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LES MONTAGNES ET LES FILONS

"Les filons métallifères et nos grandes montagnes. — Exploitations autrefois célèbres. — État actuel de nos mines de plomb et d'argent, de cuivre, de zinc, d'étain, d'antimoine, de manganèse, d'or. — Les orpailleurs cévenols. — Les pays de filons. — Un coin de la Lozère : Vialas. — Tableau de la production de nos usines métallurgiques. — Aluminium, nickel, cobalt. — Les mineurs et fondeurs de métaux. — La loi des mines et l'exploitation des filons.

Le moment est Tenu de terminer ce qui a trait à la richesse souterraine de la France par la description de nos mines de métaux autres que le fer. Ces gîtes se rencontrent principalement en filons. Les personnes qui ne sont pas initiées au travail des mines, quand elles se prennent à rêver de filons, les voient en esprit cachés dans les plus hautes montagnes, les vallées les plus élevées et les plus désertes, en un mot dans les lieux les plus inaccessibles. Le rêve des hommes du monde est une réalité pour les praticiens; les veines métalliques sont d'un accès généralement fort difficile, et nous avons déjà fait observer qu'il semblait que la nature, en ce cas comme en tant d'autres, avait voulu faire payer à l'homme le prix de ses faveurs. C'est dans les massifs schisteux et granitiques de la Bretagne, des Alpes, des Pyrénées, des Vosges, qu'il faut chercher en France nos mines de métaux; c'est autour de cet immense plateau de granit et de basalte, qu'on nomme le Plateau-Central, d'où descendent presque tous nos grands fleuves et d'où se détachent les dômes d'Auvergne, les

plombs du Cantal, la chaîne des Cévennes, les montagnes du Limousin, du Vivarais, du Lyonnais, que le mineur doit porter le pic et le marteau pour découvrir le plomb, le cuivre ou l'argent.

Dès l'époque la plus reculée, notre sol, plus activement, plus fructueusement interrogé qu'aujourd'hui, présentait autour de nos grandes montagnes des exploitations minérales prospères. Quand les Germains, dans leurs sombres forêts, et les Bretons du Cornouailles sur leur rocher de porphyre et de granit, vis-à-vis les Cassitérides, travaillaient le fer, l'argent, le cuivre et Tétain, les Gaulois fouillaient également leurs mines, et les marchands de la Méditerranée, les Phéniciens, les Carthaginois et les Grecs venaient charger des métaux dans nos ports. L'or lui-même, si abondant à cette époque dans la Gaule, était fourni par le lavage des alluvions du Rhin, du Rhône et de quelques ruisseaux échappés des Cévennes ou des Pyrénées. Tous les historiens de l'antiquité, César, Strabon, Pline, Diodore de Sicile, ont parlé de ces exploitations.

Les Romains après les Gaulois, et les seigneurs suzerains de l'époque féodale, les comtes de Foix, de Toulouse, du Rouergue, du Forez, du Lyonnais et du Beaujolais; les duos do Nevors, de Bretagne, de Lorraine; les rois de Navarre, nos rois eux-mêmes ou leurs favoris, enfin les évoques ot los puissautes corporations religieuses de ces temps-là, continueront avec profit et l'exploitation des tninos ot la fusion des minerais. Des ouvertures éboulées ou enoore béantes, donnant accès dans des travaux souterrains où Ton employait alors le feu à défaut de la poudre pour désagréger la roche: des scories çà et là épurses, témoins d'un travail de fusion qui dura souvent plusieurs *uVlo*% voilà tout ce qui reste de ce passé d'activité miné* raie que le présent est loin d'égaler. Les archives de quel*

ques-unes de nos communes, les histoires et les manuscrits du moyen âge ont même fixé les dates de certains de ces travaux et donnent sur eux d'utiles renseignements. La tradition orale a conservé aussi plus d'un souvenir se reportant quelquefois jusqu'à l'époque romaine; enfin les noms de plusieurs des localités jadis si ardemment fouillées sont restés significatifs.

