L'USINE ET LES OUVRIERS DU CREUSOT
Les hauts fourneaux et la coulée de la fonte. — La nouvelle forge. — Puddleurs, forgerons, lamineurs. — Les ateliers de constructions mécaniques. — Fonderie, forge de grosses œuvres, aciérie, chaudronnerie. — Le Petit-Greusot. — Engins de paix, engins de guerre. — Le port de Monchanin. — Population de l'usine et de la ville. — Le Greusotin et le Morvandiot. — Métamorphose, variétés. — Le monde élégant. — Mesures philanthropiques. — Paysage. — Le curé de Montcenis. — Les casernes et les cités ouvrières. — Le bon vieux temps. — Le Creusot et M. Haussmann. — Pas de gendarmes, pas de policemen ! — La ville du travail.
Les foyers où Ton traite au Creusot le minerai de fer sont au nombre de seize. Ils sont adossés à la montagne qui porte la ville, et forment un gigantesque ensemble. La hauteur moyenne de chaque massif est de seize mètres; la forme, celle d'un tronc de cône ou de pyramide. On dirait des façons de forteresses, ou encore de ces monstrueux
édifices comme l'ancienne Egypte et l'Assyrie nous en offrent tant de modèles. L'ouverture supérieure, fermée d'habitude, est par moments découverte ; alors une flamme rouge et bleuâtre, une fumée épaisse et blanche, s'en échappent en tourbillonnant.
A la base se fait la coulée : celle des scories est continue; elle s'avance sur le sol de l'usine en une traînée incandescente. La coulée de la fonte est intermittente; elle n'a lieu que trois fois en vingt-quatre heures. Le métal jaillit et se moule en lingots ; des étincelles brillantes s'en échappent qui vont s'éteignant dans l'air. Parfois le métal bouillonne et détone si le sable sur lequel il se répand est mouillé. Le spectacle de la coulée est un des plus intéressants qu'offrent les grands travaux de l'industrie du fer, c'est toujours un de ceux qui, dans les usines, frappent le plus les visiteurs.
On verse dans la fournaise le minerai, le coke et les fondants par quantités dosées d'avance, qui forment ce qu'on appelle le lit de fusion. Les fondeurs ont l'œil attentif aux scories, dont l'allure indique la marche du fourneau. Le maître semble suivre avec un soin plus jaloux que les aides les phénomènes divers du travail. Il regarde si le vent que la machine soufflante injecte à pleins poumons entre bien dans le four; il casse la scorie et l'examine. Si le fourneau se dérange, s'il devient malade, comme dit l'ouvrier, le maître l'entoure de soins attentifs; il n'a de repos et de calme qu'il n'ait paré à l'accident.
Les charges descendent et s'élaborent dans la cuve du four. Il se passe là, sur une échelle immense, des réactions chimiques que les procédés de nos laboratoires, ceux de la docimasie, nous ont appris à connaître et reproduisent en petit. A la partie supérieure de la cuve se dégagent les matières volatiles que renferment les substances versées
dans le foyer. C'est là que le fondant calcaire est transformé en chaux. Au centre commencent les véritables réactions. Le carbone du coke s'empare de l'oxygène du minerai pour donner naissance à des produits gazeux, notamment l'oxyde de carbone et l'acide carbonique, qui montent vers la gueule du four ou gueulard, tandis que le fer se sépare. Les parties calcaires et siliceuses des fondants et des minerais réagissent les unes sur les autres, et des silicates fusibles se forment qui composent ce verre qu'en métallurgie on nomme le laitier. Le fer se combine avec une petite partie du carbone qui le rend liquide et le change en fonte. Celle-ci et les laitiers se séparent par ordre de densité. La fonte, plus pesante, tombe dans le creuset d%où elle s'échappera tout à l'heure; les laitiers surnagent et s'écoulent sans cesse par l'orifice ménagé pour eux dans le haut du creuset.
Toutes ces réactions ont été étijdiées à notre époque par les chimistes, non-seulement dans le laboratoire, mais sur le sujet lui-même, à peu près comme la médecine a suivi sur le vif les phénomènes de la digestion, de la respiration, et ceux de la circulation du sang. Dans la métallurgie, les découvertes ont été faites surtout par Ebelmen, mort à la peine, mais dont la chimie française mettra un jour le nom à coté de celui de Lavoisier.
La production en fonte du Creusot est actuellement de plus de 300 tonnes par jour. Ou passe 1000 tonnes de minerai pour ce rendement, et la consommation en combustible est environ de 330 tonnes de coke.
I.Vir injecté est chauffé, dans des appareils spéciaux, à 100 degrés centigrades, ce qui permet une grande économie de combustible, active et facilite le traitement. Le volume toujours régulier de l'air fourni concourt aux mêmes résultats.
