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Les pilotes d'Ango

— Ni moi vos insultes et vilenies, répondis-je. Cessez de crier, maître de Quercu. Il est inutile de faire un pareil scandale. Vous n'eussiez eu qu'un mot à dire et je vous aurais débarrassé de ma personne. Je m'en vais. Dieu vous garde !

— Je n'ai que faire de vos compliments! s'écria maître de Quercu. Je n'ai que faire des souhaits d'un écolier

normand sans sou ni maille ! Allez, pendard ! allez, enfant sans vergogne! Mais je tirerai de vous une vengeance insigne, et nous verrons bien si la Sorbonne souffrira qu'un gueux comme vous argumente contre un maître es arts comme moi.

— Maître de Quercu, répondis-je courroucé, vous êtes maître es arts, je le sais. Mais, après tout, vous êtes vilain issu de vilains, et je suis gentilhomme issu de gentilshommes. Que vous latinisiez votre nom de Duchêne en de Quercu, peu m'importe. Je vous fais défense, à vous, Duchêne, de hausser le ton contre moi, René Binot Paulmier de Gonneville, ou sinon, tout maître es arts que vous êtes, et dût la Sorbonne avec ses quatre facultés s'y opposer, nonobstant contrainte des sergents et clameur de haro, je vous couperai les oreilles, sire vilain ! »

A ces mots, que j'accompagnai peut-être d'un geste un peu brusque, maître de Quercu s'accula au mur où se trouvait une fenêtre, et là, levant les mains au plafond qui était fort lézardé, il s'écria tant qu'il put :

« A l'aide! à la force! A furore Normannorum libéra dus. Domine! Messieurs les archers, messieurs les sergents, à mon secours! Tirez-moi des mains de ce Normand enragé! »

Voyant qu'il se penchait à la fenêtre, et entendant ses cris, j'ouvris prestement la porte et je dévalai les six étages qui séparaient son logis du pavé de la rue de la Harpe.

Arrivé dans la rue, je levai le nez, et, voyant que maître de Quercu n'était plus à sa fenêtre, que ses cris n'avaient d'ailleurs attiré personne, je descendis sans me presser vers le Petit-Pont, rêvant bien profondément aux conséquences de ma brusque sortie.

Qu'allais-je devenir? Certainement maître de Quercu, dans sa rancune, s'empresserait de me dénoncer au grandmaître du collège de Bayeux; peut-être même l'affaire viendrait-elle devant le Rector magnifiais ; je serais réprimandé, fouetté, chassé ignominieusement; j'allais me trou-

ver sur le pavé de Paris sans ressources, car où pourrais-je en avoir? Mon père, Robert de Gonneville, et ma pauvre mère étaient défunts. Le peu de bien qu'ils avaient laissé n'était pas à moi, cadet, mais à mon frère aîné, qui l'avait employé à équiper deux navires, et qui était en mer depuis dix-huit mois, Dieu sait où ! Ma sœur Suzanne avait épousé le prince Essomeric, fils d'un roi de l'Inde, conformément au vœu de mon père, qui l'avait ramené en France et l'avait adopté après l'avoir fait baptiser; mais ma sœur et mon beau-frère n'étaient pas riches et se privaient bien fort pour me venir en aide. Je n'avais d'autre asile que le collège de Bayeux ad usum pauperum Normannorum, dont j'allais sans doute être expulsé, et pour toutes finances je ne conservais que deux écus, restant des dix que ma sœur m'avait envoyés le jour de Saint- René. Aussi, pourquoi m'étais-je laissé entraîner? Pourquoi avais-je donné asile et hospitalité dans ma chambre à ce spadassin, à cet escrimeur de par delà les monts, à ce maître es armes, Giovanni de Verazzano? Je le confesse, c'était pour qu'il m'enseignât ce fameux estoc volant dont il tenait le secret de monseigneur Strozzi lui-même. Oui, mais aussi, pourquoi avais-je pris sa défense contre maître de Quercu? Pourquoi avais-je argumenté contre lui , lorsqu'il avait avancé ce vénérable règlement par lequel tous maîtres d'armes, musiciens et baladins sont exclus du quartier de l'Université. « Omnes gladiatores , tibicines, sa! ta tores et histrioncs ab Academiœ finibus migrent, et ultra pontes ablegenlur. » Il est vrai que je l'avais fait quinaud, et que je lui avais prouvé en baralipton qu'il était un àne. C'était précisément ce qu'il n'avait pas enduré; c'était précisément cette mienne victoire qui me mettait sur le pavé de Paris avec deux écus pour toute fortune.