Sainte-Marie-aux-Mines (Haut-Rhin), dans le massif des Vosges, a été l'une des plus intéressantes de ces anciennes exploitations. L'origine des travaux remonte au moins.au dixième siècle, peut-être même au delà, au temps de Dagobert et de l'orfèvre saint Éloi. Les chantiers, à l'époque de la plus grande prospérité de ces mines, vers le milieu du seizième siècle, ont occupé jusqu'à 3000 ouvriers extrayant chaque année pour plus de 400 000 francs d'argent (6500 marcs), non compris le cuivre et le plomb. L'exploitation fut abandonnée lors de la guerre de Trente-Ans, et reprise au commencement du dix-huitième siècle. En 1735, elle donnait encore 4i4o marcs d'argent, 34 000 livres de cuivre et 223 000 livres de plomb. A l'époque de la Révolution, les travaux s'arrêtèrent, et n'ont plus «îté repris depuis avec succès, malgré diverses tentatives. Avec ce gîte, jadis si célèbre et dont l'état de complet abandon fait peine à voir, il faut citer Plancher-les-Mines et la Croix-aux-Mincs (Bas-Rhin), situés tous deux dans ce même massif des Vosges, autrefois si productif. Le gîte de Giromagny (Haut-Rhin) donné par Louis XIV à la famille de Mazarin, après le traité de Westphalie, et exploité depuis le treizième siècle jusqu'en 1793, fait également partie du grand massif métallifère des Vosges. Il est situé, comme Sainte-Marie-aux-Mines, sur le flanc oriental de la chaîne ; Sainte-Marie est au nord, Giromagny au sud, au pied du Ballon d'Alsace (fig. 54).

Dans le département de l'Ariége, nous trouvons Castel- Minier, montagne au nom caractéristique/ et les Coffres (du patois cobre, cuivre) ; enfin, l'Ariége elle-même, Aurigera, ou la rivière qui charrie Por. Dans le Limousin il existe diverses localités du nom A'Aurières où jadis on exploita l'or et l'étain, dans des placera. Dans le Cantal, nous avons Aurillac, Auri lacus; Bourg- Argental , dans la Loire; un second Castel-Minier, dans l'Ardèche, où se rencontrent aussi deux Largentière. L'un de ces derniers gîtes, découvert au douzième siècle, a successivement appartenu aux comtes de Toulouse et aux évèques de Viviers, qui, bien qu'ennemis jurés des mécréants, affermaient leurs mines à des juifs. Cette exploitation ne fut abandonnée qu'au seizième siècle, par suite de la baisse de l'argent, qui fut la conséquence de la découverte des mines d'Amérique. L'autre mine de l'Ardèche, désignée sous le nom de Largentière ou Largentère, fut également arrêtée à cette époque. On conserva dans la localité le souvenir des riches exploitations qui y avaient existé, et quelques écrivains de la fin du seizième siècle se sont plu à la désigner sous le nom d' Indes françaises , que d'autres ont aussi donné à nos montagnes pyrénéennes, non moins riches en or et en argent que celles de l'Ardèche.

Ce nom de Largentière abonde dans tous les anciens pays «les mines: on le retrouve dans beaucoup d'autres de nos départements, et jusqu'en Corse, où le nom à'Argentella a la même signification. En Toscane on cite aussi une localité du nom de YArgentiera. Le gite le plus célèbre de ce nom en France est aujourd'hui situé dans les Hautes- Alpes. La tradition en fait remonter jusqu'à la domination romaine l'origine de l'exploitation. Au douzième siècle, il appartenait aux comtes de Foreaiquier; les évèques et le ehapidv d'Kmhrun avaient une part sur les produits, et

les Dauphins percevaient une redevance, à titre de dîme, sur l'argent que l'on en tirait. Les travaux furent sans doute fermés à l'époque de la découverte de l'Amérique , et le souvenir de ces mines était presque éteint , lorsqu'on 1785 elles furent retrouvées accidentellement par de3 gens qui cherchaient des sables de verrerie. Depuis, l'exploitation a passé par différentes phases; elle était très-prospère il y a quelques années, et se trouve encore aujourd'hui dans une bonne situation.

La mine de Vialas, dans la Lozère, celle dé Pontgibaud, dans le Puy-de-Dôme, celles de Poullaouen et d'Huelgoët, dans le Finistère, sont également toujours en activité. Toutes ces exploitations donnent du plomb et de l'argent. Elles sont de date très-ancienne, et comme toutes les mines, ont passé par bien des péripéties, vu bien des époques de prospérité ou de ruine se succéder tour à tour.

