendant les premiers âges antédiluviens, le globe, encore dans l'enfantement, était agité de convulsions violentes qui rompaient et disloquaient les terrains, souvent même pendant leur formation, et jalonnaient sur des méridiens de hautes lignes de montagnes.
La houille descend presque d'aplomb jusqu'à 240 mètres de profondeur. A cette distance, elle s'étend en une nappe ondulée. A l'origine on a exploité la couche aux affleurements, près de la surface, souvent à découvert, comme la plupart des carrières. Depuis longtemps l'extraction, hormis sur un point, est entièrement souterraine, et ce n'est pas une petite difficulté que d'aménager cette énorme masse,
dont L'épaisseur atteint de 15 à 30 mètres. Ou l'expl d'abord par la méthode dite des éboulements. Les minci munis de pics emmanchés à de longues perches, pro quaient la chute du charbon par gros blocs, au-dessus leurs tètes, au risque d'être écrasés. Ce procédé bar] avait l'inconvénient de rendre improductifs nombre piliers de houille qu'on abandonnait comme étais daus lu mine. On laissait même une partie du minéral abattu: il fallait fuir devant l'éboulemenl; mais le grand désavantage de ce système était surtout de provoquer des incendies dans les travaux par suite de la fermentation des charbons menus ou sulfureux. Enfin des mouvements, d'immei crevasses se propageaient jusqu'à la surface du sol; édifices se fendillaient, s'écroulaient; les eaux descendrai daus les chantiers souterrains : tout cela par suite des des intérieurs qu'on ne prenait nul soin de remblayer, Celle méthode d'abatage de la houille portail d'ailleurs le nom expressif de fouilmyage, qui en explique très-1 les elfets.
Le besoin de ne rien laisser daus la mine, et la ué site de produire la houille à meilleur compte, ont com partout les exploitants à la méthode dite par rembli qui est maintenant appliquée au Crcusotavec une exactr tude presque mathématique. Malgré cela, à mesure que l'étendue des vides se développe, une partie il.' la suit toujours les mouvements du sous-sol et s'affaisse peu, mais cette fois régulièrement, comme certains rivi de la mer.
La houille est aménagée comme une forêt mise en cou Ou L'abat par étages successifs, remblayés au fur et mesure avec les roches stériles de la mine et celles qif y descend. De la sorte, tout le charbon est pris; partout [lierre brute remplace l'utile minéral. En oulie 1rs ni
bons
.ver.
rs le bien
lais.
aeurs sont maintenant portés sans fatigue et sans danger sur leur champ de bataille, et les puits d'extraction, notamment ceux de Saint-Pierre et Saint-Paul, constituent an ensemble aussi grandiose que complet (fig. 49). Il faut citer aussi le puits Saint-Laurent, ouvert après ceux- :i, et dont la magnifique pompe pour l'épuisement des ?aux souterraines est peut-être, grâce à des dimensions gigantesques, un appareil unique.
Autrefois c'était une mauvaise charpente qui surmontait la margelle des puits ; le câble rond en chanvre s'enroulait Lentement sur un tambour cylindrique, horizontal ou vertical, à la façon des manèges des maraîchers. La tonne, suspendue au câble par des chaînes en fer, oscillait librement dans le puits, servait même à extraire les eaux; tantôt le câble ou les chaînes se rompaient, tantôt une brique, une pierre tombait des parois; enfin les tonnes s'accrochaient au passage. Aujourd'hui les puits, couronnés de magnifiques charpentes, sont munis sur toute leur hauteur d'une couple de fortes tiges de bois, véritable chemin vertical le long duquel glissent les cages portant les hommes et le charbon. Les câbles plats, passant sur d'énormes poulies de fonte, s'enroulent rapidement sur les tambours ou bobines; les cages sont munies de toits et de parachutes, et de puissantes machines animent tous ces appareils.