Les gaz qui se dégagent au gueulard sont recueillis soigneusement, et on les utilise à chauffer le vent lancé dans les hauts fourneaux. Composés surtout d'oxyde de carbone et d'hydrogènes carbonés, c'est-à-dire de principes trèscombustibles, ils sont amenés partout où le demandent les besoins du service. C'est ainsi qu'on les brûle sous les chaudières de la machine soufflante et de divers autres engins, pour la production de la vapeur. Ce n'est pas un des moin3 curieux spectacles de l'usine que ces énormes conduites qu'on rencontre ça et là, portant la chaleur sous les appareils qui l'exigent, absolument comme dans les grandes villes le gaz d'éclairage distribue partout la lumière. Ici les tuyaux, véhicules du calorique, sont à découvert au lieu d'être enterrés sous le sol. On n'évalue pas à moins de 1500 chevaux la force gratuite qui a été ainsi conquise.
La fonte, moulée en lingots, est transformée en fer à la forge qui compose le digne pendant des hauts fourneaux. Cet établissement occupait naguère le fond de la vallée que nous connaissons. La nouvelle forge a été reportée sur un vaste terrain nivelé, au delà de la gare du chemin de fer. Elle se développe vers le côté de la ville opposé à celui qu'occupent les hauts fourneaux, et la ville est ainsi, sur ces deux points, prise et serrée entre deux usines qui semblent vouloir empiéter sur elle. La forge lui envoie généreusement sa part de fumée, et contribue à donner à ses édifices une teinte caractéristique. C'est bien la Fille noire , comme celle qui a servi de type au grand romancier qu'ont si souvent ému les étonnantes phases de l'industrie moderne.
Je sais peu de vues plus magiques que celle de la forge du Creusot. Elle occupe une superficie de 12 hectares, soit 120000 mètres carrés, distribués sur une longueur de
500 mètres et une largeur de 240. Les toits, aux tuiles plates, d'un ton naguère rougeâtre, sont entièrement noircis par la fumée : la tuile a pris la couleur de l'ardoise. Ils sont soutenus par d'élégantes charpentes en fer, portées elles-mêmes par des colonnes de fonte; cela rappelle, mais plus en grand, les Halles-Centrales de Paris. Le fer fabriqué dans l'usine a reçu ici une application méritée. Le sol est dallé en fonte, et sur le métal, que le frottement a poli comme un parquet ciré, les continuels mouvements de matières auxquelles la forge donne lieu sont plus faciles et plus rapides. Le railway déroule autour des ateliers et jusque devant les fours ses bandes parallèles; des plaques tournantes permettent d'exécuter, partout où il en est besoin, le passage d'une voie à l'autre.
Ce magnifique bâtiment a emprunté à l'architecture in* dustrielle la plus savante ses meilleures dispositions, et Ton peut à bon droit l'appeler la forge modèle, car il a été fait tout d'une pièce, mais après trente années d'expériences continues. Dès 1858, avant même le traité de commerce, le Creusot avait compris que le salut de la métallurgie française n'était que dans une transformation radicale, et cette transformation fut décidée sans un instant d'hésitation. La vieille forge, que d'autres nécessités forçaient aussi à déplacer, a été reconstruite avec une ampleur sans exemple. Dans le nouvel édifice se fait remarquer la plus heureuse harmonie. Ici sont les massifs accouplés des fours à réverbère destinés à la fabrication du fer; à côté, les énormes marteaux-pilons à vapeur qui forgent le métal; plus loin, les laminoirs ou cylindres qui retirent en feuilles, les cisailles qui le coupent. Dans les fours à réverbère, la flamme qui a réchauffé et transformé la fonte s'échappe par une cheminée verticale, dans l'intérieur de laquelle on a logé une chaudière à vapeur. Par cette
intelligente disposition, les chaudières n'occupent pour ainsi dire point de place, et sont chauffées pour rien. Les tours rondes dans lesquelles elles sont placées sont en briques et se profilent sur une ligne continue où l'œil se perd. On dirait d'énormes monolithes rappelant les alignements celtiques de Carnac.
Amenée devant le bâtiment du puddlage, la fonte passe sur les bascules et de là aux fours. La flamme, qui sans cesse se dégage de la grille, est abattue par la voûte du réverbère sur la sole incandescente. Bientôt le métal, léché par le feu, éprouve un commencement de fusion, il sue. L'ouvrier, armé de sa longue barre de fer, le brasse et le pétrit sans cesse. Nous connaissons cette opération, c'est celle du puddlage, déjà décrite. Les impuretés de la fonte se dégagent avec une partie du fer en crasses bouillonnantes. L'opération dure à peu près une heure. On fait onze chaudes en douze heures, passant chaque fois 240 kilogrammes de fonte et consommant environ 200 kilogrammes de houille. Que diraient les anciens compagnons de Polyphème, que penserait lui-même Vulcain, devant nos modernes forgerons?