Largentière, Vialas, Pontgibaud, Poullaouen et Huelgoët, auxquels il faut peut-être ajouter Pontpéan dans l'IUe-et-Vilaine , les Ardillats près de Beaujeu dans le Rhône1, et quelques autres mines dans l'Ariége, les Basses- Pyrénées, le Gard, l'Isère, la Loire, la Charente, toutes de création récente et de marche incertaine, intermittente, voilà donc où nous en sommes réduits après le glorieux passé de nos exploitations de plomb et d'argent. Oiï sont les mines d'argent des Challanches, dans l'Isère, naguère florissantes? Où sont toutes celles de l'Auvergne? et celles de Melle, dans les Deux-Sèvres , déjà ouvertes sous Charles le Chauve, qui, du neuvième au dix-septième siècle, pourvurent à l'entretien d'un hôtel des monnaies ! Que sont de-

1. On y traite le plomb et le cuivre argentifères. Voir sur cette mine une notice intéressante de M. l'ingénieur Lamy (Bulletin de la Société de l'industrie minérale, tome XIII, 1868).

venues celles de Chitry, dans la Nièvre, exploitées dès 1495, et qui donnèrent lieu, jusqu'à la lin du dix-septième siècle, à Tune des exploitations les plus considérables de la France? Et celles de Rouergue, qui produisaient le plomb, le cuivre et l'argent, entretenaient les hôtels des monnaies de Rhodez et de Villefrauche, et qui, fouillées dès l'époque gauloise, ne s'arrêtèrent qu'avec les désastres provoqués par les guerres de religion dans la seconde moitié du seizième siècle? Toutes ces mines, qui sont nbie loin d'être épuisées, sont cependant aujourd'hui ferniées, comme les deux Largentière de l'Ardèche, et Giroinagny, et la Croix -aux -Mines, et Sainte -Marie -aux- Mines. La mousse couvre leurs déblais, toutes les galeries sont éboulées, les antiques fonderies ne sont plus qu'un monceau de ruines, quand les ruines elles-mêmes n'ont pas disparu 1

Après les mines de plomb et d'argent viennent celles de cuivre, pour lesquelles pareillement notre passé a été aussi beau que l'état présent est triste et précaire. La France ne fournit presque plus de cuivre, et les mines des Vosges ainsi que celles de Chessy et de Sainbel, près de Lyon, naguère encore en grande activité, ne sont plus dignes d'être citées. On peut dire que Ton ne tire plus de ces dernières que de la pyrite cuivreuse très-pauvre, unie à de la pyrite de fer; celle-ci est expédiée sur une fabrique de vitriol où elle supplée à l'emploi du soufre. L'exploitation de ces mines date peut-être de l'époque gauloise. Au moyen âge, elles furent la propriété de l'argentier de Charles Vil, Jacques Cœur, qui fouilla aussi d'autres gisements dans le Lyonnais et le Beaujolais. Il gagna dans cette industrie, ainsi que dans la ferme des monnaies, une partie de son étonnante fortune, qui devait lui susciter tant d'envieux et le perdre dans l'esprit du roi.

Comme celle du cuivre, la production du zinc et de Tétain nous manque également aujourd'hui, ou à peu près. Ces deux métaux ont cependant une grande importance , et. Ton sait quelle extension a prise depuis quelques années la fabrication du zinc en Belgique et en Espagne, quels revenus elle procure à ces deux pays, en même temps qu'elle a créé pour leurs populations ouvrières une source nouvelle et féconde de travail. Le zinc et Tétain pourraient s'exploiter avec profit en France, le premier dans les Alpes et les Cévennes (on en travaille quelques mines dans l'Isère et dans le Gard), le second dans les montagnes du Limousin et de la Bretagne, où les premiers peuples de la Gaule l'ont fondu sur des points très- nombreux. Les Phéniciens venaient le charger à l'embouchure de la Loire et le portaient dans tout le bassin de la Méditerranée, où il rivalisait avec Tétain de l'Espagne et de la Grande-Bretagne, également importé par les marins de Tyr. Allié au cuivre, l'étain formait le bronze d'un usage alors si répandu. Dans les sables et les galets qui se montrent si fréquemment sur certaines parties du rivage du Morbihan et de la Loire-Inférieure, à Penestin ', à Piriac, on trouve encore aujourd'hui du minerai d'étain, détaché très-probablement de filons sous-marins en relation avec les filons stannifères superficiels qui recoupent les granits. C'est ce minerai d'alluvion que les anciens ont partout exploité, soit sur les côtes, soit dans l'intérieur du pays, notamment à la Villeder, près de Ploermel (Morbihan), où existe une des mines d'étain les

