LE RÈGNE MINERAL
Les terrains, les roches et les minéraux. — Lapides crescunt. — Formes cristallines. — Les classificateurs français. — Les pierres, les terres, les sels, les combustibles, les métaux, les liquides et les gaz naturels. — Le rôle des pierres.
Nous ne savons pas exactement ce qui est à l'intérieur du globe; la partie superficielle est formée de matières solides auxquelles on donne, en les considérant chacune dans son ensemble, et d'après les circonstances qui en ont accompagné la formation, le nom de terrains. Les roches sont les éléments constitutifs des terrains, des masses homogènes qu'ils renferment, et celles-ci se composent à leur tour de minéraux. Les roches et les minéraux sont ce qu'on nomme vulgairement les pierres.
La géologie est la science des terrains : elle les décrit, les classe, les sépare, elle en fait en quelque sorte l'anatomie; elle passe ainsi à ce qu'on pourrait nommer la lithologie, science des roches; enfin la minéralogie s'occupe
spécialement des minéraux. Cependant le mot de minéralogie, pris dans son acception la plus générale, comprend aussi l'étude des roches, môme au point de vue géologique,, et c'est dans ce sens que nous entendons présenter ces esquisses sur les pierres.
L'origine de toutes les pierres, de tous les minéraux s'explique aujourd'hui de la façon la plus simple, soit par des phénomènes ignés, éruptifs, oùle feu joue le principal rôle, comme dans les éruptions volcaniques qui s'opèrent encore sous nos yeux ; soit par des phénomènes aqueux, sédimentaires, où l'eau intervient principalement, comme agent de dissolution ou de transport : ainsi voyons-nous se déposer les alluvions de nos fleuves et de nos rivières, les sédiments au fond des mers ou des lacs, etc.
La géologie a pénétré dans le laboratoire de la nature et fait la lumière et la certitude là où il n'y avait jadis que doutes, divagations et ténèbres. N'admettait-on pas encore au siècle dernier, comme aux âges les plus innocents de la lithologie, que les cailloux poussaient? On avait imaginé un suc lapidifique, et ressuscité l'idée de Démocrite et d'Aristote qui accordaient aux pierres une âme végétative. A cette croissance, sinon à cette âme des pierres, croyaient fermement et Tournefort et Linné lui-même. L'axiome du grand Suédois est resté célèbre: Lapides crescunt,\es pierres poussent. D'autres savants étaient allés plus loin dans leurs hypothèses: ils disaient que les pierres provenaient de germes comme les plantes, et ils prétendaient avoir découvert non-seulement les graines, mais encore les fleurs du corail.
Ne nous étonnons pas de ces faits. Quelques personnes admettent encore aujourd'hui la vie végétative des roches. Des joailliers parlent sérieusement des sucs auxquels sont dues les gemmes, et des archéologues assurent que c'est
par suite de la croissance des pierres que le forum de Rome et les temples de PÉgypte et de l'Assyrie sont maintenant enterrés de plusieurs mètres sous le sol. Cela rappelle l'explication d' Aristote qui, ayant oui dire qu'on avait trouvé à l'île d'Elbe et dans les carrières de Paros des outils enfouis sous le minerai de fer ou le marbre, citait victorieusement ces découvertes comme une des preuves les plus convaincantes de la croissance des pierres. Aristote, malgré sa lumineuse raison, manque parfois de sens critique, comme Pline, auquel ce défaut est familier, et qui n'a eu garde de parler aussi de la végétation des pierres. Il est vrai que pour les anciens, qui n'avaient pas découvert la chimie, la véritable explication de certaines incrustations calcaires ou ferrugineuses était difficile à trouver.
Théophraste, l'élève préféré d' Aristote, renchérit sur les idées du maître. Il divise, dans son fameux Traité, les pierres en mâles et femelles, réservant à ces dernières les plus belles qualités, la beauté, la couleur, l'éclat.
Au moyen âge interviennent les alchimistes et avec eux les pierres nobles et ignobles. On attribue à certains minéraux des influences favorables, à d'autres des influences malsaines. Les uns chassent le mauvais œil, éloignent ou attirent la foudre; d'autres rendent Vénus propice ou contraire. Pourquoi serions-nous surpris de tout cela? Ces idées régnent encore chez bien des gens, et c'est le devoir de la science de les combattre, en faisant prédominer la vérité à la place de l'erreur.
Les minéraux ont une forme invariable, toujours la même pour chacun d'eux, offrant les mêmes angles, les mêmes faces : c'est le cristal, figure probable de l'atome, c'est-à-dire du dernier élément auquel un corps peut se résoudre. L'atome est indivisible, problème insondable!
C'est par la juxtaposition des atomes que s'engendrent les minéraux, toujours semblables à eux-mêmes dans toutes leurs parties, ce qui lès différencie des espèces animales et végétales composées d'organes variés.
Les formes cristallines des corps inorganiques, réduites à leur plus simple expression, se résument en un petit nombre, six au plus, d'une simplicité géométrique étonnante. Ce sont des cubes, des prismes quadrangulaires, droits ou obliques. Ces six formes sont peut-être celles de six atomes élémentaires, si ce n'est pas d'un seul et même germe que procèdent tous les minéraux.