Le chiffre de l'extraction de la houille s'est élevé au Creusot, en 1868, à 250000 tonnes, auxquelles il faut ajouter pareille quantité provenant du dehors, des mines de Montchanin, Decize ', Blanzy, Saint-Étienne, etc. Le chauffage de tous les foyers, de toutes les chaudières à vapeur de l'usine, exige cette immense quantité de combustible.
1 . Le Creusot vient de faire l'acquisition de ces deux mines.
Le charbon destiné aux fourneaux producteurs de la fonte est transformé en coke dans des fours particuliers. Il acquiert ainsi, sous un moindre volume, un plus grand pouvoir calorifique, et perd la majeure partie du soufre qu'il contient et qui a le défaut de rendre le fer cassant. Avant la cuisson , il est débarrassé des matières pierreuses, puis broyé et mélangé avec les combustibles de provenance extérieure , dans des appareils automatiques fort ingénieux.
Les imposants massifs dans lesquels s'opère la cuisson de la houille forment un long alignement qui continue d'une façon grandiose les ateliers de lavage et de mélange des charbons. Les fours employés sont de deux sortes, les fours horizontaux ou belges, et les fours verticaux ou Ap-% polt, ainsi appelés du nom de l'inventeur. Dans les premiers, on charge plus de 3000 kilogrammes à la fois par four; chaque massif en reçoit plus de 15 000 dans les seconds. Le rendement en coke dépasse 70 pour 100. Les temps sont loin où, dans de mauvais fours ovoïdes, rappelant ceux des boulangers, on chargeait au plus 2000 kilogrammes, et où Ton n'obtenait pas dans le rendement plus de J0 pour 100 du charbon mis en feu.
Le coke sort de chacun dos fours en grandes masses agglomérées, collées, sur lesquelles on injecte de l'eau. Dans les fours Appolt, la charge, blanche de chaleur, tombe dans un wagon qui vient la prendre au-dessous du foyer. Dans les fours belges, la niasse incandescente est poussée par une crémaillère armée d'un bouclier, mise en mouvement par une locomobile. L'énorme masse s'avance majestueusement au dehors, sur le sol même de l'atelier. Les ouvriers, armés de lances à incendie, dirigent sur elle des jets dVau multipliés. Le liquide bouillonne et se dégage en vapeurs épaisses; le coke craque et se fendille. A peine le
COUP» ALLANT DUHDRDAUMIDET PAUANT PAR LES PUITS UMTf»NtC.CMAFTAL,H!U,BE LAMINE Dt HOUILLE DU CREUSOT .
détournement opéré, on recharge. Rencontrant les briques rouges, la houille s'enflamme. Des langues de feu, mêlées à de noirs flocons de fumée, sortent par les portes de travail.
Le coke obtenu est bien agglutiné, dense, sonore, d'un éclat argentin. Dans son ensemble la masse, abstraction faite de 10 pour 100 de cendres qu'elle contient, est du diamant non cristallisé. Otons les cendres et imaginons que le tas cristallise, nous aurons l'incomparable gemme.
Le minerai de fer, que le coke est destiné à réduire, se tire de diverses mines de France et de l'étranger; il provient surtout d'un gîte reconnu aujourd'hui presque inépuisable, celui de Mazenay, dont le Creusot est l'heureux voisin et a toujours été l'exploitant. Pour visiter cette nouvelle et intéressante mine, reprenons le chemin de fer jusqu'à Montchanin, et suivons la voie ferrée qui mène à Chagny. A mi-route, sur cette voie, est la station de Saint- Léger. Sur ce point s'embranche un autre railway construit par le Creusot pour le service de la mine de fer.