1. Pênes tin (en breton Pen-staen) signifie le Gap de l'Étain. Il est intéressant de remarquer que le mot breton servant à désigner Tétain, staen, se retrouve plus ou moins reconnaissable dans presque toutes les langues européennes : le latin, l'italien, l'espagnol, le français, l'allemand, l'anglais, etc., sous les formes stannum, stagno, estafw, ètain, zin9 tin. etc.

m LES PIERRES.

pte remarquables et les plus étendues qu'on connaisse. A Tmnr. dans la Haute-Vienne, on trouve aussi un gîte dalhmon on placer très-anciennement fouillé. Enfin il y a dans la Haute-Vienne, comme dans le Morbihan, des gîtes en filons. Ce sont des reines de quartz, assez riches en oxyde d'étain on cassitérite. Elles ont été exploitées dans le Morbihan il y a quelques années, et le sont maintenant dans la Hante-Vienne par une autre compagnie.

Les minerais d'antimoine, dont nous possédons en France de nombreux gisements, sont traités dans quelques-uns de nos départements, comme la Lozère, le Puyde-Dôme, le Cantal, FArdèche, la Haute-Loire. La Lozère a souvent envoyé fondre son minerai dans le Gard. La Corse, qui en produit aussi, expédie le sien à Marseille. Partout les exploitations sont conduites avec tiédeur, et le régule (c'est le nom que les alchimistes ont donné à l'antimoine qu'ils ont découvert) n'a du reste qu'un emploi très-limité. On sait qu'allié au plomb, auquel il communique Je la dureté, l'antimoine sert à fondre les caractères d'imprimerie, et que, mêlé au cuivre, à le tain, au bismuth et au nickel, il entre dans la fabrication du métal blanc ou métal anglais. Ce sont là, avec quelques préparations de laboratoire et de pharmacie, à peu près tous les usages auxquels il a été jusqu'ici appliqué. On a vainement essave de faire avec l'oxyde d'antimoine du blanc pour la peinture» pour rivaliser avec la céruse (blanc de plomb) et le blanc de zinc, ou de retirer économiquement le soufre du sulfure, comme on le fait avec les pyrites de fer et

do cuivre.

Los minorais de manganèse, dont il existe dans le département do Saoue-et-Loire, ainsi que dans l'Aube et l'AriéffPi dos gîtes très-importants et très-activement exploités, méritent d'être mentionnés (planche I, 2 et 3). On les

envoie dans les fabriques de produits chimiques, et depuis quelques années on les jette dans les hauts fourneaux avec les minerais de fer, dont ils bonifient singulièrement la qualité en donnant des fontes blanches, aciéreuses.

Pour terminer le catalogue de nos exploitations minières, rappelons le lavage de l'or autrefois très-fructueux sur plusieurs de nos cours d'eau, tels que le Rhin, dans les plaines de l'Alsace, le Rhône, entre Lyon et Tournon, ainsi que sur presque tous les ruisseaux du versant méridional des Cévennes et ceux qui sillonnent la lisière septentrionale des Pyrénées. Le traitement des alluvions aurifères a aujourd'hui presque partout disparu. Il formait dans l'Ariége et le Gard une industrie locale dont l'extinction est regrettable à plus d'un titre. Dans le Gard, on retrouve d'immenses tas de déblais provenant de ces anciens lavages. La tradition, ou plutôt la légende, les attribue aux Anglais, qui n'ont jamais dominé dans le pays; mais ils pourraient bien remonter à l'époque gauloise, ou tout au moins romaine. Les travaux sur tous ces placers furent très-étendus au moyen âge, notamment dans l'Ariége , et ne diminuèrent d'importance que lors de la découverte de l'Amérique. Toutefois, en 1700, la monnaie de Toulouse recevait encore 50 kilogrammes d'or, soit une valeur de 150000 francs, des orpailleurs de Pamiers. En 1762, la quantité avait diminué de moitié.

