Coiffure des maitres es arts
couvrait la retraite. Je servais dans la compagnie du capitaine La Caille, et, à côté de nous, une compagnie d'arquebusiers fit rage.
— Par qui étaient commandés ces arquebusiers? mon ami, dit le maître es armes.
— Par un capitaine gascon, le sieur de Chamouillac, répondit le soldat; il se battit bien galamment.
— Monsieur de Gonneville, me dit alors le sieur de Verazzano, avez-vous déjeuné ce matin?
— Non, monsieur, répondis-je.
— Et vous avez deux écus?
— Non, monsieur, répondis-je encore, car ils sont à ce brave homme. »
Je pris mes deux écus, et je les donnai au soldat. Le sieur de Verazzano se passa la main sur les yeux. Je vis qu'il essuyait une larme.
« Vous êtes un brave jeune gentilhomme, me dit-il au bout d'un instant. Je pense que vous donneriez aussi bien un coup d'épée à un Espagnol que deux écus à un soldat français.
— J'aimerais mieux, répondis-je, donner deux coups d'épée à deux Espagnols, et un seul écu à un Français. »
Le maître es armes sourit. Nous étions revenus sur nos pas, et nous montions la grande rue de la Harpe; nous passions devant l'horloge qui est proche Saint-Séverin.
« Voici qu'il est bientôt l'heure de dîner, reprit le sieur de Verazzano, et vous avez donné vos deux écus à ce soldai. Venez dîner avec moi.
— Mais, monsieur, lui dis-je, vous n'êtes pas, il me semble, plus riche que moi, puisque depuis huit jours vous m'avez aidé à épuiser ma bourse. A nous deux, nous pouvons chanter l'antienne : Déficiente pecu, déficit omne nia1.
— Alors, monsieur mon ami, que comptez-vous faire? •me dit le maître es armes.
1. Plaisanterie du xvi» siècle, pour : Déficiente pecunia, déficit omne
— Ma foi, monsieur, répondis-je, saint Martin, qui êtaîl
maître es armes comme vous, partagea son hoqueton de capitaine avec un pauvre, qui était peut-être écolier en scolastique comme moi. Je vais prendre les quelques livres qui me restent et les vendre : nous partagerons ensemble, et saint Martin, qui fut cadet militaire dans ce temps-là, en tiendra compte à René de Gonncville, qui est cadet théologien dans ce temps-ci. Il ne sera pas dit qu'un gentilhomme italien qui a servi le roi de France dans ses guerres ne dinera pas quand il se trouve en compagnie d'un cadet de Normandie en rupture de Sorbonne. Allons, monsieur. »
Le sieur de Verazzano me donna l'accolade en pleine rue.
(( Gardez vos livres, monsieur de Gonnevilie ! s'écriat-il, vous êtes tel qu'eût souhaité vous voir feu monsieur votre père ; je vois en vous un vrai gentilhomme, le vrai fils d'un vaillant capitaine de marine et digne de lui succéder. Venez avec moi, monsieur mon ami. Je vous ai maintenant assez éprouvé pour m'ouvrir à vous. Non, vous n'êtes point fait pour être maître es arts ou théologien, mais pour servir le roi de France, comme l'ont fait tous les Gonnevilie, depuis Hugues de Gonnevilie qui fut tué à la bataille de Cocherel, à côté de Jean de Béthencourt, père de Jean de Béthencourt, qui découvrit les Canaries, jusqu'à monsieur votre père, Robert de Gonnevilie, qui découvrit l'Inde australe, sous le règne du feu roi Louis. Venez, monsieur, il est grand temps que je vous présente à la compagnie, qui a un vif désir de voir en vous le digne fils du capitaine de Gonnevilie. Venez, monsieur mon ami.
— Monsieur, dis-je tout surpris, que signifie ce discours? Où voulez-vous me mener? Comment savez-vous si bien l'histoire de ma famille? Que prétendez-vous faire de moi?
— Je prétends, dit le sieur de Verazzano d'un ton bien doux et bien sérieux, je prétends vous mettre en possession
de l'héritage que vous destinait monsieur votre père, et je vous conduis à l'endroit auquel vous seront remis les titres qui vous donnent droit audit héritage.
— Comment, monsieur? m'écriai-je; je ne puis me retenir de vous le demander! Comment, vous, pauvre maître es armes d'Italie qui êtes venu demander asile à un écolier élevé par charité, vous connaissez un héritage qui m'appartient? Vous vous moquez, monsieur! Vous raillez ma pauvreté, mais je ne souffrirai pas que...
— Entrez, monsieur, me dit le sieur de Verazzano, en me poussant doucement par l'épaule. Entrez, nous sommes arrivés. »
Nous étions devant la porte d'une taverne, dans la rue de la Cité, proche l'église de la Madeleine ; elle avait pour enseigne : Au Trou de la Pomme de phi. Je la connaissais bien pour y avoir été maintes fois, car c'est là qu'allaient volontiers les écoliers meneurs de hutin', qui délaissent la Sorbonne pour le Collège de France, Aristote pour Guillaume Budé, saint Thomas pour Clément Marot, voire l'Université pour le jeu de paume et l'académie d'escrime. Je confesse que j'étais un peu de ceux-là. C'était le Trou de la Pomme de pin où venait jadis maître François Villon, écolier parisien. C'est là qu'il faisait et ses ballades et ses repues franches. C'est là qu'on racontait encore ses folâtreries. On y voyait, inscrit au mur, son éloge sentant quelque peu la hart :
Celait la mère nourricière De ceux qui n'avaient point d'argent :
A tromper devant et derrière Etait un homme diligent.
« Hé, René! Holà, Gonneville! Binotde Gonneville! Gonivilla Binotus! crièrent dix voix dès que je fus entré dans la taverne. Accède! Caupo! Tavernier ! Apportez ici un broc de vin breton pour Renalus de Gonivilla '