Après l'opération du puddlage, vient celle du martelage sous le pilon à vapeur, que nous connaissons également. On passe alors au réchauffage du fer, où le métal est de Nouveau soumis à la chaleur éblouissante du blanc soudant. Devant les massifs des fours sont les laminoirs, desservis par des ouvriers spéciaux (fig. 50 et 51). Les appareils se composent d'une paire de cylindres en fonte, superposés, tournant l'un vers l'autre. La forme extérieure des cylindres marque celle que doit avoir le fer. Un mécanisme ingénieux permet de régler Técarlement et d'obtenir le métal à l'épaisseur voulue. Une énorme roue de fonte, qu'on nomme le volant, emmagasine la force vive
170 LES PIERMSS.
des machines motrices et régularise le mouvement «les cylindres, qui, île cette façon, gardent toujours la rm'mr vitesse. Aux laminoirs s'allongent les rails, en bandes Manches de chaleur. La scie circulaire, dans ses rapides
de la force du Crtusot,
s F, ItuiilomniL-,
évolutions, en taille les extrémités qui dégagent sous I dent de l'outil une gerbe de feu. Les cornières pour les constructions navales, les fera à T pour les charpentes, [es fers plats, carrés et ronds du commerce, s'obtiennent comme les rails. Enfin la tôle ou fer en feuilles est «u
produite aux laminoirs, dont les cylindres, celte fois, sont unis et non cannelés. C'est de la sorte que sont fabriquées les feuilles pour les chaudières à vapeur et pour les blindages des navires. La cisaille régularise la forme des feuil-
Fig. 51. — Lamineur de la forge du Creusol, d'après F. Bonhomme.
les, les coupe d'équerre avec une remarquable facilité. Elle mord dans le fer comme dans du carton, et ce spectacle, entre tous, a le privilège d'exciter l'attention des profanes qui entrent pour la première fois dans le temple. Il nous reste à visiter les ateliers de constructions méca-
niques, où le fer qui n'a pas été produit pour être livré directement an commerce, reçoit des formes nouvelles, définitives, mais compliquées, savantes, comme en exigent les machines modernes.
Ces ateliers sont les plus vastes qui existent en France. Ils sont établis au niveau même de la vallée dont les hauts fourneaux occupent un des côtés, et comprennent une fonderie de deuxième fusion ou de moulage, deux aciéries ou fonderies d'acier, une forge de grosses œuvres, ainsi nommée parce qu on y fait les plus grosses pièces, un atelier de chaudronnerie où Ton fabrique les chaudières à vapeur, enfin les ateliers de tournerie, d'ajustage, de montage où les machines sont définitivement ouvrées et mises en jeu. Le chemin de fer s'allonge autour des bâtiments, et ceux-ci, souvent à deux étages, profilent partout leurs longues façades. De larges fenêtres donnent abondamment accès à lair, à la lumière. Dans les cours sont des cylindres, des roues amoncelées, des essieux en fer, en un mot, tous les divers engins fabriqués, et tous en tas serrés. L'importance des commandes faites au Creusot est telle que la confection d'une pièce se répète d'ordinaire un tres-graud nombre de fois. Ainsi c'est par douzaines qu'on y fait les locomotives pour chaque compagnie de chemin de fer.
Partout on entend le glissemeut des courroies qui courent sur les poulies pour animer tous les outils. Elles forment comme un enchevêtrement inextricable dans les ateliers de tournerie et d ajustage. Elles s'y pressent comme le fil sur le métier du tisseur ; mais ce qui surtout frappe les yeux, c est la division du travail et la disposition méthodique dans laquelle se succcdeut les appareils. Les lignes d'outils sont rangées dans un ordre parallèle, et chaque ligne est affectée à des outils spéciaux. Sur celle-ci, on tourne les
roues de locomotives ; sur cette autre, on polit intérieurement les cylindres. Plus loin, ce sont des pièces plus délicates, les bielles, les manivelles qu'achève la machineoutil. Il y a aussi les appareils à forer, fileter, mortaiser, raboter, tous de l'acier le plus fin et travaillant le fer comme si c'était du bois. L'ouvrier n'est plus qu'un surveillant, c'est la machine qui fait tout : elle lime, elle tourne, elle polit, elle ajuste.
Entrons dans quelques-uns des ateliers. Ne nous contentons pas de jeter dans l'intérieur un regard pour ainsi dire timide par la porte entre- baillée. Voici, par exemple, la fonderie de seconde fusion. La fonte, déjà produite au haut fourneau spécialement pour le moulage, est refondue dans le cubilot ou four à la Wilkinson ; de là elle est versée dans d'énormes poches, manœuvrées au besoin par de puissantes grues, qui la portent jusque dans les moules. Ceux-ci sont en sable, soigneusement exécutés sur le sol même de l'atelier au moyen des modèles, dont quelquesuns sont de véritables œuvres d'art.
De l'atelier de moulage passons à la forge de grosses oeuvres. Le fer y est forgé dans des foyers couverts, soufflés par des ventilateurs. Le métal, chauffé à blanc, est battu à coups redoublés par le marteau-pilon qui en soude et réunit toutes les parties. Ainsi se forgent les arbres de couche gigantesques qui animent aujourd'hui l'hélice des navires à vapeur.