La cueillette de l'or n'a jamais cessé tout à fait dans nos provinces, et l'on retrouve encore, le long des Pyrénées et des Cévennes, quelques rares orpailleurs restés fidèles à la sébile. Formés de père en fils à la pratique de ce curieux métier, ils en conservent religieusement toutes les traditions. J'ai rencontré moi-même dans le Gard, en 1864, les deux derniers représentants peut-être de cette industrie expirante. Ils composaient à eux deux un type fort

£jû LES PIEABBS.

original. Me leuzc et Mathieu c'étaient leors noms) ne travaillaient jamais ensemble. Le placer «le l'un n'était pas celui de l'autre, et nos deux orpailleurs se jalousaient vivement, comme il couvrent cube gens de même métier. Ila- ■ manii r la large sébile de bois an moyen de laquelle ou Inre l"r (8g. 55) et qui doit être aussi vieille que le monde, car je l'ai retrouvée en Amérique aux mains des mineurs espagnols, qui l'auront reçue de leurs pères d'Europe, Delenze et Mathieu, munis aussi d'un pic et d'une pelle,

r des iji-pnilj.

allaient flairant, flânant, le long de ruisseaux du pavs. la Cé»j la Gagnière. C'était surtout après les jours d tju'on les voyait apparaître, quand lus eaux, subitement aconas, avaienl lavé les sables et remué le lit des ravins. Uieii n'échappait à leurs yeux de lynx, et la plus mince

paillette cachée entre les bancs de schiste ou de grès, au luui'inuil d'un ruisseau, attirail immédiatement leurs renards. On aurai! dit qu'elle produisait sur eux l'action de L'aimai)) sur le fer. La sébile, entre les mains de G* MTWira, dansait et (utiriioynit dans l'eau comme entre les

mains du Chilien ou du Mexicain le plus expert, et la pins

■tOTOtOOpique parcelle aurifère se retrouvait invariablement au fond de la sébile, après le départ des sables.

• nii.nv mente en Californie, je n'ai rude pins imbiles la-

LES PIERRES DE FRANGE. loi

veurs que mes orpailleurs cévenols ; c'étaient tous deux de vrais artistes, et ils étaient dignes d'un plus grand théâtre. Indifférents au monde extérieur, fiers de connaître seuls les bons endroits et tous les secrets du métier, dédaignant de faire autre chose que de laver de l'or, ils ne trouvaient d'attraits que dans leurs placers. N'ayant pas d'enfants, ils ne formaient pas même d'élèves. La trouvaille était rarement bonne, hormis après les jours de grande pluie oii elle pouvait tout d'un coup atteindre une valeur de 15 à 20 francs ; mais chaque laveur certainement ne gagnait pas dans ses recherches, un jour dans l'autre, plus de 2 à 3 francs par journée.

L'inébranlable attachement de ces orpailleurs des Cévennes à leur premier métier nous dévoile tout un côté de la vie des mines métalliques sur lequel il est bon d'insister. Le mineur aime son état malgré les fatigues qu'il y endure. Il est rare qu'il en choisisse un autre, et j'ai toujours vu, en Californie, le laveur des placers, après s'être fait marchand, agriculteur, cafetier (chacun a fait un peu de tout dans ce pays), revenir à son rocker { et à sa batca*. Il y a dans la recherche souterraine des métaux quelque chose qui tient du jeu. La réussite favorise l'un des penchants les plus curieux de notre nature, celui de l'imprévu, et le mineur, après une heureuse trouvaille, même quand elle n'est pas pour lui et appartient a son patron, est aussi content que le joueur qui vient de faire un beau coup. Et puis dans le travail des mines, qu'il ait lieu au dehors ou sous terre, l'ouvrier est pour ainsi dire son maître, il est

1 . Appareil oscillant ou berceau, qui sert à laver l'or, et qui a été importé, dit-on, par les Chinois.

2. CTest le nom que les mineurs hispano-américains donnent à la sébile avec laquelle on lave les terres aurifères. Les mineurs français disent bnttic.

payé la plupart du temps d'après l'œuvre produite, et il se sent en quelque sorte libre et indépendant. Au sortir des chantiers intérieurs, c'est la vie au grand air, dans la montagne, sous les noirs sapins, sous les hêtres touffus ou les frais châtaigniers, au pied du torrent écumeux. Devant un tel spectacle, le mineur satisfait préfère de beaucoup son sort à celui de l'ouvrier des villes.