Le pays est gracieux, coupé de prairies et de vignobles dont les produits sont appréciés. C'est le point de réunion de la Bourgogne et du Maçonnais. On y coudoie l'histoire fréquemment. A Couches est un vieux château où les duchesses de Bourgogne venaient, dit-on, faire leurs relevailles; les pitons isolés et jumeaux de Remc et de Rome réveillent le souvenir des guerres de César; les Gaulois et les Romains y ont successivement campé, et ces forteresses naturelles doivent sans doute à quelque plaisant centurion le nom qu'elles ont conservé. Elles forment, sur la carte physique de France, ce qu'on pourrait nommer un point singulier, comme dans les courbes mathématiques. Rème et Rome rappellent le mont Auxois où se dressait Alesia, et c'est là que se noue la fameuse boucle jurassique dont
M. Élie de Bcaumont a dessiné depuis longtemps les contours.
La première fois que je parcourais ces sites, que j'ai depuis visités de nouveau, c'était en juillet 1865. Monté sur la locomotive, rien ne m'obstruait la vue, et je traversais librement les diverses exploitations minières. J'admirais cette verte oasis qui, bien qu'animée par l'industrie, contraste avec le bruyant Creusot. Ici sont les cantines et les logements d'ouvriers; plus loin des agglomérations de maisons, noyaux de futurs villages. En divers points! on aperçoit l'orifice des galeries qui pénètrent directement dans le sol ; en d'autres endroits, les puits d'extraction, munis d'élégantes machines et de solides charpentes. La tonne remonte au jour tirée par le câble, et vorse le minerai sur le chemin de fer.
La couche, qui n'avait à l'origine qu'une épaisseur de 50 centimètres, dépasse maintenant 2 mètres, et l'étendue du gîte est dix fois plus considérable qu'on ne le supposait d'abord. C'est une immense nappe de fer qu'on exploite en coupe réglée, la divisant comme un damier. Les puits n'atteignent pas 40 mètres de profondeur, et les eaux souterraines s'échappent par une galerie d'écoulement. Nous sommes ici sur le terrain jurassique. L'étage est celui de l'oolithe ferrugineuse, appelée de ce nom parce qu'elle contient en immenses dépôts le minerai de fer oolithique dont les grains agglutinés, nous l'avons dit, ressemblent à des œufs de poisson.
Le minerai est couleur de rouille, passant quelquefois au brun; sa texture est uniforme. Dans la masse, on distingue diverses coquilles bivalves, au dos strié, notamment des bucardes, voisines des venus. Ces coquilles ont laissé la leur empreinte à l'époque où ce dépôt s'est formé dans une immense mer aux eaux ferrugineuses. C'était le temps
des grands phénomènes géogéniques, et les eaux minérales étaient alors plus chargées qu'aujourd'hui de principes métallifères.
Le titre moygn du minerai de Mazenay est de 28 pour 1 00 de fer; le chiffre de l'extraction annuelle s'élève à 300000 tonnes. Le minerai est porté en wagon à l'usine du Creusot. Il peut être jeté dans le four deux heures après l'abatage. La locomotive court sur chaque puits, siffle, part, arrive.
Amené à l'usine, le minerai est déposé à l'endroit qu'on nomme la plate-forme, devant l'orifice même des foyers qui vont le digérer. Là se rencontrent certaines qualités qui oui pour but de se venir réciproquement en aide dans le travail de la fusion. Telle autre espèce de minerai doit donner par la composition qui lui est propre un produit spécial. Sur la plate-forme, chaque variété a sa case où se déverse le wagon correspondant. J'ai reconnu là, non sans un certain plaisir, le minerai oligiste de l'île d'Elbe, aux cristaux métalliques brillants, irisés, puis les terres lavées de cette contrée féconde, toujours l'île inépuisable de Virgile, bien qu'exploitée depuis trois mille ans. Ces déblais, rejetés par les Étrusques et après eux par les Romains, sont soigneusement repris par les Italiens d'aujourd'hui, devenus plus économes que leurs pères. Les terres lavées de file d'Elbe sont ainsi envoyées sur le continent jusqu'à de très-grandes distances, plus loin encore que le Creusot, et même jusqu'en Angleterre.