Le travail du marteau-pilon, à la forge de grosses œuvres, est d'un effet très-saisissant. Les hommes, au nombre d'une vingtaine, penchés sur l'une des extrémités de la pièce qu'on forge, dirigent sous l'outil le bout chauffé à blanc, tandis que le contre-maître commande la manœuvre (fig. 52). Le marteau s'abaisse sur l'enclume et bat la pièce à coups redoublés. Le fer, docile et souple,
laminoirs. La fabrication de ces plaques a fait la fortune des habiles forgerons du département de la Loire, MM. Pétin et Gaudet : c'est leur usine et celle du Creusot qui furent chargées des premières applications. C'est de là que sont sorties, en 1855, les canonnières blindées qui allè-
•g. 53. — Maître forgsrûi
*ent étonner et démolir Kinburn. L'Ëtat, dans ses arsenaux, n'aurait pu les construire : il fallut s'adresser aux grandes usines privées; exemple qui prouve une fois de plus que, dans l'industrie, c'est l'initiative individuelle, non l'inspiration de commande, qui peut faire des miracles. Aujourd'hui la plupart de ces plaques de blindage se
fout en acier. L'invention de H. Bessemer, en Angleterre, a singulièrement facilité la production de Futile métal» Par ce procédé, on obtient avec la fonte, au sortir du haut fourneau, un fer aciéreux, de qualités prévues d'avance, et Ton coule cet acier comme de la fonte. On devine aisément à quels merveilleux résultats on est ainsi arrivé. Le Creusot vient d'établir chez lui cette récente méthode, définitivement jugée pour certains emplois, et dont quelques-uns de nos métallurgistes ont déjà fait très-utilement l'application. L'invention de M. Bessemer a suscité d'ailleurs d'autres découvertes nouvelles dans la fabrication de l'acier. Parmi les procédés les plus économiques, on cite, en France, celui de M. Martin. Ce procédé, employé avec succès dans quelques usines de la Loire, a été récemment introduit au Creusot.
La chaudronnerie, ou halle de fabrication des chaudières à vapeur, mérite d'être visitée, même après l'atelier de moulage, la forge de grosses œuvres et les aciéries. Le choc incessant du marteau qui rive les pièces de tôles courbées en cvlindres, ou obéissant aux formes exigées, fait eutendre un bruit assourdissant. On a vu des chaudronniers perdre l'ouïe au bout de quelques années, comme les canonuiers. Les ehaudronuiers de l'avenir seront peut-être moins maltraités, car la machine à river fait maintenant presque partout le travail. C'est à la chaudronnerie que se confectionnent les chaudières cylindriques fixes, les énormes géuérateurs tubulaires pour la marine, enfin les élégauts appareils de locomotives, traversés intérieurement par leurs tubes de laiton. On y apporte d'autant plus île soins, ou choisit le métal de qualité d autant plus fuie, que le moindre défaut dans la tôle, même une diminution d'épaisseur, pourrait produire une de ces terribles explosions dont l'insouciance de quelques chauffeurs, et
peut-être aussi des phénomènes électriques restés encore mystérieux dans la production de la vapeur, ne sont déjà que trop souvent la cause.
11 est juste, en parlant de la chaudronnerie du Creusot, de ne pas oublier l'annexe de Chalon-sur-Saône, le Petit- Creusot comme on l'appelle, atelier autrefois plus considérable, mais aujourd'hui encore important, car il n'occupe pas moins de 500 à 600 ouvriers. Il est dans une admirable position sur la rive gauche de la Saône, en face du point de jonction du canal du Centre avec la rivière. C'est de là que sont sortis naguère les fameux bateaux porteurs de la Saône et du Rhône, en tôle de fer, si longs qu'on n'en voyait pas la fin. Ils étaient traînés par des machines à vapeur de 500 chevaux, et portaient jusqu'à 700 tonnes à la fois. C'étaient les grands convoyeurs entre le midi et le nord de la France ; c'étaient eux qui, dans les temps de disette, charriaient le blé que l'Egypte, l'Afrique, les bords du Danube envoyaient à Marseille. Aujourd'hui les chemins de fer nous ont fait oublier les voies fluviales et les canaux, et perdre de vue les étonnants travaux de cette époque de transition.
Les ateliers de Châlon se sont transformés devant l'envahissement du railway : ils ne font presque plus de bateaux, mais des ponts en tôle , et les chemins de fer, qui semblaient devoir provoquer leur ruine , sont devenus leurs meilleurs clients. C'est des ateliers de Châlon que sont sortis le magnifique viaduc de Fribourg, le pont tournant de Brest, et mille autres chefs-d'œuvre. C'est de là que provient aussi le pont hardi d'El-Cinca, jeté sur cet affluent de l'Èbre , à 35 mètres au - dessus de l'eau. Je ne décrirai pas le viaduc de Fribourg, ni le pont de Brest; ils sont connus, ils ont été partout cités. Le pont
d'El-Gioca mérite au moins quelques détails. L'ouvrage
est en arc surbaissé; il a 75 mètres de portée. On Ta jeté directement d'une rive à l'autre, sans pont de service, sans cintres, au moyen d'une grue roulante et d'un bout de petit pont horizontal qui avançait sur la partie déjà posée du tablier. On a marché ainsi de part et d'autre des flancs à pic du torrent, et l'on s'est rejoint à la clef de voûte sans accident d'aucune sorte.