Une classification méthodique des pierres, même d'après la composition minéralogique, souvent des plus complexes, est impossible à obtenir. Haûy? le père de la minéralogie française, qui a si minutieusement étudié les minéraux et découvert les lois de la cristallographie entrevues par Rome de Lisle, Haûy nommait les roches les incommensurables du règne minéral. Il indiquait ainsi qu'une base positive manquait à leur classification, comme pour ces quantités qu'en mathématique on nomme incommensurables, et qui, n'ayant aucune mesure commune avec l'unité, ne peuvent s'exprimer par aucun chiffre certain.
Après Haûy, deux autres grands minéralogistes français, Al. Brongniart et Beudant, n'ont pas été plus] heureux. Si nous rappelions ici quelques-unes des expressions qu'ils ont proposées pour classer et baptiser les pierres, nous n'aurions point à les féliciter des mots nouveaux qu'ils ont essayé d'introduire dans la science; mais n'est-ce pas ici le cas de dire : « Que celui qui est sans péché leur jette la première pierre? »
Plus prudent que ses prédécesseurs a été notre Dufrénoy. D'autres n'ont guère imité sa réserve, de sorte qu'aujourd'hui la nomenclature des pierres et des minéraux est
L'ÉTUDE DES PIERRES. b
devenue un amas de mots confus, un dédale où chacun se perd et où nous n'essayerons pas d'entrer.
La nomenclature chimique, ce modèle si parfait de langue universelle et méthodique, pourrait prêter un grand secours à la classification des minéraux, si ceux-ci étaient simples ou seulement composés d'un petit nombre d'éléments comme les corps que la chimie combine ; mais il n'en est point ainsi. La nature, artiste infatigable, aux merveilleuses conceptions, ne s'est pas contentée de produire des corps simples, puis des combinaisons binaires ou multiples: les oxydes, les chlorures, les sulfures, les silicates, les carbonates, les sulfates, etc. Dans son laboratoire, elle a procédé sur un plan à la fois si grandiose et si varié, qu'elle déroute la chimie des hommes. Tous les savants se sont perdus dans leurs essais de classification minérale, et dans ce cas, de même que dans tant d'autres classifications, une la!ngue rationnelle reste à trouver.
Les anciens se bornaient à voir dans les minéraux des pierres, des terres, des sels, des combustibles et des métaux. Cette classification était même encore, au siècle dernier, celle de l'Allemand Werner, ce Socrate de la minéralogie, comme l'appelèrent les Italiens. Et la science avait en effet besoin de son Socrate ; car au temps de Werner on croyait toujours aux minéraux nobles et ignobles, et aux pierres mâles et femelles!
Les pierres, les terres, les sels, les combustibles et les métaux, auxquels il faut joindre, pour avoir une nomenclature complète, les liquides et les gaz, tels sont donc, — si nous nous' laissons guider par les anciennes classifications, et c'est ici ce qu'il y a de mieux à faire, — les sept ordres principaux du grand règne minéral.
Les pierres proprement dites comprennent toutes les rochies solides, résistantes, et les reines du monde souter-
rain, les pierres précieuses. Les terres sont formées de toutes les roches tendres ou désagrégées, dont les deux types extrêmes sont l'argile et la terre végétale. En tête des substances salines est le sel par excellence, le sel gemme. Parmi les combustibles minéraux se rangent d'abord tous les charbons fossiles, quels qu'ils soient, puis le soufre, le bitume. Les substances métalliques terrestres sont les minerais, dont l'industrie métallurgique tire un si grand parti. Pour nous les minerais, comme les sels, les terres, les combustibles solides, font également partie des pierres, c'est-à-dire de la famille des roches consistantes, et à ce titre nous les examinerons également.
Restent les liquides et les gaz. Le premier des liquides naturels est Peau, plus ou moins minéralisée ; il y a aussi le pétrole ou huile de pierre, qui fait en ce moment la fortune de bien des exploitants aux État-Unis. Enfin, parmi les gaz, il faut distinguer surtout l'air qui enveloppe le globe, et les hydrogènes carbonés souterrains, gaz combustibles, qu'en Chine on va chercher jusqu'à de trèsgrandes profondeurs, comme une source inépuisable de calorique et de lumière. Les vapeurs minérales, qui, en Toscane, amènent au jour l'acide borique, doivent encore être rangées parmi les gaz naturels les plus curieux (carte I). N0113 reviendrons sur toutes ces substances.
Les pierres parlent, a dit je ne sais quel poète, et jamais expression figurée ne fut plus conforme à la vérité. L'histoire de la civilisation est inscrite tout entière dans l'histoire des minéraux, de même que dans la connaissance de leur origine se révèle l'histoire de la formation du globe.
La terre végétale a été dès le premier jour la grande nourricière du genre humain. L'argile a donné naissance à la céramique, et les sels ont créé la peinture et la teinture en servant à fixer les couleurs ou en étant eux-mêmes
Les Pierres Carie I.