Les pays de mines sont toujours des plus pittoresques, car les filons aiment les lieux accidentés. Que de beaux points de vue dans les Cévennes, dans les Alpes, dans les Vosges, dans les montagnes de l'Auvergne 1 Ici c'est la mine et l'usine de Pontgibaud qui se détachent au milieu de la chaîne des Puys et des monts Dore, aux cimes couvertes de neige ou couronnées de vieux châteaux. Dans les Vosges, ce sont les anciennes mines de cuivre, de plomb et d'argent dont il a été parlé et les fameuses mines de fer de Framont. Toutes ces mines sont situées aux flancs de la chaîne des Vosges, sur l'un et l'autre versant, au milieu même des Ballons. Les antiques souvenirs qu'elles rappellent se mêlent aux impressions que produit un paysage des plus enchanteurs. Nous avons déjà plusieurs fois mentionné les grès rouges des Vosges, et le cachet ineffaçable qu'ils impriment à nos départements de l'Est (fig. 56). Dans les Alpes (Savoie, Isère, Hautes-Alpes), ce sont des mines aux lianes de toutes les montagnes, jusqu'au bord des glaciers. Le mineur doit avoir la jambe solide, et veiller à lui pour n'être pas pris par les avalanches. Les liions courent à travers le granit et les schistes, mêles de quartz et de calcaire. C'est tantôt du cuivre ou du zinc, tantôt du plomb ou de l'argent, quelquefois de l'or, du mercure, et même du nickel, du cobalt, du platine. Les gîtes, aujourd'hui presque tous inexploités, se rencontrent dans l'Isère et les Hautes-Alpes, à Vizille, a Vaul-

naveys, à Séchilienne, au Theys, aux Challanches, à la Gardette, au Bourg-cTOisans , à Laffrey, à Lamotte, à Saint-Arey, à Saint-Bonnet, à Largentière, partout, le long des flancs de ce mur gigantesque qui nous sépare de l'Italie. En Savoie on cite les mines de cuivre de Saint- Georges d'Hurelières, celles de plomb et d'argent de Macot et de Pesey, celles de fer de la Maurienne. Les contreforts porphyriques et granitiques qui bordent le littoral du Var ne sont pas moins favorisés. Dans ce dernier département, de Toulon à Antibes, à Coliobrières, à Cogolin, au Luc, à Vidauban, etc., on rencontre le fer, le cuivre, le plomb, l'argent, le chrome, le manganèse : les montagnes des Maures et de l'Estérel se montrent les dignes sœurs des Alpes.

Dans les Cévennes, le spectacle change, mais reste toujours saisissant. C'est vers ces lieux que me reportent mes premiers souvenirs de mineur. En 1852, allant à pied des hautes mines de houille de Champclauson, dans le Gard, aux mines de plomb et d'argent de Vialas, dans la Lozère, je partis du vieux château de Portes, par une de ces belles après-midi d'automne comme on en voit tant dans le midi. Je laissai bientôt les grès houillers et les couches de schistes noirs et de charbon pour entrer dans le terrain granitique. Tournant à gauche et remontant le torrent de Vialas, j'avais devant moi les monts ardus de la Lozère qui font partie du massif des Cévennes. D'un côté le roc des Aigles, de l'autre le collet de Dèze élevaient jusqu'à près de 2000 mètres leurs flancs déchiquetés. Le granit prenait au soleil couchant ces tons d'opale qui lui sont propres, et la couleur sombre des micaschistes, çà et là coupés par quelque veine blanche de quartz, se détachait vigoureusement dans le paysage. Les châtaigners, les hêtres, et sur les plus hautes cimes les noirs sapins, au pied

desquels poussaient les vertes graminées servant de manteau au roc, encadraient admirablement le tableau. Dans une anfractuosité profonde ouverte entre les granits, qui s'étendaient à gauche et à droite comme deux immenses murailles, on entendait mugir le torrent ; on l'entendait sans le voir, et parfois seulement, au détour du chemin, on apercevait au fond de Pabîme, loin, bien loin, comme un flocon d'écume autour d'énormes galets. Sur les flancs de la vallée, des moutons allaient paissant, et le jeune pâtre qui les menait s'essayait à des airs champêtres sur un rustique chalumeau. Le long de la route, il y avait de pauvres cahutes dont les toits étaient couverts de plaques de schiste en guise de tuile ou d'ardoise. Je traversai un petit village et j'arrivai le soir à Vialas, où l'hôtel des Mines, étonné de voir un voyageur, m'ouvrit sa porte à deux battants.