Après les ponts en fer, nommerai-je quelques-unes des machines sorties du Creusot? Je craindrais de procéder à un inventaire sans fin. Il faudrait citer bon nombre des appareils de nos bateaux à vapeur de commerce, notamment des premiers transatlantiques, puis les appareils d'une forte partie de nos vaisseaux de guerre. Sur VHcrmionej frégate de l'État portant la mission de Madagascar, dont la dispersion devait sitôt suivre les débuts, j'ai pu admirer moi-môme, dans le courant de 1863, les formidables générateurs et les gigantesques cylindres sortis du Creusot. Les batteries blindées la Lave, la Tonnante , etc., ont été également fournies par cette usine. Voilà pour la marine militaire ou commerciale. L'industrie est à son tour redevable au Creusot des belles machines d'extraction des mines de houille de Blanzy, de plusieurs des machines du bassin de Saint-Êtienne, et des pompes qui alimentent d'eaux potables la ville de Lyon. Si, dans une telle occurrence, il était permis de se citer soi-même, le Creusot nous dirait que la soufflerie de ses hauts fourneaux, et los maehiiies de sa forge, et la pompe du puits Saiut- I.nuivut, que nous avons admirées, sont également son <eu\ iv.
Citerni-je toutes les fournitures du Creusot en machines loeomobiles et locomotives? Ces petites locomotives de mines qu'il a inventées, ou bien ces grandes locomotives soumissionnées en 1S(m, et en quelque sorte primées
en Angleterre, ce qui a fait dire alors, par suite de la victoire que remportait presque au même moment le célèbre étalon Gladiateur, que nous avions battu les Anglais sur le turf et sur le railway? Les premières locomotives Engerth, indispensables pour vaincre les grandes rampes, quelques-unes de ces puissantes locomotives qui remorquent d'immenses trains de marchandises, sont aussi des enfants du Creusot. Chaque appareil a marqué une victoire de plus, jusqu'à cette colossale machine à deux énormes paires de roues motrices, qui meut le train impérial en Russie.
Le Creusot ne construit pas seulement des locomotives pour autrui ; il en construit aussi pour lui-même* Le transport de toutes les matières qu'il élabore s'opère sur son chemin de fer, dont les rails, s'épanouissant au point d'arrivée, environnent partout l'usine d'un réseau des plus serrés et d'une longueur totale de 70 kilomètres. C'est a 1 400000 tonnes par an qu'il faut évaluer le mouvement «le matières auquel donne lieu le travail de tous les ateliers. Sur ce chiffre, la moitié se rapporte au tonnage annuel extérieur. A la remonte, les houilles, les minerais, les fondants, les matériaux divers, encombrent les wagons; à la descente, c'est surtout le fer, la fonte ouvrée et les machines. Le railway se relie au port de Montchanin, sur le canal du Centre, par où arrivent les charbons de Blanzy et du Monceau, et les minerais du Berry. Il se soude aussi par l'embranchement de Chagny, au chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée. De la sorte, le Creusot rayonne sur le Midi et sur le Nord.
Le port de Montchanin est remarquable par les ingénieuses dispositions qu'on y a prises pour l'exécution économique de tous les transbordements. Du port ou de la station, les trains montent au Creusot à des instants très-
rapprochés, et lous ces mouvements de la voie complètent celui des diverses parties de l'usine.
Il est temps de faire connaissance avec l'ouvrier du Creusot : à côté de la matière, l'esprit. Nous avons vu comment on fait le fer, il faut dire comment on a fait les hommes, et comment les directeurs de la grande usine ont abordé résolument le problème des relations du patrou et de l'ouvrier. Aussi bien ne devons-nous pas oublier que nous sommes sur un point particulier de la France, dans une espèce de colonie, d'île industrielle, qui ne présente aucun terme de comparaison avec d'autres centres habités. Nous allons donc parcourir la ville et en interroger les habitants. Là s'offriront à nous des sujets d'études nouvelles, remplies du plus haut intérêt.