Sur la plate-forme, j'ai salué aussi le minerai magnétique de Mokta-el-Haddid, près de Bône. Cette mine est la rivale de celle de l'île d'Elbe; elle donne des qualités comparables à celles des fers de Suède, et forme, comme le Dom arabe l'indique, une vraie montagne de fer \ Le mi-
1. Mokta-el-Haddid signifie littéralement tranchée dans le fer.
nerai est de l'aimant naturel; il est massif, dur, de couleur grise : c'est presque du fer pur, vous disent les ouvriers.
N'oublions pas les minerais plus modestes. Ici c'est celui de Chizeuil, exploité par le Creusot d&ns le département de Saône-et-Loire, où le gîte forme un énorme filon déposé entre les granits et les schistes. La masse est du fer peroxyde, compacte, à gangue siliceuse, à couleur rougeâtre. C'est l'hématite, toujours reconnaissable à la description qu'en faisait, il y a deux mille ans, Théophraste dans son Traité des pierres. L'hématite offre l'aspect et la couleur du sang caillé: de là le nom que lui avaient donné les Grecs.
Saluons plus loin les minerais pisolitiques du Berry, si bien nommés par les minéralogistes, car on les prendrait pour des pois fossiles. Le ton est jaune, sale, terreux; le titre assez élevé, le métal produit de qualité excellente. Déjà du temps de César le pays de Bituriges était renommé pour son fer.
A coté de la mine du Berry est du minerai en paillettes de même couleur, venant de Génelard, dans le Charolais, sur les bords du canal du Centre. Si ces paillettes étaient plus jaunes, et si elles avaient l'éclat métallique, on dirait des paillettes californiennes; ce n'est que de la terre, qui contient le plus utile, sinon le plus précieux des métaux.
C'est ainsi que, me promenant sur la plate-forme, se déroulait devant mes yeux toute la minéralogie du fer, intéressante étude qu'on fait au Creusot avec tant de fruit. J'admirais en même temps Tordre qui régnait dans cette variété de détails : les cases de la plate-forme sont tenues comme les cartons d'un comptable. Autour de moi étaient les fondants, réunis en énormes tas. On les passe quelquefois dans les fourneaux pour aider à la fusion. C'est le granit, pris au Creusot même, et dont nous retrouverions un
des éléments, le feldspath, employé dans les fabriques de porcelaine sous les noms de pétunzé et de kaolin qui trahissent des dénominations chinoises ; c'est la castine ', calcaire jurassique, venant de Mazenay, où il sert de toit au minerai oolithique. Ce calcaire est pétri de fossiles. On y reconnaît la gryphée arquée, de la famille des huîtres ; les ammonites, ancêtres des nautiles; les bélemnites, qui ont précédé les seiches; les peignes, encore vivants dans nos mers. Tous ces fossiles, autrefois témoins de phénomènes grandioses, et d'incendies immenses allumés par les roches d'éruption qui traversaient et métamorphosaient les calcaires, retrouvent dans les fours de fusion des spectacles d'un autre genre, et une température certainement plus élevée que celle qui les calcina jadis.
En ajoutant aux fondants et aux minerais déjà décrits des scories de forge riches en fer et produites par l'usine, % on aura un inventaire à peu près complet de tous les tas de la plate-forme. Ces scories sont noires, poreuses, lourdes : on dirait des produits volcaniques. Elles viennent des fours où l'on élabore le fer. Comme elles entraînent une certaine quantité de métal, et sont d'ailleurs très-fusibles, on a un double intérêt à les refondre. C'est, avant tout, un moyen de leur faire rendre de ce côté ce qu'elles ont emporté de l'autre.
Les fondants ne sont pas employés pour tous les minerais,, qui, soigneusement analysés, tant pour en connaître le rendement en fer que la composition générale, sont, on l'a dit, amenés à se marier les uns aux autres dans le travail delà fusion. Aux minerais trop siliceux qui ont besoin de castine, on ajoute des minerais à gangue calcaire, et à ceux-ci des minerais quartzeux ou argileux, système aussi