Le lendemain et les jours d'après, je visitai les travaux, inaugurés ou du moins repris au siècle dernier par des ouvriers allemands qui ont fait souche dans le pays. Au dehors courent les affleurements des filons dont deux sont stériles et reconnaissables à leurs murailles de quartz. Le filon dit des Anciens rappelle par son nom l'ancienneté de cette exploitation. J'entrai dans la mine par une galerie horizontale, j'allai de l'un à l'autre étage par les échelles et parcourus les gradins d'abatage. Le minerai, au sortir des chantiers, était enrichi par la préparation mécanique, broyé sous d'énormes pilons en fonte ou bocards, puis conduit avec de l'eau sur des tables qu'on • nomme dormantes et à secousses, enfin dans des labyrinthes. Dans le parcours l'eau abandonnait peu à peu les matières les plus lourdes, et c'est ainsi que le minerai était séparé de la partie terreuse, stérile, qu'on appelle la gangue.

De l'atelier de préparation mécanique, les schlichs et

\esschlamms (c'est le nom, tiré de l'allemand, qu'on donne aux sables et aux boues ainsi enrichis en plomb et en argent) étaient portés à la fonderie. Là, le minerai était d'abord grillé au four à réverbère pour le débarrasser de la majeure partie du soufre qu'il renfermait el provoquer des réactions chimiques aidant plus tard à la fusion. Ensuite on le jetait dans le four à manche, ainsi nommé parce qu'il est formé d'une cuve droite, une véritable manche, où descendent ensemble le minerai, le fondant et le charbon. Dans le bassin de coulée se rassemblait le métal allié à l'argent : le plomb d'œuvre. En dernière analyse, l'opération de la coupellation , conduite à l'allemande, c'est-à-dire dans un four à sole ou coupelle fixe et à voûte mobile, terminait le traitement métallurgique, en séparant l'argent du plomb, et transformant celui-ci en oxydes ou litharges. Cette méthode donnait, quand je visitai le pays, peu de bénéfices. Depuis, grâce à une habile et savante direction, celle de M. Rivot dont la métallurgie française déplore la perte récente, les opérations ont été modifiées, perfectionnées, la mine plus largement ouverte, et Vialas est entré dans une voie des plus prospères. Cet exemple prouve entre beaucoup d'autres que nos mines métalliques ne sont pas épuisées, qu'elles peuvent voir renaître pour elles les beaux jours du passé, enfin qu'elles peuvent lutter et marcher de pair avec celles si fameuses de l'Angleterre et de l'Allemagne. Il suffit de vouloir, et d'unir au capital nécessaire pour les travaux l'intelligence, la patience et le courage qui mènent à bonne fin les affaires les plus difficiles.

Malheureusement l'exemple de Vialas n'a pas encore trouvé chez nous beaucoup d'imitateurs. Aussi la production des métaux autres que le fer, c'est-à-dire le cuivre, le plomb, l'argent, l'or, l'étain, l'antimoine, l'aluminium,

le zinc, le manganèse, est-elle loin d'offrir en France (à part les trois derniers métaux d'application récente) un tableau aussi satisfaisant que dans les siècles passés. Encore moins ce tableau pourrait-il être opposé à celui de la production de nos houillères, de nos mines et de nos usines à fer. Cependant l'élaboration du zinc, du cuivre, du plomb et de l'argent va chez nous depuis quelques années en progression ascendante, mais ici nous tirons de l'étranger la plus grande partie des matières premières. Ainsi, presque tout le ziuc nous vient de Belgique, de Silésie, d'Espagne, à l'état de métal brut ou de minerai riche; de même, presque tout le cuivre que nous traitons arrive de Bolivie ou du Chili, à l'état de minerai exceptionnellement riche, comme le cuivre oxydulé, ou de mattes (sulfures enrichis) et de métal brut (cuivre noir, cuivre rosette). Toutes ces matières, nous les fondons et les affinons avec de vieux cuivres, pour en entreprendre ensuite le laminage. Nous recevons aussi des cuivres de Toscane, à l'état de minerais ou de mattes. Quant au plomb et à l'argent, outre les mines indigènes déjà citées, nous nous pourvoyons également à l'étranger, notamment en Espagne, en Italie, et les usines qui traitent ces minerais affinent aussi quelquefois les cendres d'orfèvre.