Aujourd'hui l'établissement du Creusot occupe lUOOO ouvriers. Si l'on en prélève lïïOO, affectés aux mines de Mazenay et d'autres gîtes, et aux chantiers de Chàlon, il reste encore un chiffre de 8£i(M) ouvriers que réclament le
L travail de la houillère, des hauts fourneaux, de la forge, de l'aciérie, des ateliers de construction et les services divers, comme celui du chemin de fer et du port Montchanin. Tous ces ouvriers vivent an Creusot et dans les hameaux circouvoisins. La population seule de la ville, plas forte que celle de la plupart de nos chefs-lieux de départements, atteint aujourd'hui 2Î>000 âmes. C'est trois personnes pour un ouvrier employé. L'excès de la population se complète par le chiffre des femmes, des enfants, et celui de tous les commerçants, boutiquiers, aubergistes, cafetiers, etc., qu'entraîne toujours après elle toute agglomération d'ouvriers. Ou dirait que tous ces débitants se liguent pour faire au plus vite dépenser au
crédit, et ainsi tend à disparaître tout instinct de l'épargne. Au Creusot, diverses mesures économiques prises par les chefs de l'usine réagissent heureusement contre cet état de choses.
La population creusotine est bonne, bien disciplinée, et habituée par la vie des ateliers au calme et à la régularité. Le penchant à l'ivresse est très-rare, fait à noter chez des Bourguignons. Les jeux bruyants sont peu en usage, et si Ton est ici sur la ligne divisoire des eaux entre la Méditerranée et l'Océan, on voit bien qu'on occupe plutôt le versant qui regarde le nord que celui du midi.
L'aspect de la ville est sévère, comme celui de toute ville d'ouvriers occupés à de durs travaux. Le jour, les hommes sont presque tous absents, disséminés dans les ateliers; le Soir, ils rentrent fatigués et se couchent. Cependant quelques cafés restent un instant ouverts. A six heures, chaque soir, un grand mouvement a lieu; les hommes reviennent à flots pressés de l'usine ; ils portent la blouse bleue, le sagum des Gaulois : c'est l'heure de la soupe. Mais bien vite tout ce bruit cesse, s'éteint, et la ville rentre dans son calme habituel; on n'entend plus que la grande voix des machines, dont quelques-unes ne s'arrêtent jamais. Le dimanche règne un peu plus d'animation. Si le temps est beau, on voit des groupes parés partir pour la promenade : l'homme en redingote de drap, au couvre-chef soyeux , la femme ornée d'un châle et d'un bonnet enrubanné. L'inévitable pensionnaire accompagne le couple. C'est l'ouvrier célibataire, qui trouve là les joies de la famille sans en avoir les inconvénients. Il partage à prix débattu le repas et le gîte ; il a, comme le soldat en route, place au feu et à la chandelle, et il outrepasse volontiers ses droits.
Les formes du Creusotin sont plutôt massives que svel-
tes; le teint est mat, rarement coloré, la taille petite. Ce sont là les traits caractéristiques du Morvandiot, un des types les mieux conservés de notre race gauloise avec celui du Breton. Le Morvandiot est attaché à son sol; c'est l'homme des contrées granitiques, des pays de châtaignes. Au Crcusot, le type s'est modifié, au moral comme au physique, par l'éducation, le travail industriel et le changement dans l'alimentation. MM. Schneider, qui avaient trouvé des ouvriers fort peu exercés et d'intelligence médiocre, les ont transformés : la viande et le vin, les ateliers et l'école ont produit de merveilleux résultats.
Les ouvriers se distinguent à première vue d'après la nature de leurs occupations. Le mineur, ce soldat des souterrains, est froid, impassible ; sa démarche est fatiguée, lente. Les fondeurs, les forgerons ont des allures plus dégagées; mais surtout les ouvriers des ateliers de construction, dont quelques-uns ont l'œil vif, intelligent et les manières aisées. Ces quatre types : le mineur, le fondeur, le forgeron et le mécanicien, forment les quatre grandes catégories des ouvrière du Creusot; au-dessous, ce ne sont plus que des manœuvres.
Les employés et les chefs de service composent le monde élégant du pays. On trouve dans leurs maisons comme un écho lointain de Paris, et l'hiver plus d'un salon s%anime an bruit des danses et des jeux. Un cercle réunit les hommes le soir. IVs toits hospitaliers, sympathiques, s'ouuvnt au voyageur qu'amène le désir de visiter le F.reusoL V plus d'un fover il est reçu comme un camarade. Le souvenir de l'école et la franc-maçonnerie du métier rapptvchent des ingénieurs qui ne se sont jamais connus ou qui se sont perdus de vue depuis longtemps Fn s'en allant, on emporte un doux souvenir de cette \ \\\w qu'on n'aurait crue \ouée qu'au travail.
Les mesures les plus paternelles ont été prises pour le bien-être et la moralisation de l'ouvrier. Des caisses de retraite et de secours fonctionnent pour les vieillards et les malades. Les soins des médecins et les remèdes sont gratuits. Un hôpital reçoit les blessés, un asile les veuves âgées, sans ressources. Des écoles libéralement ouvertes, presque gratuites, tant la rétribution en est basse (75 centimes par mois), admettent les enfants des deux sexes. L'expérience a montré qu'une gratuité absolue eût été mauvaise. Ces écoles sont fréquentées aujourd'hui par plus de 1800 élèves. L'instruction n'est pas obligatoire, mais on ne reçoit dans l'usine que les enfants qui savent lire et écrire. Aux garçons, on apprend la lecture, récriture, la grammaire, l'arithmétique, le dessin ; chaque année, les plus intelligents sont envoyés à l'école des Artset-Métiers d'Aix, d'où ils reviennent travailler au Creusot ; les autres sont directement placés dans les ateliers, suivant les capacités qui les distinguent. Aux jeunes filles, on enseigne les premiers rudiments et la couture. Les ou- ^vroirs de dentelles du Creusot travaillent pour le commerce. Enfin des cours pour les adultes ont lieu tous les soirs.