Ainsi je m'en allais songeant. Mais quand on a seize ans, qu'on est cadet de Gonneville, et qu'un beau soleil annonce le printemps en faisant étinceler joyeusement les vitres des maisons, on ne songe pas longtemps. A l'entrée

i LES PILOTES D'ANGO.

du Petit-Pont, je cessai de songer; au milieu, je commençai à sourire, et au bout, je fredonnai en toute allégresse la chanson des mariniers normands :

Pour certain on tient qu'un bon pilote, Un marinier qui tout son cas bien noie, Bien entendu et bien exercilé, Est plus longtemps pour entendre sa note, Qu'un docteur n'est en l'Université '.

« Ah ! que c'est bien dit, monsieur mon ami ! Que cela est vrai et que j'aime l'entendre dire par vous ! »

Je me retournai, et je vis que celui qui me parlait ainsi n'était autre que le sieur Giovanni de Verazzano lui-même. Il marchait derrière moi et m'avait entendu fredonner.

« Où allez-vous de ce pas? reprit le maître es armes. Je pensais que c'était l'heure de votre leçon et que vous étiez en compagnie de votre Quercu, occupé à entendre vos sophistes de Sorbonne, maître Joannes major2, ou maître Noël Béda3, ou tout autre rêveur scolastique.

— Hélas, monsieur, répondis-je, je ne les entendrai plus! Je viens d'avoir une dispute terrible avec maître de Quercu, qui m'a chassé de son logis et me fera certainement chasser du collège de Bayeux. Me voici dénué de tout et aussi pauvre que vous. Deux écus sont toutes mes finances, et qui voudrait venir en aide à un cadet de Normandie, à un pauvre bachelier comme moi, banni de l'Université avant d'avoir pris la maîtrise et même la licence?

— Vraiment, dit le sieur de Verazzano, je vous plains fort, monsieur mon ami. Mais il ne faut pas désespérer. Êtesvous donc tellement attaché à la Sorbonne, et sentez-vous une si forte vocation pour l'état de maître es arts, que vous ne puissiez entreprendre quelque autre étude ? Vous êtes bon

1. Ces vers sont de Jean Parmentier, dont il sera question plus loin.

2. Joannes Major l'Écossais, docteur de Paris, régent au collège de Montaigu, auteur de plusieurs ouvrages de philosophie et de théologie, imprimés de 1509 à 1529

3. Béda, docteur de Sorbonne, grand ennemi de la Renaissance et de Guillaume Budé.

gentilhomme, bien proportionné de corps, bien sain d'esprit, et quand je vous voyais dernièrement l'épée à la main, vos yeux me disaient que vous étiez plus fait pour porter l'armet en tête que le chaperon à bourrelet'. Il me semble que vous êtes plus apte à servir le roi de France dans ses guerres que l'Université de Paris clans ses disputes sorbonniques.

— Ah monsieur! m'écriai-je, ne me tentez pas! Aussi bien est-ce à cause de vos tentations qu'est advenue ma querelle contre maître de Quercu. Oui, je vous le confesse, je prends plus de plaisir à l'exercice des armes qu'aux disputations scolastiques; oui, je déteste Jean Scotus, le docteur subtil, et Ortvinus avec son Fasciculus rerum cxpetendarum, et André Govea Sinapivorus, et Angélus de Gambedellionibus, et tous les us passés, présents et futurs. Ce qui me plaît mieux, c'est le Collège de France qu'a fondé notre bon roi, et les belles leçons que nous y récite le sieur Oronce Fine sur les mathématiques et la physique. Oui, j'aime mille fois mieux la science des choses naturelles que toutes ces rêvasseries métaphysiques et toutes ces argumentations sophistiques ; et ce que j'aimerais encore mieux serait de servir notre bon roi, qui en a si grand besoin, et notre plaisante France que pressent si fort ces Espagnols et Allemands ! »

Comme je parlais ainsi, un gueux, couvert de haillons et marchant avec des béquilles, vint à nous, tendant la main et s'écriant d'une voix lamentable :

« Ayez compassion d'un pauvre soldat invalide ! Donnezmoi quelque chose, bonnes gens! J'ai perdu ma jambe aux guerres d'Italie, en servant le roi! Faites-moi l'aumône, bons Français. Je prierai Dieu pour vous.

— A quelle bataille avez-vous perdu votre jambe, mon ami ? dit le sieur de Verazzano.

— A Biagrasso, mon gentilhomme, où le bon chevalier

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