L'Algérie nous expédie des minerais de plomb et de cuivre. Les fameuses mines de Mouzaïa ne sont que trop connues. Les autres gîtes métallifères de l'Algérie sout ceux de Tenez pour le cuivre; la Calle ou Kef-oum- Theboul (carte XI, 1), et Gar-Rouban, pour le plomb et l'argent. L'Algérie possède de plus des mines de mercure et d'antimoine qui ont été un moment travaillées. Elle est enfin très-riche en fer, et nous avons déjà parlé des célèbres gîtes de Mokta-cl-Haddid.

La Corse, si elle était mieux exploitée, ou plus libéralement soutenue, pourrait être comme l'Algérie l'un de nos principaux centres d'approvisionnement en minerais métalliques.

Elle renferme di* fer, du plomb, du cuivre, de l'argent, du mercure, de l'antimoine. On y a même trouvé du charbon de terre, de la vraie houille qui manque encore dans l'Afrique française.

Toutes ces mines, à l'exception de celles d'antimoine du cap Corse, sont aujourd'hui complètement abandonnées.

Les minerais de plomb et d'argent, de cuivre, de zinc, que nous tirons de l'étranger sont surtout traités dans nos grands ports de mer, au Havre, à Nantes, à Bordeaux, à Marseille ; mais il y a aussi des usines dans les Ardennes, l'Aveyron, la Charente, l'Eure, la Haute-Garonne, le Nord, le Pas-de-Calais, la Seine.

Les plus beaux, les plus nombreux de nos établissements métallurgiques sont à Marseille. C'est là qu'a été pour la première fois pratiquée en France, sur les plombs pauvres d'Espagne, la célèbre méthode de cristallisation due à l'Anglais Pattinson, et qui porte le nom de pattinsonnage1.

En somme, le bilan de notre production en métaux autres que le fer est digne à peine d'être mentionné, bien que l'exploitation des mines métalliques françaises soit en progrès depuis quinze ans. Il se résume ainsi en nombres

1. M. Pattinson avait remarqué, dès 1829, que lorsqu'on agite un bain de plomb argentifère fondu, et maintenu à une température un peu audessus du point de fusion, la matière se sépare en deux parties, Tune cristalline, qui s'appauvrit en argent; l'autre liquide, qui s'enrichit. En reprenant l'opération sur cette dernière, après avoir écume les cristaux, et continuant de la sorte, on arrive à n'avoir plus que des plombs très-riches en argent, d'où Ton peut alors économiquement retirer le précieux métal. La méthode est aussi ingénieuse que simple ; mais il fallait la trouver.

ronds, pour 1864, la dernière année dont les états statistiques officiels ont été publiés.

TABLEAU DE LA QUANTITÉ ET DE LA VALEUR DES METAUX AUTRES QUE LE FER PRODUITS EN FRANCE EN 1864.

Métal produit. Quantité.

Plomb 17 196 tonnes métriques1

Cuivre 16415 —

Zinc 1 443 —

Argent 33608 kilogrammes1.

Or 765510 grammes*

Aluminium . 1 800 kilogrammes*. .

Nickel et cobalt 4700 — » .

Total de la valeur des métaux autres que le fer produits

en ïYance, en 1864 59378000

Valeur en francs

La quantité de plomb et de cuivre marquée dans ce tableau vient en partie, on le sait, de minerais ou de métaux bruts importés ; de même pour l'argent et l'or, qui appartiennent en grande partie à des minerais ou à des plombs argentifères ou aurifères venus de l'étranger. Le tableau ci-dessus, tout insignifiants qu'en sont les chiffres, accuse donc encore une situation meilleure qu'elle n'est réellement.

Les quantités produites en minerais d'étain, d'antimoine, de manganèse n'ont pas été portées sur le tableau. Pour les deux premiers de ces métaux, les chiffres ont été à peu

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