Entre l'école des filles et celle des garçons est la cure. Non loin est l'église, élégaute, de style roman. La flèche «st élancée, mais moins haute encore que la grande cheminée de l'usine, qui la regarde et la dépasse, bien que partie de trente mètres plus bas. Près de l'église est le bâtiment de la Verrerie, l'ancienne cristallerie de Marie- Antoinette : c'est la résidence de MM. Schneider.
De la terrasse de cette vaste demeure, le paysage se déroule dans un splendide panorama. On est charmé qu'une usine et une ville industrielle puissent offrir dans le voisinage un site aussi heureux. A ses pieds on a le
parc ; plus loin est l'étang de la Villedieu, dont les eaux desservent l'usine, et sûr les bords duquel est une cité ouvrière. A gauche est la forge, qui brûle volontiers les derniers arbres du parc ; à droite, un bois touffu. A l'horizon se dresse une ligne bleuâtre de montagnes : elles dessinent la limite du Charolais. Sur le milieu de cette ligne, le mont Saint-Vincent, haut de 600 mètres, et point culminant de cette partie de Saône-et-Loire, s'élève comme un immense cône. Au pied de la montagne est la plaine, coupée de lignes onduleuses.
Montchanin, Blanzy et le Montceau marquent les ports animés du canal du Centre. A la fumée qui, à cette distance, forme comme une nuée indécisive, on devine plutôt qu'on ne voit les houillères de ces districts, desservies par des machines à vapeur.
Sur d'autres points, comme vers la Sablière, le paysage est également gracieux. Là se déroule en écharpe une verdoyante vallée.
D'un autre côté est le vallon de l'usine, où des tourbillons de fumée masquent la vue.
Au loin, sur une éminence, on distingue un fort, démantelé : c'est celui de Montcenis, qui a soutenu des sièges, et qui, à l'époque de la Ligue, prit le parti du roi Henri. Au pied du château s'étend le bourg, autrefois important bailliage, aujourd'hui modeste chef-lieu de canton, qu'éerase le voisinage du Creusot.
Le curé de Montcenis, nie montrant un jour son église, « bâtie de temps immémorial », et me racontant l'histoire «lu bourg, regrettait la perte de ses archives, dont les rats avaient mangé une partie et dont le chef-lieu du département avait enseveli l'autre. «Jadis, il n'y avait ici que des bourgeois, des gens aisés, me disait-il; aujourd'hui ce sont des artisans qui travaillent pour le Creusot, ou quelques
rares agriculteurs qui consacrent leurs soins aux champs. Voyez, parmi les maisons de la rue principale, plusieurs sont de date très-ancienne, et la façade respire un certain air d'aisance ; mais la Révolution et l'industrie sont venues, et le bailli s'en est allé. Autres temps, autres mœurs 1 »
Le château démantelé de Montcenis a cédé sa place aux bâtiments d'une grosse ferme. Autour de la maison, on voit des pans de muraille encore en place: on dirait des blocs erratiques, et la poudre aurait peine à y mordre, tant le mortier a fait prise dans la maçonnerie. De cette éminence, on découvre dans la campagne, sortant du milieu des arbres, le château de Chalas, aux toits d'ardoise, aux tourelles élancées. Plus au loin, la vue est bornée par les montagnes granitiques de l'Autunois et les cimes porphyriques du Morvan.
Sur la route qui relie Montcenis au Creusot, ce ne sont jusqu'à l'usine que maisons d'ouvriers à gauche et à droite, ces maisons sont neuves, construites pour une seule famille, et généralement isolées. Les temps sont loin où d'énormes casernes recevaient un peuple d'ouvriers qui se gênaient les uns les autres, bien qu'en chambrées isolées. Les ouvriers de nuit étaient réveillés le jour par les cris des enfants, les querelles des femmes, et souvent la voix des maris qui venaient apporter leur part de bruit dans le ménage. 11 a fallu renoncer à ce système de vaste casernement, comme aussi aux logements réunis par petit nombçp, et dont on avait emprunté le type aux cités de Mulhouse.
La cité ouvrière de la Villedieu a été construite par le Creusot sur le principe de l'entier isolement des ménages, et dès les premiers jours les ouvriers s'en disputaient les demeures, à peine lambrissées et couvertes. On aurait dit qu'ils tenaient à sécher les plâtres.
Chaque maison est composée d'une vaste chambre et d'un cabinet carrelés. Au dehors est une cave pour le vin et les provisions, et des mansardes régnent sous les toits. La maison est construite en briques et en pierres ; la chambre d'entrée est munie de sa cheminée; une porte donne accès sur le jardin. Les habitations, disposées sur quatre alignements, sont toutes distinctes, et forment autant d'îlots qui dessinent des rues transversales et longitudinales. Cela rappelle, mais en petit, les quadras ou carrés de maisons des villes de l'Amérique espagnole.
Près de la cité est le grand étang de l'usine, où la direction permet à l'ouvrier de se livrer aux émotions de la pêche à la ligne, mais non de jeter des filets. En attendant, on envoie dans le lac l'eau de condensation des machines de la forge, qui brûle et rôtit par avance les poissons.
La cité de la Villedieu est un modèle de cité ouvrière. Le Creusot ne l'a adopté qu'après le plus mûr examen. Chaque maison, bâtie à l'entreprise, coûte, avec le jardin, 1800 francs. Le loyer exigé de l'ouvrier représente l'intérêt à o pour 100 de ce capital, soit 90 francs par an. Ceux qui ont l'instinct de la propriété ont la faculté d'acheter le lo^is et ses dépendances. Ainsi s'est réalisé le rêve de quelques économistes sur l'ouvrier propriétaire. Dans tous les cas, peut-on voir rien de mieux combiné pour lixer riiomme au sol? Et que les temps sont loin où le Creusot n'avait, pour ainsi dire, que des cahutes dans sa vallée bruyante! Aujourd'hui, ces primitives demeures ont pris un air de vieillesse qui tranche avec le ton de jeunesse et de santé (qu'on nous passe le mot) des édifices plus modernes. Les travaux souterrains de la houillère ont ébranlé ces maisons déjà décrépites; il faut les soutenir par des étais pour qu'elles ne tombent pas. Jadis ce furent les plus belles du lieu; quelques-unes s'ouvraient joyeuses à tous
les voyageurs de passage. Il y avait alors au Creusot, au lieu des confortables hôtels qu'on y rencontre maintenant, une sorte de Père-la-Tuile, moitié guinguette, moitié auberge. Ce fut là que s'abrita Daubenton quand il inspecta la fonderie de Louis XVI ; c'était là que descendaient bravement les savants, les métallurgistes de la République et de l'Empire, quand ils venaient visiter cette usine naissante, déjà si belle pour leurs temps, mais dont les développements sans exemple les étonneraient bien aujourd'hui.
Le Creusot ne s'est pas modifié seulement dans son usine et ses maisons; il s'est encore embelli. Qui l'a vu il y a vingt ans ne le reconnaîtrait plus. Il a voulu, lui aussi, comme Paris sous M. Haussmann, avoir ses boulevards, ses squares, ses promenades, ses quartiers neufs. L'usine est éclairée au gaz. La ville a ses conduites d'eau, son aqueduc, ** l'instar des plus grandes cités. Un air pur, de l'eau potable, ne sont-ce pas les deux premiers éléments de la fconne hygiène? Ici l'air est vif, et les courants de l'atmosphère, « ces grands balais du ciel, » se chargent de nettoyer la vallée de l'usine des brûlantes fumées et des noires poussières. On a voulu que Teau comme l'air ne laissât rien à désirer : on a conquis cet heureux résultat. D'ailleurs le climat du Creusot est saiu, et les chefs de l'usine remarquent avec orgueil que la ville a toujours été préservée de Fatteinte du choléra. Il faut croire que les chaudes émanations distribuées avec tant de libéralité par des milliers de cheminées brûlent les miasmes délétères, propagateurs du fléau.
A d'autres points de vue, le Creusot est non moins favorisé : pas de gendarmes, pas d'agents de police. La population semble se garder elle-même, et la statistique y constate, dit-on, une moyenne de moralité plus consolante
que dans la plupart des autres villes. Si le Creusot n'a pas de gendarmes ni de policemen, il a un chemin de fer, ce qui vaut mieux, et ce que n'ont pas encore tous nos chefslieux de départements. L'usine fournit la part la plus importante du trafic. La ville profite également de cette voie rapide, soit pour les marchandises qu'elle fait venir du dehors, soit pour les voyageurs, toujours très-nombreux, en moyenne deux cents par jour.
Tel est ce centre animé de l'industrie, cette ville curieuse entre toutes, dont la découverte de deux pierres, un morceau de charbon et un échantillon de minerai de fer, a marqué la première origine. Le travail a vu naître cette cité paisible, le travail la développe et la maintient. C'est là qu'il faut aller étudier l'exploitation des mines, la métallurgie du fer et la construction des machines. Chaque année nos écoles savantes y envoient nombre de jeunes ingénieurs; tous les jours, les praticiens viennent y chercher d'heureuses inspirations. Mais les hommes de métier n'ont pas seuls des enseignements à tirer du Creusot : en parcourant la ville, en faisant connaissance avec les habitants, on vient de voir que le moraliste, le philosophe, l'économiste trouvaient aussi sur ce point le sujet de plus d'une étude et matière à plus d'une observation.